LIVRE I. — CHAPITRE
Rhin, il a rencontré des êtres imaginaires dont il veut retrouver la réalité à travers les récits de S. Grégoire de Tours; il a aussi, dans les prétentions de ses systèmes, à l'aide de conjectures, d'interprétations et de textes ramassés de toutes parts^ créé et caressé dans son cerveau une Gaule franque et gallo-romaine du vi' siècle: il accommode à ses rêves les textes laissés par le judicieux et sage évêque de Tours. Le désir de préciser la narration et de rendre les caractères saillants entraîne encore l'écrivain dans une foule de suppositions, dont son récit entier des guerres de Chilpéric et de Sigebert est, entre autres, un curieux exemple. A chaque page on ne trouve que théories, imaginations et conjectures. Tout cela est agencé avec art, animé, vivant, charmant. Les faits racontés par saint Grégoire sont reproduits ; on peut même, au bas des pages, en citer le texte ; mais ils sont submergés, pour ainsi dire, sous le flot des détails et des interprétations. Ces interprétations sont libres.
Saint Grégoire raconte que Chilpéric, en rendant les villes dont il s'était emparé, demanda à Sigebert d'en épargner les habitants, qui n'avaient cédé qu'à la violence (1). Un historien simple verrait dans cette demande de Chilpéric un souci d'hu-
(1) 0 Deprecansulnullo casu culparentur earum habiialores, quas ille injuste igni ferroque opprimens adquisierat. » S. Grég. Tur. V, c. L.'
inanité et de justice, peut-être une inspiration politique, puisque ce roi n'avait pas encore quitté toute pensée de domination sur les villes auxquelles il donnait ce dernier témoignage de protection. Mais M. Thierry a ses idées : il tient à faire voir le barbare ; il trouve dans cet action de Chilpéric, qu'il dit radouci comme un animal pris au piège, <( un de ces accès de bonhomie qui, dans le carac- « tère germanique , semblait faire intermittence « avec la férocité la plus brutale et l'égoïsme le plus « rusé (1) ! » Pour donner à cet accès de bonhomie un accent goguenard, l'historien dramatise la prière de Chilpéric : « Pardonne-moi, dit-il à son (c frère, et ne mets pas la faute sur eux, car s'ils ont (( manqué à la foi qu'ils te devaient, c'est que je les « y ai contraints par le fer et par le feu. »
Avec les barbares, dont il aime à préciser le caractère, M. Thierry tient beaucoup à voir les Gallo-Romains. L'évêque de Tours rapporte que Sigebert voulut faire marcher contre Théodebert, fils de Chilpéric, les habitants des pays de Dun et de Touraine. Comme ils différaient d'obéir, le roi leur envoya pour chefs les ducs Godesigel et Gontran, qui, levant une armée, marchèrent contre Théodeber| (2). M. Thierry commente : a Ses
(1) Récits des temps mérov., tom. II, p. 34.
(2) « JliiLens nunlios Dunensibus et Turonicis ut contra Theodeberium ire deberent. Quod illi dissimulantes, rex