DES COMMUNES
Les travaux de M. Augustin Thierry sur le mouvement communal du xii* siècle ont été de ceux qui ont le plus servi au renom de leur auteur. Nous n'en avons pas parlé dans notre petit volume. 11 fallait bien limiter les réfutations. Mais quelque temps après notre publication, un écrivain qui n'est pas à comparer à l'historien de la Conquête de V Angleterre, ayant pris texte d'une nouvelle édition des Lettres sur f histoire de France, pour débiter diverses sornettes sur le clergé et les communes, nous avons essayé de le réfuter dans Y Univers. Il nous a paru que cet article de polémique courante, qui s'en prend aux erreurs de M. Thierry à travers les fanfreluches extravagantes de M. Pelletan, ne serait pas déplacé ici. C'est un chapitre ajouté à notre livre.
L'erreur primordiale de M. Thierry dans ses intéressants et très-curieux travaux sur les communes, a été de s'imaginer que le mouvement du xii® siècle
avait fixé en France les premières bases de la société civilisée. M. Thierry, on le sait, ne veut pas que le baptême de Clovis ait créé la monarchie française. Pour lui, la monarchie n'apparaît dans l'histoire qu'en arrière de ce qu'on appelle la féodalité (1), c'està-dire après ce qu'on a appelé l'établissement des communes. Amoureux des révolutions, c'est à cette révolution du xii^ siècle qu'il veut devoir l'organisation civile et sociale de la patrie. De Clovis à Louisle-Gros il ne voit qu'une longue période de barbarie. C'est la conquête, avec ses flux et ses reflux. La violence est l'unique loi de ces temps malheureux, tout droit y est suspendu.
Néanmoins, malgré les assertions de l'historien, de Clovis à Louis-le-Gros, il y a eu une société, une société chrétienne : par conséquent il y avait une justice et une autorité. Avec le concours de celte justice, à l'abri de cette autorité, les divers intérêts se combattaient, se contrebalançaient, se soutenaient avec plus ou moins de succès, mais s'agitaient et vivaient. Il serait superflu d'établir cette thèse. Les lois de la société qui vécut en France dès le temps de Clovis, qui subsista avec les Mérovingiens, que domina Charlemagne, que combattirent et divisèrent à l'infini les Normands, ces lois peuvent échapper à l'historien dans leur lettre et même leur esprit ; elles ont varié, elles ont subi des outrages et des transformations ; mais leur existence, leurs liens et leurs forces ne se démontrent pas : c'est de l'évidence.
11 y avait une société ; si confuse et si barbare qu'on
(1) Non en avant, mais en arrière de la grande féodalité. Lettres sur Vhistoire de France^ p. 152.
la suppose, il y avait une société; donc il y avait de§ lois.
Au milieu de ces lois puisées dans les vieilles coutumes des peuples barbares, inspirées par l'ancien droit romain, dressées, définies, pénétrées et appliquées par l'Eglisç, la loi qui subsiste, pour ainsi dire, et qu'on retrouve partout, qui se signale dans tous les récits des historiens et dans tous les actes qui nous restent de ces temps reculés, c'est la loi même que M. Thierry supprime et qu'il croit innovée et inventée au xu* siècle : c'est la loi des communes. Le mot n'était pas créé: il était tout nouveau au XII* siècle : et il n'eut pas tout d'abord la signification que lui donne notre usage. On comprend sous ce nom aujourd'hui, un ensemble d'intérêts et de charges groupés autour d'un signe qui fut longtemps la paroisse et qui est aujourd'hui la mairie : groupe d'intérêts et de charges compris d'ailleurs dans de plus vastes ensembles, que nous appelons l'arrondissement , le département et enfin l'Etat. L'Etat embrasse tous ces divers corps, dont les plus petits devraient être les unités de l'ordre politique comme la famille est l'unité de l'ordre social. Ces petits corps, que nous appelons des communes, existaient avant le xii* siècle sans encore porter ce nom. Leur type dans l'ancien monde romain était le municipe.
