‹ M. Augustin ThierryChapitre 188 sur 206 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

destitution d'aucun évêque saxon. Les évêques dégradés sont tous à ses yeux des saints et des héros au même titre que Stigand : leurs successeurs, choisis par l'influence normande, sont comme Lanfranc des hommes ambitieux et cruels. L'unique raison de la dégradation des uns est leur origine saxonne ; la seule cause de l'exaltation des autres est une avidité sans borner, et une soumission servile aux caprices du tyran. Le bon sens se refuse à admettre que Guillaume ait cherché à compromettre la durée de ses succès par des choix à plaisir scandaleux et odieux. Dans le tumulte qui suivit la conquête, au milieu des ambitions allumées et des luttes de la résistance, il ne faudrait pas s'étonner si plus d'un prélat indigne eût été préconisé ; bien que dans les discours qu'Orderic Yital met dans la bouche de Guillaume mourant, aucun mot n'ait trait à ce point, on peut croire qu'il était pour quelque chose dans les angoisses et les désespoirs de Lanfranc, ne voyant pas même l'apparence du bien dans le présent et ne prévoyant que des désastres pour l'avenir? Toutefois, il ne faut pas oublier que, dans les douleurs du primat, Guillaume était son espérance. Si faible que fût cette espérance, elle était réelle.

L'histoire nous montre, en effet, dans le Conquérant, un certain souci du salut des âmes, que la politique suffisait d'ailleurs à lui conseiller. Nous avons parlé de son respect pour l'Eghse : ses passions pou-

vaient bien l'engager à l'enfreindre souvent : le ressort subsistait toujours dans le fond de l'âme et il influait sur les choix pour les prélatures du royaume. La désignation de Lan franc avait été un gage donné à toute l'Eglise. On sait comment M. Thierry a su l'interpréter ; il s'est aussi gardé de parler des ménagements que Guillaume a pris en maintes circonstances, vis-à-vis des esprits qui lui étaient le plus hostiles.

Parmi les hommes qui lui étaient dévoués, il choisissait ceux dont le gouvernement pouvait éveiller quelques sympathies dans les âmes qui leur étaient confiées. Quand le monastère de Croyland fut devenu l'asile de l'hostilité saxonne, Guillaume fil déposer l'abbé \Yulfketel, dont les menées l'inquiétaient, et il élut pour lui succéder un homme docte et pieux, de sang saxon, l'historien Ingulf, que nous avons cité si souvent. Ingulf s'était attaché à Guillaume lors du premier voyage du duc en Angleterre (lOol) : il l'avait suivi sur le continent, poussé, dit-il, par le désir d'apprendre et surtout d'acquérir des honneurs et des richesses. Apprécié àlacour de Normandie et élevé à un poste important, notre historien ne voyait pas encore son ambition satisfaite ; et oublieux de la bassesse de son origine , il prétendait pousser sa carrière plus avant. Un jour, il entendit parler du voyage qu'allaient entreprendre en Terre-Sainte certains évêques de l'Em-

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