LIVRE III. 31 a
Le caractère de Guillaume, malgré ses violences et ses emportements, avait assez de générosité et de grandeur pour que cette parole du Pape fût souvent vraie. M. Thierry, en suivant uniquement les « ré- « criminations saxonnes qui sont aussi loin de la vé- « rite que les traditions normandes (1), » a ôlé à ce personnage tout ce qui peut justifier jusqu'à un certain point et faire comprendre l'affection et la faiblesse de Lan franc.
Aux premiers jours de son entreprise^ Guillaume avait montré des sentiments de modération. Sur le champ de bataille d'ïïasting, il fit ou laissa volontiers enterrer les morts des deux armées. Il rendit à la mère d'Harold le corps de son fils, sans vouloir accepter l'énorme rançon qu'elle offrakt. Cette générosité avait été remarquée par les historiens. « Le « roi Guillaume, disait un contemporain saxon, était « un homme très-sage et très-riche, plus respectable « et plus puissant qu'aucun autre de sa cohorte étran- « gère. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient '< Dieu, et sévère au delà de toutes bornes à ceux qui 'X résistaient à sa volonté. Dans tous les Ueux où Dieu « lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un « noble monastère... Il était très-rude et très-fa- « rouche; aussi personne n'osait entreprendre contre « sa volonté. Il renvoya des évêques de leurs évêchés,
(1) M. Leprevost. Ord. Vital. Tom. II, p. 117. Noies.
« des abbés de leurs abbayes ; il mit des comtes en « prison ; il n'épargna même pas son propre frère «Eudes, évêque de Bayeux; il le mit en prison... Il « ne faut pas oublier le bon ordre qu'il mit dans cette '( contrée : il était tel qu'on pouvait, sans craindre « aucune entreprise, voyager à travers le pays avec '( une ceinture pleine d'or; aucun homme n'eût osé « attenter àlavie d'un autre... Cependant les hommes « de son temps ont beaucoup souffert et de trèsce grandes oppressions; il fit construire des châteaux « pour renfermer et opprimer les pauvres gens. Il « était vraiment dur. Il prit à ses sujets plusieurs « marcs d'or et plusieurs centaines de livres d'ar- « gent ; il les prit quelquefois de droit, mais le plus « souvent de force et sans nécessité. Il était tombé « dans l'avarice... Il établit plusieurs forêts de chasse « royale, et il fit des lois portant que quiconque y « tuerait un cerf ou une biche serait puni de la perte « des yeux. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le « fit pour les sangliers ; il aimait les bêles fauves « comme s'il eût été leur père... Les gens riches se « plaignaient, les pauvres gens murmuraient; mais « il était si dur qu'il n'avait souci de la haine d'au- « cun. Il était nécessaire de suivre en tout la volonté c du roi si on voulait vivre, si on voulait avoir des « biens, des terres ou sa faveur. Hélas ! un homme « peut-il être aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui- « même autant au-dcssuSj des autres hommes?