J'ai dû signaler à M. Pellelan, qui s'y méprenait absolument, la persistance du droit et de l'organe municipal en France ; je puis ajouter qu'on retrouve la trace de cette persistance dans plusieurs des faits consignés dans ce volume même. Saint Grégoire de Tours est notre témoin. Il montre les paroisses de
son temps armées les unes contre les autres, ou liguées ensemble pour se faire des guerres dont il se rend l'historien. 11 ne donne pas seulement à entendre qu'il y avait une force, un lien, une loi qui unissait et régissait entre eux les habitants de ces paroisses; il signale dans leur^eein le juge, non pas seulement le juge du bourg burgits^ mais aussi le juge de la cité civitas ; ce dernier est un juge plus élevé que ceux des bourgs, qui y semblent ressortir. Ces paroisses, qui ont ainsi des forces à leur disposition et que règle et cimente une justice, ont une certaine prospérité : elles possèdent ou embrassent des richesses qu'on peut envahir, mais aussi qu'elles savent défendre. Leur justice est obligée à bien des compromis. Elle n'applique pas toujours les lois exactement : elle est réduite parfois aux fictions plus ou moins justifiées de l'ancien préteur romain ou aux subterfuges plus ou moins nobles des rois mérovingiens ; mais enfin c'est une justice, et avec son appui, bien que souvent atteinte et blessée, la richesse peut se développer et s'étendre. Il y a des cultures, des commerces, des commerces lointains, même au temps des fils de Clotaire, Saint Grégoire de Tours nous fait connaître la prospérité des vignoblesdéjà célèbres de notre Côte-d'Or. Il signale la batellerie de la Loire, — cette Loire 011 Saint-Martin a tant navigué et qu'il a parcourue dans tous les sens; — cette batellerie semble régulière et paraît organisée. L'historien note le temps de l'arrivage des vins à Orléans et le concours des négociants qui se rendaient clans cette ville faire leurs approvisionnements et préparer des expéditions de tous les côtés. Ce qui se passait sur
la Loire devait aussi se passer sur la Seine, sur la Saône et les autres rivières. Ce que l'historien dit du vin, il le dit des huiles. Le commerce s'accuse ainsi de diverses manières dans ces précieux récits de l'historien ecclésiastique des Francs, notre premier et notre grand historien national. Dans ces villes, 011 M. Thierry ne veut pas voir de communes telles qu'on les définirait aujourd'hui, dans ces villes enrichies par le commerce, les citoyens formaient entre eux divers groupes unis en de certaines circonstances, agissant de concert alors et exerçant une sérieuse influence sur la cité entière. Saint Grégoire désigne entre autres Marseille, qui au temps des Mérovingiens, conservait son commerce méditerranéen et était une puissante et populeuse ville ; il signale dans son sein divers honneurs, honores composés de citoyens notables. Ces honneurs avaient leurs bannières propres. Comment et à quelle fin étaient-ils constitués? Quelle puissance exerçaient- ils ? L'historien n'en dit rien. 11 les montre intervenant et intervenant puissamment dans les démêlés de l'évêque et du gouverneur.
Tout cela dénote non-seulement une civilisation et un ordre social, mais aussi une vie dans les cités. Cette vie ne s'est pas éteinte sous la puissance de Charlemagne et de ses successeurs. Les documents en sont rares. Mais on n'en est pas réduit au seul raisonnement pour la constater. Au moment où les Normands ont ravagé la patrie, quand leur invasion ne rencontrant plus la résistance de la puissance publique^eût obligé chacun à pourvoir de son mieux à sa défense personnelle ; sous le coup de la nécessité pressante, tous se sont groupés spontanément et se
subordonnant les uns aux autres, ont élevé par un effort commun et infiniment répété , les châteaux destinés à servir de protection et d'abri à la population. Dans ce mouvement national tout à fait pr odigieux, le sol même de la patrie, la propre terre de France fut pliée à celte loi de vasselage et de subordination répercutée dès lors à l'infini, qui avait fait le lien des bandes de la Germanie et que déjà l'Eglise purifiait et fécondait. Alors apparut au monde l'aurore de cet ordre national et chrétien qu'on a appelé la féodalité, qui éleva notre nation française à un degré de gloire, de puissance, de lumière et de richesse qu'on n'a jamais revu. Quand commença à se manifester ainsi cette belle constitution monastique et chevaleresque de la France ecclésiastique, comme l'avait nommée saint Grégoire de Tours dans un éclair prophétique de génie; dans tous ces petits commencements si beaux déjà et encore si fugitifs de cette renaissance religieuse et politique qu'on démêle à travers les rares documents du x° et du xi^ siècles, on entrevoit les populations même rurales, colo7ii, groupées sous une magistrature. Ces populations rurales n'interviennent pas seulement à la justice du vicomte et du seigneur sous l'orme, sur les murailles de la ville ou au milieu du pont par leurs hommes, viri, que les documents distinguent parfaitement des vassaux, vassus, vassallus ; elles ont aussi leurs maires, majores, qui parlent et agissent au nom de tous. Comment étaient nommés ces maires? qui les instituait? quelles fonctions remphssaient-ils? On l'ignore. On les voit néanmoins apparaître et même se succéder. Un acte (1) du
(i) Archives de Marmoutier.
commencement du x^ siècle (908) désigne à côté du maire estant en justice, un ancien maire qui avait possédé ce titre et en avait exercé rantorilé, plusieurs et peut-être de longues années avant le jour où il apporte son témoignage.
Si de pareilles indications sont rares, on n'en est pas moins en droit de conclure qu'elles signalent un état général, légal, habituel ; et il est sensible qu'avant la révolution du xii* siècle célébrée par M. Thierry, les populations des villes et celles même des campagnes étaient groupées autour de certaines magistratures paroissiales dont l'histoire ne peut définir expressément les attributions, mais qu'elle est obligée de constater.
