LIVRE I. — CHAPITRE II
contentait de dire : « Les Gaules étaient avant la France (1). » M. Proudhon remonte au delà des Romains : toutefois, il se garde d'ériger son argument en système historique. M. Thierry n'a pas eu le goût aussi sûr.
Pour être juste à son égard, il faut reconnaître que tout alors le poussait à cette extrémité. Son cri en faveur des Gaules était dans toutes les bouches. Les deux partis se renvoyaient le même argument. Un livre de M. de Montlosier (2) avait fort maladroitement ravivé toutes ces questions de î'origine du droit royal, de celles de la noblesse et du tiers état, débattues par Montesquieu, Mably, l'abbé Dubos et Boulainvillers, pendant les années qui préparèrent la convocation des Notables. On sait l'importance que leurs divers systèmes acquirent aux discussions des Notables, et ensuite .à celles de l'assemblée constituante. Qu'est-ce que le tiers état? demandait-on. C'est une nation par lui-même, répondait Sieyès, et une nation complète. M. de Montlosier accepta cette définition bizarre. En 1814, il proclama que, si le tiers était une nation, il y avait auprès de lui, sur le même sol, une autre nation meilleure, plus ancienne et tout aussi complète. « Deux peuples divers, disait-il, figurent dans l'E- « tat. » Il développa cette thèse avec une certaine
(1) Cens, européen, &nn. 1818.
(2) De la monarchie française. 1814.
impétuosité de verve qui lui donna de l'éclat ou du moins du retentissement. Rempli de préjugés d'ailleurs et amoureux de l'indépendance uniquement pour lui-même, s'il disait que le vrai peuple de "France était celui qu'il appelait Vancien peuple, le peuple franc dont il se croyait issu, il frappait de ses reproches passionnés, l'autre peuple, le peuple nouveau, sorti au xu* siècle, à l'aide du mouvement des communes, d'une race jusqu'alors tributaire et esclave. 11 n'épargnait pas la royauté unie au peuple nouveau, assurait-il, dans une complicité d'attaques, de violences et de ruses contre le peuple ancien ; et il tirait hardiment de la Révolution et de ses excès celte conclusion devenue une sorte d'axiome pour plusieurs esprits : v- he peuple soiivei^ain (qu'on ne « le blâme pas avec trop d'amertume) n'a fait que « consommer l'œuvre des souverains ses prédéces- « seurs ; il a suivi de point en point la route qui lui « était tracée depuis des siècles par les rois, par les « parlements, par les hommes de loi, par les sa- « vants(l). » Pour donner le dernier trait de cet esprit violent, il faut ajouter que cet accusateur des rois, des parlements et des hommesdeloi fut un des plus ardents champions des prétendues prérogatives royales contre le droit de l'Eglise : cet ami de l'indépendance était opposé à toute liberté religieuse.
(I) de la monarchie fram^aise, tom. I, p. 209.