LIVRE I. — CHAPITRE II
cérité des éloges donnés à VHistoire des Français de M. de Sismondi, par exemple; mais ce n'est pas noire faute si nous en sommes encore à chercher en quoi cet auteur l'emporte sur le Père Daniel ou sur Mézeray (1). Le seul progrès que l'histoire a su faire au xix* siècle, consiste à l'entente de certains détails et à l'introduction dans le corps du récit de diverses curiosités qu'on avait jusqu'alors reléguées dans le domaine des dissertations. Gela prêle de la vie et de l'agrément à la narration, et sert à y donner une physionomie plus animée et plus frappante; malheureusement, c'est quelquefois au détriment de l'exactitude. En veut-on un exemple? Dans ses Lettres sur r histoire de France^ M.Thierry raconte, d'après S. Grégoire de Tours, l'aventure d'un neveu de l'évéque de Langres, qui fut délivré de captivité par l'adresse et le dévouement d'un esclave (2). Saint Grégoire conclut son charmant récit en disant que l'évéque,, en revoyant son neveu Atlale, pleura sur son cou, et dans sa reconnaissance « affranchit l'es-
(1) Que penser de VHistoire d& France de M. H.Martin? Ourliac disait jadis d'un écrivain léger, devenu aujourd'hui un gros personnage de la république des lettres, où il s'est acquis des rentes , qu'il était la fantaisie de l'idiotisme. M. 11. Martin en est l'érudition. Il est sénateur, j'en conviens, lauréat de rinstitut, membre de l'Académie française et des inscriptions. Il a tous les suffrages. Je ne nie pas le succès de son livre. C'est purement l'œuvre d'un idiot halluciné.
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
(2) Lettres sur l'histoire de France, p. 133.
« claveLéon et toute sa famille, lui donna des ler- <( res sur lesquelles, libre désormais, il "vécut le « reste de ses jours avec sa femme et ses enfants (1).» Au lieu de celte brièveté, M. Thierry, raconte que l'esclave fut « conduit en cérémonie à l'église, et là, « toutes les portes étant ouvertes, » il fait intervenir l'évêque de Langres en présence de l'archidiacre, « gardien des rôles d'affranchissements. » 11 analyse la déclaration que dut faire l'évêque, et l'archidiacre, ajoute-t-il, dressa ensuite l'acte demanumission. L'historien en donne le texte, qui est celui de la cinquante-sixième formule de Marculfe (2). Nous ne nions pas la vérité des détails de l'affranchissement que M. Thierry a voulu dramatiser de la sorte; mais appliquer d'une façon directe à une circonstance déterminée la formule conservée par Marculfe, et la compléter avec les noms de l'évêque de Langres et de son esclave Léon est une hardiesse que l'ancienne école historique ne se serait jamais permise, et dont la nouvelle a tort d'user fréquemment. Il y a dans ce procède- une inexactitude qui relève du poète et non de l'historien.
L'histoire moderne a visé aussi à la popularité. Elle a quitté définitivement la langue abstraite, et, à la suite de Montesquieu, a recherché surtout les
(1) S. Grégoire, lib. III, c. XV.
(2) Dom Bouquet. Hist. de la Fr.^ lom. IV.