Nous tenions à établir ce point. M. Thierry, d'ailleurs, tout en célébrant les mouvements du xii' siècle, ne le conteste pas absolument, du moins il le laisse apparaître dans ses récits et ses déductions. Il note à diverses reprises l'ancienneté et la vigueur des libertés publiques et des franchises, auxquelles il suppose que la révolution du xu^ siècle donna une nouvelle énergie. Il constate même que ces anciennes libertés allaient quelquefois plus loin que celles mentionnées dans les chartes de commune; et il convient que les bourgeois de Dijon, par exemple, avaient eu soin de stipuler qu'ils se réservaient toutes celles de leurs anciennes franchises qui dépassaient les termes de la charte de Soissons qu'ils prenaient pour modèle de leur nouvelle commune. Nous ne voulons pas refaire ici, ni même réfuter l'œuvre de M. Thierry. Ce que nous en disions autrefois, en discutant les légers propos de M. Pelletan, suffira à nos lecteurs.
Univers, novembre 1852.
M. Pelletan yient de publier dans la Presse un article sur ce qu'on a appelé le mouvement communal du XII* siècle. Assurément on est libre de ne pas discuter les thèses historiques de M. Pelletan. C'est un avantage, même une grâce pour un feuilletoniste (1) de se soucier médiocrement de la vérité, et de suppléer, comme le seigneur Polonius, par l'abondance des mots à la solidité des arguments comme à tout l'agrément du discours. Néanmoins, au milieu des phrases vides dont s'enivre le faible cerveau d'un homme de lettres, se montrent encore les artifices et les habiletés de sa passion à trier les choses et à accommoder les faits à sa mode.
C'est à l'occasion des Lettres sur VEistoire de France, de M. Augustin Thierry, que M. Pelletan a donné carrière à son génie évaporé, attendri et humanitaire. Il embrasse la cause des bourgeois du moyen âge et veut guerroyer contre leur ennemi. Cet ennemi naturellement, c'est l'Eglise. On sait que M. Pelletan s'entend à la gourmander. En homme habile, et selon les préceptes d'Aristote, il commence par disposer le lecteur en
(1) M. Eug. Pelletan, aujourd'hui sénateur, faisait alors un feuilleton hebdomadaire dans la Presse.
faveur des héros dont il prétend porter la cause. Il décrit minutieusement et éloquemment les misères du bourgeois du moyen âge. A son dire, le bourgeois, au xii* siècle, vivait en toute sujétion, taillable et corvéable à merci, toujours taxé, et, par surcroît, volé, outragé et battu par le chevalier ou le clerc de la suite de son seigneur. Il est vrai que ce bourgeois ainsi battu et taxé avait des instants de revanche, et qu'à son tour il pillait, volait, emprisonnait et insultait le menu peuple, le petit marchand, le passant, le serf de la glèbe qui venait apporter au marché son foin, son blé, son beurre et son fromage, « si bien que le siècle féodal était tout uniment le « monde au pillage. » Tout uniment est facile à dire; mais ce tableau, qui n'a pas l'avantage d'être neuf, n'est peut-être pas très-vrai.
Si la féodalité était le monde au pillage, comment a-t-elle subsisté si longtemps ? Comment la société s'est-elle développée sous ses lois ? Il y a là. un problème qui ferait difficulté pour un homme sensé et judicieux. Il conclurait qu'au milieu des violences dont cette époque abonde, existaient des institutions qu'il ignore et qui donnaient à la société assez d'assiette et de ressort pour qu'elle pût vivre et même prospérer; car l'Europe, au mf siècle, jouissait d'une prospérité dont, entre autres choses, témoignent les arts et les lettres.
Un génie transceDdant ^t initié aux mvstères de la
Profession de foi du dix-neuvième siècle (I) ne s'embarrasse pas de pareils raisonnements; il ne soupçonne pas combien ii est ridicule en faisant des bourgeois du XII* siècle, qu'il confond évidemment avec les serfs, bien qu'il prétende les distinguer du menu peuple et du petit marchand, les chétives personnes qu'il imagine. L^s représentants des anciennes familles sénatoriales des Gaules n'étaient pas aussi dépourvus de richesses et de puissance qu'il plaît à M. Pelletan de le dire; leurs ressources financières, ainsi que le prouve l'histoire de leurs cités et de leurs démêlés avec les diverses puissances féodales, étaient abondantes; il fallait bien qu'ils ne vissent pas « toujours fondre dans leurs mains l'épargne de « leurs travaux.» Ils n'étaient pas non plus tout à fait désarmés ; bien avant l'émancipation des communes^ ils marchaient à la guerre sous les bannières de leurs paroisses et accompagnés de leurs prêtres.
La commune, même dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui historiquement, c'est-à-dire un ensemble de libertés et de garanties assurées à un certain nombre d'hommes vivant dans une même agglomération, n'était pas une chose aussi inconnue avant le xii* siècle que le suppose M. Pelletan. M. Raynouard a constaté la persistance des libertés municipales dans les Gaules. On reconnaît ces libertés avec évidence
(1) C'est le litre d'un des ouvrages de M. Pelletan.
aux Yii* et viii* siècles ; V Histoire du droit municipal (1) signale leurs traces à travers l'obscurité des ix% X' et XI* siècles. On retrouve partout, à ces époques, dans le Nord aussi bien que dans le Midi, les charges et les autres prérogatives du municipe. M. Raynouard cite notamment Bourges et Reims. Or, la commune de Reims (2) ne date que du xii^ siècle.
