LIVRE I. — CHAPITRE II
« tribué à préparer l'ordre social qui règne de <( nos jours et à nous faire ce que nous sommes. »(1) Nous n'avons garde d'en douter ; et c'est là une grande raison de les qualifier de chimères. On doit juger l'arbre à ses fruits: la vérité, la simple vérité historique ne saurait contribuer en rien à conduire un peuple à la perturbation morale et politique qui règne de nos jours et qui est produite par ce que nous sommes. Sous la plume de M. Thierry, c'est une expression de triomphe; et il voit là une raison de tendresse pour les chimères historiques. On était encore en 1840: M. Thierry croyait que ces travaux d'histoire chimérique avaient servi à ce qu'il appelait sa cause. 1848 est venu prouver qu'ils avaient aussi servi autre chose, et qu'il ne fallait pas mettre tant de réserve à qualifier de « grandes extravagances historiques», ces rêves républicains de l'abbé de Mably « qui ont eu de la puissance morale et qui ont c( infusé au tiers état cet orgueil politique, cette « conviction de ses droits à une part du gouverne- « ment qui jusque-là n'avaient apparu que chez la « noblesse (2).» De bonne foi, l'historien trouve-t-il encore qu'il y ait à se flatter beaucoup d'un pareil résultat? Cet orgueil politique était-il nécessaire au
{\) Récits des temps mérov., lom. I, p. 1 30, (2) Récits des temps mérov., tom. I, p. 130.
repos de la France? Avait-il besoin d'être éveillé? Avant d'être animé comme nous le voyons depuis soixante ans^ ne trouvait-il pas dans l'ancienne constitution française toutes les satisfactions légitimes? Y a-t-il beaucoup à louer et à remercier la philosophie du xvni* siècle d'avoir, à l'aide de théories morales et de chimères historiques, nourri ces prétentions et de les avoir surexcitées au point de ne plus supporter de supérieur, de ne plus reconnaître de Dieu et de n'avoir plus en somme de frein ni de règle d'aucune espèce? Nous ne toucherons pas à toutes ces questions ; nous voulons seulement constater la tendresse, la faiblesse même qu'au déclin de sa. carrière, M. Thierry conserve encore pour ces chimères historiques qu'il a peine à qualifier pour telles. Forcé de reconnaître que ce sont de grandes extravagances, il cherche à en excuser et à en exalter le but : le publiciste de 1817, l'homme du parti libéral, l'admirateur des principes de 1789 et de 1791, le sectateur de la philosophie et de la raison ne peut s'incliner tout à fait et laisser prononcer la sentence de l'historien : il fait des réserves et n'acquiesce pas au jugeaient. C'est ce qu'on peut à bon droit appeler de la persistance.
Dans un autre ordre d'idées, où s'engage non plus la passion politique mais la vanité personnelle, le même trait de caractère se manifeste, et M. Thierry témoigne la môme opiniâtreté à conserver ses opi-