LIVRE III
portant le titre bizarre à' Imaginationes . Ce titre ne semble pas de nature à donner au livre un grand crédit parmi les historiens.
Gervais, moine de Cantorbéry, qui a composé une chronique d'Angleterre, s'étendant jusqu'à la mort de Richard l*"" (H99), a pris part à de vifs démêlés qui eurent lieu entre l'archevêque Baudouin, les moines de l'église du Christ et ceux de Saint-Augustin de Cantorbéry (1185-1190).
C'est à l'occasion de ces démêlés qu'il a écrit les Imaginationes. Il place devant le tribunal du souverain Pontife toutes les parties intéressées, et met dans la bouche de chacune d'elles, sous les titres àJ Imaginatio Gcrvasii quasi contra monachos, Imaginatio Gervasii quasi contra archiepiscopum, des sortes de plaidoyer où chacun énumère les divers griefs dont il a à se plaindre. Les moines arguaient de graves atteintes portées à leur indépendance et à leurs biens. Le Pontife réclamait contre l'insubordination des moines et leur résistance à ses ordres. La position particulière des églises d'Angleterre rendait de pareils démêlés fréquents. Comme l'archevêque Baudouin, beaucoup d'évêques auraient voulu dans leurs églises cathédrales^ substituer des clercs aux moines, qu'y avaient installés saint Augustin et ses disciples. Lanfranc, d'après l'avis de l'Eglise romaine, s'était opposé énergiquement à cette tentative, et il avait maintenu l'ancienne tradition de
l'Angleterre. Les moines de l'église de Saint-Augustin reprochaient néanmoins à sa mémoire, d'avoir, avec l'appui de Guillaume, usurpé sur leur indépendance. C'est dans ïlmaginatio cavsœ quasi pro ahbate contre l'archevêque Baudouin, que se trouve ce grief, énoncé par l'abbé de Saint-Augustin contre Lanfranc, dont l'union avec le roi Guillaume aurait ainsi tourné au détriment des moines de Saint- Augustin (1) et non pas à celui du peuple anglais, comme interprète M. Thierry. Dans V Imaginatio ^ mise dans la bouche de l'archevêque Baudouin en réponse à l'abbé de Saint-Augustin, l'archevêque de son côté faisait porter sur Lanfranc la responsabilité des torts que, disait-il, l'autorité archiépiscopale avait subis de la part des moines de Saint-Augustin. Il n'en accusait pas, il est vrai, l'intimité du prélat avec Guillaume ; mais la force des choses et les nécessités où se « trouvait alors réduite l'Eglise d'An- « gleterre, dont la réformation avait besoin de tout « le concours du prince (2), empêchèrent Lanfranc « de réclamer contre les prétentions qu'éleva le « roi (3) de conférer lui-même toutes les investi-
(1) « In nostrumdelrimentum.ï
(2) « Propler majores ecclesise Christi ulilitates quas sine rege perficere non poluit. » Imaginationes^ 4 327.
(3) Si on en croit la Chronique àe Guil. Thorn.,p. 1792, cette prétention ne devrait pas être atttibuée au Conquérant en cette circonstance, et Uiniimité de Lanfranc avec
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« tures : Hœc est origo malorum (i). » Nous avons Yu cette prétention du Conquérant appuyée de la pratique des anciens rois saxons. Elle était, en outre, favorisée par les moines de Saint- Augustin, qui préféraient le joug du roi à la juridiction de l'archevêque (2). Mais si, en cette circonstance comme en plusieurs autres, Lanfranc se crut obligé de céder en silence ; s'il espéra, grâce à son influence personnelle, pouvoir réserver tacitement les droits de l'Eglise et laisser à Guillaume toutes ses prétentions, en en esquivant plus ou moins heureusement la reconnaissance, on sait comment après la mort du prélat l'Eglise reprit la parole sur ce point, et comment saint x4.nselme maintint énergiquement son indépendance et ses droits.
L'archevêque de Cantorbéry et les moines de Saint- Augustin, selon Gervais de Cantorbéry, élevaient donc des griefs, non pas sur les intentions de Lanfranc, mais sur les résultats de quelques-uns de ses actes : les moines de l'Eglise du Christ, au contraire, au dire du même historien et d'après les paroles qu'il leur prête, gardaient à son souvenir une véné-
Guillaume ne pouvait être la cause de la faiblesse reprochée à rarchevêque, puisque le démêlé, dont il s'agit, n'aurait eu lieu qu'au temps du roi Roux, après la mort de l'abbé Scoiland(1087).
(1) /magmaitones, p. 1327.
(2) ThorD;67iro7i.,p. 1792.
ration profonde : c'était un homme de bonne mémoire; c'était le père des moines; il avait retrouvé et fait revivre les traditions de saint Augustin, il avait complété ses règlements. On disait que c'était lui qui avait fait le partage des revenus de l'église de Cantorbéry entre l'archevêque et les moines du Christ. Il ne l'avait pas fait pour scinder l'ancienne unité, qui les reliait par un lien de charité et de douceur, comme la tête et les membres d'un même corps, mais seulement pour assurer à chacun la disposition et le libre emploi de ses revenus (1).
On voit combien, à un siècle de distance, les actes par lesquels Lanfranc avait réglé les relations des moines des deux monastères et de l'archevêque de Cantorbéry, pouvaient être interprétés différemment.
Si M. Thierry avait tenu à connaître l'opinion de l'historien qui rapporte ces divers jugements, au lieu de s'arrêter aux Imaginationes, qu'on peut considérer comme un ouvrage de polémique, il eût dû consulter les Actes des archevêques de Cantorbéry -, là en effet, Gervais parle en son nom, et il s'étend avec amour sur l'éloge de Lanfranc. « Il eût pu dire « avec le prophète : depuis mon enfance la com- « passion a grandi avec moi. Il était d'une gaîté ai- « mable, toujours recueilli dans son humilité et « large dans ses aumônes. Il fut le réparateur de la
(1) Imag.^i). 1311.