LIVRE I. — CHAPITRE III. 3K
se jouait au milieu des solutions les plus difficiles, avec une aisance oii la préoccupation de luimême n'apportait aucune contrainte. Dans la société que nos pères avaient fondée, les ordres monastiques n'avaient pas seuls le privilège de la Foi et de la mortification chrétiennes. Les pratiques religieuses observées par tout le monde communiquaient quelque chose de ces éminentes qualités de lucidité et d'impartialité, dont Mabillon nous semble une des plus heureuses expressions. 11 en résultait, dans ce qu'on appelait alors la République des lettres, formée du commerce qu'avaient entre eux les savants des diverses parties du monde, une dignité et une haute convenance qui obligeaient à garder toujours le respect de soi-même et à ne produire sou travail qu'avec une certaine réserve. On ne se permettait pas de se livrer à toutes les extravagances que peut conseiller l'amour-propre ; et la prudence qu'on apportait à publier ses propositions ne nuisait pas aux progrès de la science. Aujourd'hui, la pauvre République des lettres paraît abandonnée aux fourrageurs de tous les coins du monde. Ce n'est plus la solidité des preuves, la force des arguments ni la logique du discours qui donnent du crédit : chacun s'occupe de briller; le succès ne s'acquiert pas laborieusement et patiemment, on le prend et même on le surprend en un tour de main. Il n'y a plus, ou il n'y a que très-peu de cette estime cordiale et réciproque que
les savants d'autrefois se témoignaient les uns aux autres. Nous assistons à une véritable invasion de barbares : chacun rapporte tout à soi, s'occupe à piller età faire du bruit, sans se soucier ni de dignité ni de critique; on ne se fait pas scrupule de rompre ou de continuer'les traditions de la science, de ruiner ses espérances, de répandre sur son domaine les paradoxes, la confusion et d'y évoquer tous les fantômes que les devanciers avaient chassés en reconnaissant et nettoyant le terrain au prix de tant de fatigues et de labeurs. 11 faut se faire un nom ; il faut avoir du retentissement ; dût-on contester les solutions les plus certaines et les conclusions les plus solides^ attaquer ou nier les réputations les plus pures ! Plus l'audace sera effrontée, plus l'étonnement du public sera grand, et plus aussi sera enviée la gloire, ce qu'on appelle la gloire aujourd'hui.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet ; nous n'examinerons pas en combien ces mœurs un peu singulières des adeptes de la science moderne ont contribué à exagérer les critiques que M. Thierry a fait subir à ses devanciers. Il faut considérer l'influence que toutes ces prétentions ont eue sur le récit historique. On a trouvé insipides la gravité et la sagesse d'autrefois. On a voulu les relever de quelques attraits, et nous n'avons pas nié qu'on y ait parfois réussi. Malheureusement, on est allé jusque dans l'excès : on s'est