Les chartes, qui instituaient ces communes, n'étaient pas, au moyen âge, le symptôme nécessaire de la liberté. Elles pouvaient être abolies sans que les habitants perdissent aucune de leurs franchises. On en trouve la preuve dans l'histoire d'Etampes
Sans aucun doute, les bourgeois, comme les autres hommes libres, avaient à payer des droits différents de ceux des serfs. M. Pelletan peut énumérer ces droits avec complaisance et plus ou moins d'exactitude, il ne parvient pas à prouver qu'ils fussent exercés d'une manière plus vexatoire et plus tyrannique, qu'ils fussent plus humiliants^ ni plus énormes que ceux supportés aujourd'hui par les habitants des villes sous le nom d'octroi ou de centimes additionnels. Nous ne disons pas ceci pour critiquer les nouveaux impôts; les anciens, en tout cas, n'excluaient
(1 ) Remarquable ouvrage de M. Piaynouard.
(2) M. Thierry, Hist. de la Commune de Rheims, constate lui-même celte antiquité et cette persistance des libertés et de la justice municipales dans cette ville.
ni les richesses, ni le faste, ni la puissance des cités. Ce serait sans doute trop demander à un feuilletoniste de la Presse de le renvoyer aux recherches ardues et patientes que de tels sujets pourraient comporter ; mais que ne lisait-il le livre qu'il avait sous les yeux, et dont il a voulu entretenir son public? Il y aurait vu que M.Thierry parle souvent des populations nombreuses, industrieuses et riches des puissantes cités qu'il met'en scène. Or, si la richesse et l'industrie peuvent exister sans de certaines libertés, du moins ne peuvent-elles pas se rencontrer en dehors des garanties de famille, de propriété et de possession même que M. Pelletan dénie aux bourgeois du xii* siècle? L'état, qu'il a imaginé et qu'il décrit, ne saurait constituer une société quelconque. Ce n'est pas même de la barbarie, c'est de la sauvagerie. C'est, comme il le dit, le monde au pillage. On a bien vu quelque chose, en France, qui ressemblait beaucoup à ce pillage du f monde : ce fut le régime de la Terreur. On pourra peut-être voir quelque chose de plus complet vers 1832, grâce en partie aux habiletés du grand parti | de l'ordre (1) ;. mais au xii* siècle, il y avait une société véritable, avec des lois variées et diversifiées à
(1) L'échéance de 18o2 à laquelle nous faisions allusion, a été, en partie, esquivée, mais non pas tout à fait par l'industrie de ce qu'on appelait le grand parti de l'ordre. Nous avons eu depuis ce temps 1870 et iS7l :1a Défense nationale et la Commune; la suite ne se fera peut-être pas attendre.
l'infini, dont on peut ne pas se rendre compte aujourd'hui, mais sous l'empire desquelles le monde vivait et prospérait.
M. Pelletan tient à montrer la misère des bourgeois afin de conclure que « le clergé portait nature Tellement secours à l'oppresseur contre l'opprimé. .. « Il exerçait lui-même les droits de seigneurie, te- « nait les bourgeois pour de chétives gens et com- <( battit de toutes ses forces et par toutes ses armes « l'émancipation des communes. »
Si au XII' siècle, les principes constitutifs de la société trouvaient assez de garantie pour vivre et se développer, celle époque n'en était pas moins pleine de violences; mais on sait que, partout en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en France, la Papauté, les Evêqueset les saints étaient souvent depuis déjà plus de deux siècles en lutte contre les empereurs, les rois et les grands. Cela ne prouve pas précisément que le clergé prit le parti des oppresseurs contre les opprimés. La trêve de Dieu, que l'Eglise imposa au prix de tant d'efforts, était à l'avantage du bourgeois, de l'homme riche et du serf, tout autant pour le moins qu'à celui des seigneurs.
Au sujet des communes, qui préoccupait M. Pelletan, un scrupule devait naître dans son esprit. Il est homme de progrès ; dans la pensée des hommes de progrès, l'émancipation des communes et l'affranchissement des serfs sont deux mesures identiques,
deux degrés de cette même échelle qui conduit l'hu manité à la jouissance et à la perfection. Nous constatons cette thèse, nous ne la proposons pas. Sans multiplier les distinctions qui sont évidentes pour l'homme qui aura voulu faire quelque étude historique , il suffît de remarquer que le clergé s'est toujours montré favorable à l'affranchissement des serfs. Personne n'a encore songé à le contester. C'est un fait qui ressort de toute l'histoire : les chartes d'affranchissement en font foi : « Tout « homme, disent-elles, qui, au nom de la sainte et « indivise Trinité, pressé par la harité, aura permis « à un homme de condition servile de s'élever du « joug de la servitude à Thonneur de la liberté, peut « avoir la confiance assurée qu'au dernier jour il re- « cevra l'éternelle et céleste liberté.» Quisquis in nomine sanctm et individuœ Trinitatis y cantate corn,' pwîctus, aliquem ex servilifamilia ajugo servitiitis ad honorem libertatis accedei^e permiserit ^ pro certo confidat se in die novissima, pe?'petua et celesti libertate donari. (1)
Saint Pierre Damien cite comme une des bonnes œuvres de son ami , saint Rodolphe d'Eugubio, qu'avant son entrée dans un monastère il avait affranchi tous ses serfs. Le même fait est constaté à l'honneur de plusieurs saints.
