‹ M. Augustin ThierryChapitre 56 sur 206 · LIVRE I. — CHAPITRE III. i · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE III. i

père, les portes lui furent ouvertes. « Fait bizarre ! « s'écrie M- Thierry, fait bizarre, oii se révèle d'une « manière frappante l'impuissance administrative « de la royauté mérovingienne ! » Noire auteur est naturellement trop curieux de tout ce qui peut marquer les mœurs du temps passé pour ne pas s'arrêter sur ce « fait bizarre. » Il insiste : « Il ne « se trouvait donc pas, dans cette grande ville^ assez « de forces militaires pour défendre le droit de sou- « veraineté du roi Sighebert contre une bande de « fuyards harassés et dépaysés. Le fils de Hilpérik « put librement s'y installer en maître (1) » et y prendre ces « airs de conquérant et de vice-roi » que nous avons déjà signalés. Que ce soit là « un fait bizarre, » personne n'en doute ; mais que ce fait prouve quelque chose sur la monarchie mérovingienne, voilà ce dont il est permis de douter ; car saint Grégoire, qui est le seul historien qui ait parlé de ces événements, saint Grégoire n'a garde de rien dire de ce qui surprend si fort M- Thierry. Après avoir, dans son chapitre 46 du livre IV, raconté aussi succinctement que nous avons vu, la fuite de Clovis, fugato cxinde Chlodovecho, il reprend au chapitre 48 la suite des événements, et, sans y parler en rien de bataille ni d'avant-garde, il se contente de dire que Clovis, fils de Chilpéric, chassé de

(1) Temps mérov., lom. II, p. 17.

Touraine, s'en alla h Bordeaux et y résida jusqu'à ce que SiguU se soit élevé contre lui (1). Dans quel état s'était-il présenté à Bordeaux? c'est ce que rien ne témoigne. Quelle sommation fit-il à la cité? c'est ce que rien ne nous apprend. Avait-il avec lui une armée? il est permis de le croire. Se rendait-il dans une ville précédemment conquise ou à conquérir? saint Grégoire s'en tait : et si M. Thierry n'a pas d'autres preuves pour établir l'impuissance administrative de la royauté mérovingienne , il semble que sa thèse est fort compromise.

Ce petit roman du fils de Chilpéric, sur lequel nous nous sommes étendu, marque bien les habitudes du récit historique de M. Thierry. Nous avons choisi cet exemple dans un ordre de faits étrangers à toute influence d'opinion et de système ; c'est de l'art historique que nous avons voulu nous occuper. On pourrait multiplier les citations. Nous recommandons spécialement à l'attention du lecteur le récit tout entier des guerres de Chilpéric et de Sigebert. C'est partout la même manière de mettre les personnages en scène. Les Francs de l'ancien royaume de Childebert envoyèrent, dit saint Grégoire, une ambassade à Sigebert pour qu'il vînt à eux et qu'ils

(1) a ChlodovecusCliilperici filius deTuronicoejectus Burdegalam abiit., etc. » S. Greg., liv. IV, c. XLVIII, [Voir cidessus, p. 40.)

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l'établissent roi à la place deChilpéric (1). M. Thierry après aToir parlé de la délibération des Francs, libelle ainsi le message qu'ils adressèrent, dit-il, à Sigebert : « Les Franks, qui autrefois regardaient du « côté du roi Hildebert, et qui depuis sont devenus « hommes liges du roi Uilpérik, veulent maintenant « se tourner vers toi et se proposent, si tu viens les « trouver, de t'établir roi sur eux. » M. Thierry remarque que ce langage était « tant soit peu bizarre.» Il y reconnaît la politique germaine et la manière dont les Franks exerçaient leur droit de quitter le prince qui les gouvernait, pour passer sous l'obéissance d'un autre descendant de Mérowig. iMais le scrupule qui, dans une autre circonstance, saisit M. Thierry est encore plus bizarre que ce langage.

Lorsque le jeune Mérovée, fils de Chilpéric, se réfugia dans la basilique de saint Martin, l'évêque de Tours, saint Grégoire, le judicieux et charmant historien de celte épo([ue, célébrait la messe. Après les saints mystères, le jeune prince, dit l'historien, petiit ut ei eidogiam dare deberemus{2). M. Thierry, qui raconte ces faits avec beaucoup d'ornements selon sa coutume, selon sa coutume aussi fait parler directement les personnages et met une apostrophe

(^) « AdSigiberlum legalionem miltuntulad eos veniens, derelicto Chilperico, super seipsum regem slabilircnt. » S. Greg., lib.IV, c. LU.

(2) Liv. V, c. XIV.

dans la bouche du Mérovingien: a Evêque, pourquoi « ne me donne-t-on pas des eulogies comme au reste « des fidèles?» Toutefois, l'écrivain croit nécessaire d'ajouter ici une note pour prévenir le lecteur du changement apporté au récit de saint Grégoire et justifier le discours direct qu'il prête au jeune prince (1). Au récit d'une simple anecdote et dans un détail aussi peu important, un pareil scrupule a lieu de surprendre de la part d'un écrivain qui n'a pas craint, à chacune de ses pages, de faire parler les rois ou les peuples à son gré. Mais peut-être aussi ce scrupule est-il de l'art ? En voyant la préoccupation de l'historien dans un détail aussi mince, le lecteur sera porté à croire que les discours de Chilpéric, des Francs et de Sigebert ont quelque fondement.

C'est encore sur des fondements inconnus qu'est établie la description que donne M. Thierry de l'élection de Sigebert. Saint Grégoire dit qu'à l'arrivée du roi à Vitry « collectus est ad eum omnis « exercitus impositumque super clypeo sibi regem « statuimt (2). >» M. Thierry sait que la cérémonie eut lieu « dans une plaine entourée de baraques.» Il connaît ceux qui accompagnaient le roi Sigebert, et il admire la vigueur de ses soldats (3). Il donne des détails sur les festins qui suivirent cette élec- \

(1) Temps mérov., lom. Il, p. 99,

(2) S. Grég., liv. IV, e. LU.

(3) Récits des temps mérov., tom. Il, p. 57.

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