LIVRE I. — CHAPITRE II
tour de ce grand fait. Boulainvilliers en avait fait la clef de voûte de son système ; et comme M. de Montlosier, comme M. Guizot et comme M. Thierry, il trouvait dans la conquête des Gaules le fondement de l'Etat français, et tirait aussi la conclusion que deux races d'hommes coexistaient dans le pays. Ce principe avait été déjà fortement accusé bien avant lui, mais on n'avait point cherché, à son occasion, de créer un système d'histoire et d'y voir l'explication et la raison de toute l'organisation de l'État français. L'abbé Dubos se préoccupa aussi de la conquête, mais pour la nier un peu trop crûment ; dans un système habilement agencé de traités et de concordats, il fit doucement succéder dans les Gaules la domination des Francs à celle des Romains, voyant ensuite découler toute puissance et toute autorité de la personne royale. Montesquieu lui reproche de supposer éternellement ce qui est en question, de multiplier les probabilités à mesure qu'il manque de preuves, et de mettre en principes une infinité de conjectures pour en tirer comme conséquences d'autres conjectures. Nous n'avons pas à examiner jusqu'à quel point l'abbé Dubos, dont dom Bouquet ne parle jamais qu'avec une extrême considération (1), méritait toutes ces jolies épigrammes; mais on peut certainement les adressera la
(< ) Piecueil des historiens des Gaules et de la France.
plupart des inventeurs des théories, dont le nom générique n'était pas encore trouvé au xviu® siècle et qu'on appelle aujourd'hui la philosophie de l'histoire. La façon, dont ces systèmes se contredisent et la facilité avec laquelle on les retourne, pour ainsi dire, les uns contre les autres et souvent contre eux-mêmes, prouvent beaucoup mieux que toutes les dissertations l'inanité et l'arbitraire de pareils travaux. Il est toujours facile de remuer les faits du temps passé, et d'en tirer les preuves d'une théorie quelconque. « Dans l'Élat et le gouvernement de la <(. France entre Clovis et Hugues Capet, dit M. Gui- « zot, le comte de Boulainvilliers a vu l'aristocratie « la plus exclusive et la plus fortement constituée; « l'abbé Dnbos y trouve la monarchie pure ; l'abbé « de Mably y reconnaît la république ou peu s'en « faut (1). )) Tous apportent leurs preuves, et dans leur ensemble elles ne paraissent pas méprisables. Ce qui est odieux, c'est l'influence que de pareils travaux peuvent acquérir sur les esprits : le travestissement sous lequel ils présentent les faits, fausse non-seulement l'histoire ; il détruit l'enseignement qu'on doit puiser dans les annales du passé, et de l'expérience des temps écoulés, il compose un aliment pour les passions contemporaines. « Ces c( chimères historiques, dit M. Thierry, ont con-
(1) Essais historiques.