(i ) Liber de Servis Majoris Monaslerii.
Onpouraait donc présumer que le clergé, si favorable à la liberté humaine, exerçait les droits de seigneurie d'une certaine manière qui ne déplaisait pas à tout le monde. Un grand nombre d'hommes préférait le servage à la liberté ; ils trouvaient leur vie et leurs biens mieux défendus et mieux assurés quand ils s'étaient donnés aux églises, et ils choisissaient de vivre sous leurs lois. Ces lois ne leur semblaient pas aussi formidables qu'à M. Pelletan. Il fait bon vivre sous la crosse : c'est un vieux dicton qui a plus d'importance et de vérité historique que bien des dissertations de l'Institut.
La richesse et la puissance se concentraient plus particuUèrement dans les villes, même dépourvues de chartes de commune, placées dans le domaine de l'Eglise. Nous ne citerons pas les bourgeois de la Martinopole^ qui, au dire des historiens, étalaient dans leurs maisons et sur leurs vêtements les étoffes et les fourrures les plus précieuses, et ressemblaient à des princes plutôt qu'à des bourgeois. Mais pourquoi M. Pelletan n'a-t-il pas lu le livre dont il entretient les abonnés de la Presse ? H y aurait vu que le bourg de Yézelay devait sa prospérité^ le luxe et l'industrie de ses habitants, leur nombre même à l'abbaye avec laquelle il était en démêlés. Il faut ménager les feuilletonistes, on ne doit pas les conduire au milieu de problèmes trop complexes ; mais, en vérité, est-ce trop exiger de leur demander de lire
les ouvrages dont ils parlent? Sans sortir des Lettres sur r Histoire de France^ M. Pelletan n'avait besoin que d'un peu de réflexion pour être amené à des conclusions beaucoup moins absolues sur la conduik du clergé vis-à-vis de l'émancipation des communes. Très-certainement M. Thierry, quand il déduii ou pose des théories, couvre M. Pelletan ; l'histoire des communes est, aux yeux de l'historien comme a ceux du feuilletonniste, une lutte acharnée entre les bourgeois et le clergé (1); et lès revendications des l premières communes, leurs principes intéressaient, ; assure-t-il, « une liberté toute matérielle, la liberté « d'aller et de venir, la liberté de vendre et d'acheter, \ « d'être maître chez soi et de laisser du bien à ses « enfants (2). » Mais quand nous demandons à M. Pel-
(1) Lettres sur riiist. de France^ p. 240.
(2) Ibid., p. 546. En parlant ainsi M. Thierry manque matériellement à la vérité historique: il parle de Vézelay. Non-seule- ^ ment les habitants de ce bourg laissaient leur héritage à leurs ,< enfants, mais à défaut d'héritiers directs, ils pouvaient tester . en faveur de leurs collatéraux. Les serfs [homines] de l'abbaye qui ne pouvaient tester, laissaient toujours leur héritage à leurs enfants. (M. de Basiard, Bibliothèque de f École des chartes, 3" série, t. II, p. 350.) Si on voulait interpréter ce terme de serfs par celui de fermiers — qui en serait une traduction assez exacte sous certains rapports, — il en résulterait que les hommes de l'abbaye de Vézelay avaient ce que nous appellerions aujourd'hui des baux inaliénables à prix fixe, perpétuellement transmissibles à leurs héritiers directs. Beaucoup de nos paysans du xix'' siècle pourraient envier cette position, dont M. Thierry ne donne aucune idéee.
letande savoir lire, nous lui demandons de lire intelligemment, de ne pas s'en rapporter avec servilité à la lettre des théories, et de pénétrer le langage des faits. Les faits, que M. Thierry raconte, ont leur éloquence ; et ils contredisent les déductions de l'historien. Au fait de l'intervention du clergé dans l'établissement des communes et de la guerre acharnée qu'il aurait entretenue contre les bourgeois, la contradiction est flagrante.
M. Thierry a traité de l'émancipation de onze communes. Au Mans, l'évéque participait au mouvement de la bourgeoisie; il marchait, ainsi que les prêtres des diverses paroisses, avec l'armée que la commune leva contre Hugues de Sillé, et fut fait prisonnier dans cette guerre. A Noyon, l'évéque Baudry de Sarchainville donna de son plein gré aux bourgeois une charte de commune qui fut ratifiée par le roi de France Louis-le-Gros. A Beauvais, la charte de commune, confirmée par Louis-le-Gros eu 1116, s'était d'abord établie tumultueusement; elle donnait aux habitants de la ville des garanties contre les exactions du châtelain, et était appuyée par l'évéque Ancel, homme pieux, de mœurs douces, dit M. Guizot, qui parle aussi des sentiments de bienveillance, d'humanité et de justice de cet évêque envers les bourgeois de sa ville épiscopale dont il était suzerain. A Saint-Quentin, la commune fut octroyée par le comte de Yermandois et jurée par le
clergé. Saint-Quentin était du diocèse de Noyon. A Amiens, elle fut donnée gratuitement et spontanément par l'évêque saint Geoffroi. A Soissons, l'évéque et le comte s'entendirent pour la paix du pays et consentirent au nouvel établissement. A Reims, il se fit pendant la vacance du siège. En tout ceci, nous ne faisons que répéter les dires de M. Thierry; hors de ses récits, nous avons emprunté un mot de M. Guizot sur Beauvais.
