LIVRE I. — CHAPITRE
beaucoup jilus inquiété de la composition du récit que de la vérité des événements dont on se faisait rhitorien. Le but a été de plaire et non pas d'instruire. On a cherché avec ardeur les détails capables de prêter aux mouvements oratoires et aux artifices littéraires ; on a repoussé ce qui était simple et peu dramatique, sans se soucier de peser l'autorité des auteurs ou le décri où ils étaient tombés. On a remis ainsi en circulation des faits de mauvais aloi, dont une saine critique avait fait justice; on a contribué à rendre droit de bourgeoisie à des noms justement condamnés ; on est allé plus loin : quand les détails pittoresques ont manqué, on les a ajoutés de sa pleine autorité. Toutes ces hypothèses, ces suppositions et ces rapsodies ont composé ce qu'on a appelé l'histoire.
M. Thierry a donné largement et abondamment dans ces travers des modernes. Il ne les a pas seulement mis en pratique, il a voulu les ériger en préceptes : après avoir livré durant deux volumes toute carrière à son imagination, il se félicite, estimant son travail « le meilleur genre de preuve, le plus « capable de frapper et de convaincre tous les es- « prits, celui qui permet le moins de défiance et qui « laisse le moins de doutes ; » il se flatte d'avoir ft épuisé les textes, rassemblé les détails épars, re- « cueilli jusqu'aux moindres indices des faits et des « caractères^ et de tout cela formé un corps auquel
« \ient le souffle de vie par Tunion de la science et « de Fart (1). » C'est là une des grandes prétentions de notre historien. « Toute composition historique, « dit-il, est un travail d'art autant que d'érudition : « le soin et la forme du style n'y est pas moins « nécessaire que la critique et la recherche des « faits (2). » Yoilà le précepte : les devanciers de M, Thierry n'ont pas songé à le nier; tous se sont appliqués à l'exécuter plus ou moins, selon la tournure de leur esprit plus ou moins piqué de littérature; mais aucun avait-il songé à le formuler en axiome? Pour être véridique, il faut avouer que la manière dont M. Thierry a mis ce précepte en pratique, n'est pas pour rallier à son avis ceux qui seraient portés à ne le point admettre. La critique des faits a été trop souvent, chez lui, subordonnée à l'agrément du récit. Dans cette union de la science et de l'art qu'il vante et dont il prétend donner l'exemple, si l'art est grand, on peut douter que la science ait toujours été saine et bonne, JNous avons déjà indiqué un desprocédés employés par l'historien: on le retrouve à chacune des pages de ses histoires, non plus seulement, comme à l'occasion d'Attale, dans le récit d'une simple anecdote, mais dans les plus graves événements, où se mêlent les intérêts des
(1) Récits des temps mérov. Avert. à la 3<= édit., 4830; tom. Il, p. 30b.
{%) Histoire de la conquête de L'Angleterre, i^ éd., 1. 1, p. 3.
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rois, des peuples et de l'Église. « Sous le souffle de « vie, qui vient de l'union de la science et de l'art, » l'auteur compose un seul corps avec les liturgies de l'Église, les formules de Marculfe, les protocoles des notaires ; il divise, il retranche, il unit, il ajoute à son gré ; et il faut avouer que le corps qui se forme au milieu de toutes ces opérations, ressemble parfois au corps d'un roman un peu plus qu'à celui d'une histoire.
Il ne faut pas chercher des preuves dans les premiers ouvrages de M. Thierry, alors que la pétulance de l'âge et la ferveur d'un travail encore nouveau pouvaient emporter son imagination au delà des bornes d'une saine et judicieuse critique. Les Récits des temps inérovingie7is, composés durant la seconde période de la vie de notre auteur, avec une énergie et une patience que nous avons déjà indiquées et que nous ne saurions trop louer, sont cependant de tous ses ouvrages celui où l'écrivain a pris le plus de libertés: à chaque instant il suppose ou il interprète avec une facilité qui étonne. A chaque page, pour ainsi dire, ce sont des messages et des missives dont M. Thierry crée le texte sans avoir soin de prévenir le lecteur de l'intempérance de ses interprétations.
Saint Grégoire raconte que, dans les guerres qui suivirent le meurtre de Galsuinthe et qui eurent lieu entre les fils de Clothaire pour la possession
des cités de Tours, Poitiers, Limoges, Bordeaux et Cahors, Chiîpéric (que M. Thierry par une affectation de germanisme nomme toujours Ililpéric) s'était réfugié au château d'Avaloc, au pays chartrain (S74). Sigebert l'y poursuivit, et, dit l'historien du VI' siècle, campum sibi preparari petiit (1) ; l'historien du xix' siècle traduit : « Un héraut de « l'armée austrasienne lui (Chiîpéric) apporta le mes- « sage suivant : — « Si tu n'es pas un homme de rien, « prépare un champ de bataille et accepte le com- « bat. » Jamais pareil défi porté à un homme de « race franke ne restait sans réponse (2)... » Nous voudrions nous contenter de dire, à l'exemple des anciens maîtres lorsqu'ils relevaient quelques faits hasardés par un d'entre eux : « Cet historien ne nous dit pas où il a puisé ce détail, apparemment il ne l'a pas avancé sans preuves ; toutefois il nous eût fait plaisir de les indiquer (3). » Mais nous savons fort bien où M. Thierry puise ces détails, que Grégoire de Tours ne raconte pas, et à l'aide desquels les relations de l'historien de la Gaule franque sont développées et complétées de la sorte. M. Thierry a créé dans son imagination un monde des barbares ; dans les traditions et les poésies d'au delà du
(1) S. Grég.,lib.IV,c. L.
(2) Fiécils des temps mérov., lom. Il, p. 33.
(3) DumMarienne. Histoire de Marmoutier. (Manuscrits de la Bibliothèque de Tours.)