Selon l'infinie variété du moyen âge, le mot de commune ne représentait pas partout une chose identique. 11 était loin surtout de répondre à la pensée qu'il éveille de prime abord dans les esprits d'aujourd'hui. Ainsi que nous l'avons dit, la commune était une association dont les membres jouissaient de certains avantages; le principal et le plus fréquent était le droit d'être jugé et administré par des élus de l'association. Une commune n'embrassait pas nécessairement tous les habitants d'une ville : il n'y entrait pas que des bourgeois, des marchands ou des roturiers; des chevaliers en faisaient partie. En tout cas, elle était toujours exclusive : personne ne pouvait en partager les privilèges sans y avoir été admis par les autres membres. Celte admission s'acquérait au prix de certaines conditions, quelquefois à prix d'argent. La commune formait ainsi , dans les villes où elle était établie , une nouvelle juridiction, qui se croisait et s'enchevêtrait
APPENDICE I. 38o
avec les anciennes juridictions des évêques, des monastères ou des châtelains. On comprend dès lors que beaucoup de contestations eurent lieu entre ces diverses puissances. Les communes n'instituaient, en somme, qu'un droit politique, sur l'utilité duquel, dans le bon gouvernement d'un royaume, toute opinion est permise. Elles étaient animées de cet esprit de corps, jaloux, entreprenant et dominateur qui se retrouve dans toute assemblée politique ; aussi en vinrent-elles bientôt à contester les droits qui s'exerçaient autour d'elles, et, comme le disait Louis VII aux gens de Reims : « Pensant que le droit des égli- « ses n'est point un droit et que les coutumes étatt blies en leur faveur ne sont pas des coutumes, « vous envahissez par violence les prérogatives et « les possessions des églises. » Cela était d'autant plus facile aux gens de la commune de Reims que le siège, comme nous avons dit, était alors vacant. Saint Bernard eut recours au pape Innocent II pour lui signaler l'état déplorable où se trouvait cette église et l'engager à presser le Roi de faire promptement élection d'un archevêque. Le saint estimait que c'était là le seul moyen d'arrêter les violences et les entreprises contre les hommes et les droits de la juridiction métropolitaine. Le Pape demanda aussi au Roi de dissiper les compagnies des gens de Reims et de rétablir les choses dans l'état où elles étaient du temps du roi Louis VI et de l'archevêque Renaud.
Rien n'était plus simple qu'une pareille demande; et il était difficile à un autre que M. Pelletan de trouver dans ces lettres de saint Bernard et du Pape Innocent une preuve de l'opposition du clergé à l'émancipation des communes. Il était juste que le suzerain fût présent et intervînt librement à la cession de ses droits, quand l'établissement d'une commune devait les atteindre. Mais on sait comment les beaux esprits du jour raisonnent; il y a longtemps qu'ils sont d'avis que les droits de l'Eglise ne sont pas des droits.
A Cambrai, la commune, établie en l'absence de l'évêque, voulut lui interdire l'entrée de la ville; il n'est pas étonnant que l'évêque y fut opposé : toutefois, il intercéda pour son peuple auprès de l'Empereur. De toutes les communes dont M. Thierry a raconté l'histoire, il resterait donc Sens, Laon et Vézelay pour appuyer la thèse de M. Pelletan. Il ne dit rien de Sens; mais à propos de Laon, il triomphe. Le siège de cette ville était alors occupé par Un de ces hommes, trop fréquents à cette époque, n'ayant d'évêque que le nom et traînant dans tous les scandales et toutes les guerres le titre qu'ils déshonoraient. Ces évêques, condamnés et réprimandés constamment par les Papes et les Saints, sont ceux dont la Presse est habile à tirer parti. On sait déjà comment ce journal sait employer certains prêtres dont il voudrait imposer la théologie à l'Eglise entière .
Il Toudrait aussi reporter sur cette Eglise la responsabilité des méfaits des évêques indignes. A ce titre, l'évêque de Laon, Gaudry, était tel que pouvait le désirer ce journal. L'historien contemporain qui a raconté les aventures de la commune de Laon, dit que les désordres de cet évêque et ceux de ses prédécesseurs furent la première cause des tumultes. En réprouvant leurs scandales, il faut aussi reconnaître que le parti de la commune était loin d'être sans reproche. Les commotions populaires mettent toujours eu avant des hommes souillés et perdus qui deviennent l'effroi des honnêtes gens. M. Thierry avoue, en diverses circonstances, que les communes avaient pour défenseurs des hommes de rapines et de violences, des pillards, des meurtriers et des voleurs (i). Il eût été juste d'éclairer ce côté de la question de l'histoire des communes au douzième siècle ; il ne faudrait pas que l'énumération des torts et des tyrannies des seigneurs fît oublier les brigandages des partisans de l'émancipation. Presque partout, même dans les villes où les évêques avaient bénévolement concédé des chartes de commune, elles donnèrent lieu à des violences telles que les écrivains du douzième siècle étaient bien en droit de traiter ces mouvements popu-
(I) La commune de Reims notamment était soutenue par un prêtre condamné par les tribunaux ecclésiastiques et déclaré sacrilège. Lettres sur l'histoire de France.
laires d'exécrables. Il s'y passa en effet des choses assez semblables aux faits de la jacquerie. Les historiens modernes passent assez volontiers ces détails sous silence ; toutefois quand on veut étayer ses petites rancunes de graves témoignages, il est bon de ne pas s'adresser uniquement à des hommes aussi légers de créance et aussi passionnés que M. Augustin Thierry.
M. Pelletan, il est vrai, dit que cet écrivain est « impassible comme l'histoire : » c'est un éloge qui vient bien à l'appui d'une thèse, mais il est difficile d'en croire quelque chose. On a beau partager les théories de l'historien, il ne faut pas un grand génie pour reconnaître que les faits qu'il raconte contredisent les conclusions que sa partialité prétend en tirer. Nous avons uniquement jusqu'ici relevé les faits que M. Thierry lui-même a été forcé de raconter. Si on voulait recourir aux documents originaux, on en tirerait bien d'autres preuves des contradictions et des erreurs de l'historien. Nous avons rempli tout un volume de ses légèretés, de ses altérations, de ses falsifications et de ses fictions de texte, et nous savons mieux que personne combien nous sommes encore en demeure avec lui.
Nous n'avions rien dit, par exemple, de ce mouvement communal du xii^ siècle, dont il a pris fantaisie à M. Pelletan de parler aujourd'hui. Si les lecteurs voulaient être complètement édifiés sur ce point, il fau-
drait les renvoyer à un excellent morceau d'histoire que M. Léon dcBaslardapublié dans \di Bibliothèque de r Ecole des Chartes (1) sur la commune de Yézelay. On y verra comment M. Thierry a imaginé un mouvement politique là où il n'y eut en définitive que pillage des biens et usurpation des droits de l'abbaye, concertés entre le comte de Nevers, quelques têtes folles et plusieurs bandits ; comment tout en constatant la prospérité du bourg de Vézelay, son commerce étendu et la richesse de ses habitants, l'écrivain du xix^ siècle leur prête des vues et des rêves politiques absolument gratuits, les gratifie de nationalités que rien ne démontre et que tout contredit ; imagine des consuls dont l'histoire n'a jamais parlé, rêve dérobes rouges et de magistrats élus, confond les cardinaux légats du Pape avec l'abbé de Vézelay, crée de sa propre fantaisie un gouvernement qui n'a jamais existé, et se livre enfin à un récit tout aussi imaginaire que celui du cardinal de Retz sur les barricades de la Fronde et le rôle qu'il s'y donne. M. Thierry ne se prête pas de rôle personnel; mais il en prête à ses préjugés, à ses illusions, à ses opinions politiques ; c'est au nom du libéralisme qu'il crée de la sorte dans l'histoire. Tout ne relève pas d'ailleurs de sa seule fantaisie ; cet écrivain, ce
(1) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, Seconde série. Tom. II, p. 339-365.
fondateur d'une école qui se pique de recourir aux documents originaux et aux sources vives de riîistoire, puise certaines de ses assertions dans les contre-sens des traducteurs qui l'ont précédé ; sans se donner la peine de recourir aux textes ou même en en bravant impudemment la lettre, il donne les cloches dont parlent les anciens documents pour la croix et la bamiière] il trouve au xii® siècle des proclamations politiques affichées sur les murs de Vézelay (1.) et mentionne cent autres belles choses
(1) M. de Basiard faisait, à ce propos, la remarque suivante :
« La Iraduc'.ion de M. Guizot (coUeclion des mémoires relatifs à Thistoire de France) était citée exclusivement par M. Thierry dans Fédition de 1836 des Lettres sur Vhisioire de France ; dans les éditions postérieures, ces citalions ont été remplacées par des renvois au Spicilége de d'Achery, en ajoutant quelquefois un extrait du passage auquel il est fait allusion, sans que pour cela M. Thierry ait relevé une seule des inexactitudes du traducteur, qu'il n'avait pas encore aperçues lors de son édition de ^836, et qu'il n'a pas corrigées dans les suivantes. » M. de Bastard citait un exemple : « On lit dans Hugues de Poitiers {Spicilége de d'Achery, tome II, inf. p. 53 1) : Accidit autem ut quemdam sub anathemate defunclum ipsi absque sacerdote signa puisantes sepelirent et ipsum sacerdotem de domo sua ejicerent. M. Guizot traduit (p. 478) : « Or, il ar- « riva qu'un homme étant mort sous le poids de l'anathème, a les bourgeois l'ensevelirent sans l'assistance d'un prêtre, « portant eux-mêmes les bannières, ensuite ils chassèrent « le prêtre lui-même de sa maison. » M. Thierry interprète le passage de la sorte : « Un des bourgeois étant mort sous
APPENDICK I. 391
aussi bien fondées, qui n'étonneront pas, mais qui pourront édifier ceux de nos lecteurs qui ont parcouru le petit volume dont nous parlions tout à l'heure.
« l^poids de l'analhème prononcé contre toute la ville, ses a concitoyens l'enterrèrent sans l'assisiance d'aucun prêtre « et suivirent le corps jusqu'au cimetière portant eu\-mê- « mes la croix et la bannière et chantant l'olfice des trépas- « ses. * Or, signa pulsare ne signifie pas autre chose que sonner les cloches. Quant au chant de l'office des trépassés par les bourgeois et à l'accompagnement par eux du corps au cimetière, je n'ai pu trouver, dans l'histoire de Vézelay, ces détails qui servent à M. Thierry à prouver que les bourgeois de Vézelay étaient familiarisés avec l'excommunication. » Biblioth. de Vécole des Charles^ 3"= série, tome II, page 362.
M. de Basiard constate qu'un des personnages de ces troubles de Vézelay,— où la commune ne fui d'ailleurs qu'un incident,—était natif du petit bourg de Saint-Père, sis au bas du coteau de Vézelay. M, Thierry, quia voulu faire de ce personnage, Hugues de Saint-Pierre, un étranger venu du midi, a pris soin de retrancher des textes qu'il cite dans, les dernières éditions de ses Lettres sur l'histoire de France, les mots qui constatent le lieu de naissance de ce héros. Nous ne pouvons reproduire toutes les remarques précieuses dont la Bibliothèque de rEcole des Chartes corrobore ce que nous avons dit de la manière dont M. Thierry établit et compose ses récits historiques, mais nous voulons au moins nous arrêter à la proclamation politique affichée en 1155 sur les murs de Vézelay, M. de Bastard reproduit un texte du véritable historien de celte ville :
dEgressi sunt quidam defratribus (les moines) armatœ cuni pueris juveniutis et fregerunl labulam impii Simonis et vestibulum domus ipsius quœ contra jus ad contumeliam contradicentium fratrum œdificaverat {Spicil. II, p. 533).
«M. Guizol a traduit: « Quelques-uns des frères sortirent « alors avec des jeunes gens armés, déchirèrent une affiche
M. Pelletan fait aussi grand cas de quelques paroles de sympathie que M. Thierry a cru devoir prononcer sur les noms, sans aucun retentissement aujourd'hui, des hommes proscrits à l'occasion de cette insurrection de Yézelay qui n'eut presque rien de
« de l'impie Simon et renversèrent la maison qu'il avait « bâtie pour faire affront aux frères qui voulaient l'en em- « pêcher ». (Mém. relatifs à l'hist. de France, tome VII, p. 335). M. Thierry, trompé par cette traduction, s'exprime ainsi : « En passant devant la maison neuve que Simon, l'un « des chefs de la commune, faisait bâtir et qui n'était pas « achevée, ils trouvèrent une proclamation politique affichée « contre le mur et la déchirèrent ; s'animant par degrés, ils a démolirent le mur contre lequel cette affiche avait été « mise et une partie de la maison bâtie, à ce qu'il disait, « contre tout droit et pour faire injure à l'abbaye. »
« L'affiche de la traduction de M. Guizot, continue M. de Bastard relevant à son tour les procédés extravagants de la narration historique de M. Thierry et les provignements de l'erreur, l'affiche de la traduction de M. Guizot est devenue une proclamation politique pour M. Thierry, comme Hugues de St-Pierre, méridional selon M. Thierry, est devenu provençal pour M. H. Martin {Hist. de France, T. IV, p. 20). Il eût été plus naturel et beaucoup moins inexact, de traduire tout simplement mot à mot : « Ils détruisirent la table de « l'impie Simon et le vestibule de sa maison. » (Bibl. de l'école des Ch., 3» série, t. II. p. 362.)
M. de Bastard explique, en outre, que Vimpie Simon était un banquier, un changeur natif de Souvigny, attiré à Vézelay par le grand mouvement commercial de ce bourg ; la tabula de ce Simon était son comptoir tabula nummulariorum, dit un document ; l'établissement de ce comptoir s'était fait malgré les moines et conlrairemenl à leurs privilèges.
communal. C'étaient là des héros inconnus, auxquels les générations nouvelles devaient de la reconnaissance. Ces proscrits, ces bannis, ces réprouvés de la société du xii' siècle avaient été les victimes de leur dévouement, etc.. M. de Bastard a trouvé dans un vieux manuscrit de la bibliothèque d'Auxerre une liste des habitants de Vézelay; les héros, qu'on vanto aujourd'hui, y reçoivent de singulières épithètes ; ce sont des comploteurs d'assassinats, des pillards qui ont dévasté des vignes et ruiné des maisons, des voleurs de bestiaux et de farine, etc., etc.
Plus d'une fortune politique et populaire a eu, il est vrai, les mêmes accidents.