LIVRE I. — CHAPITRE III
« extravagant de croire que de pareilles scènes aient été jamais jouées ailleurs que sur le théâtre ; » ils insisteront sur l'inopportunité de « ces exhibitions en plein air de tousles ornements royaux, etc. (1).» Une imagination aussi fertile ne suffit pas cependant à M. Thierry ; pour soutenir ses récits, et en nourrir l'intérêt, il a besoin d'emprunter les fantômes que d'autres ont créés. Roricon, qucdom Bouquet appelle tout crûment un auteur impertinent, et l'auteur des Gesta Francorum^ que le bénéditin traite de romancier (2), sont en grande estime auprès de notre contemporain. Il leur emprunte des récits qui ne sont pas moins burlesques que celui de la bataille de Bouvines et qui sont beaucoup moins bien établis. Il les accommode à la mode du jour et les glisse dans ses histoires comme des faits sérieux et incontestables. L'auteur est justement décrié: les faits qu'il raconte ont été examinés, contredits et rejetés par les pères de la critique historique ; qu'importe à M. Thierry? ils peuvent échauffer la narralion et lui donner de la couleur : qu'a-t-il besoin d'en chercher davantage ? C'est ce qu'il appelle s'inspirer des documents originaux, étudier les sources mêmes de l'histoire, ne pas s'en rapporter mx ouvrages de seconde main, etc. Dans V Histoire
(i) Lettres sur Vhist. de France, p. 22 et 23. (2) Auctor ineptus...fabulator. Ilist. de France.
de la Conquête d'Angleterre pour établir des faits du XI* siècle, il cite fréquemment des textes des xiv^ et xv^ siècles. Roricon, qui vivait au x' ou xi% lui donne des lumières sur les Francs de la conquête. Aimoin et Hugues de Flavigny, qui florissaient au xP et au xii^, apportent des renseignements sur les guerres et les combinaisons politiques des petits-fils de Clovis. M. Thierry raffine, il est vrai, un peu sur leurs imaginations. Aimoin (1) et l'auteur des Gesta (2), répétés par les Chroniques de saint Denis, racontent un artifice employé par Frédégonde pour séparer Chilpéric de la reine Audovère : elle aurait persuadé à la reine de tenir sa propre fille sur les fonts baptismaux. Adrien de Valois, dans son admirable livre sur les Mérovingiens (3), oii tous les faits sont coordonnés, discutés, commentés et critiqués avec une sûreté de méthode et de logique incomparables, Adrien de Yalois avait pris la peine d'examiner ces textes et d'en montrer l'ineptie et les contradictions (4). M.Thierry ne balance pas cependant à accepter ces rapsodies. Il lui eût été difficile de re-
(1) Liv. II[,c. IV.
(2) Hist. de France^ tom. II, p. 560.
(3) Hisloria rerum F rancic arum, in- M., 3 vol. Si cet ouvrage était écrit dans Tidiome vulgaire il serait aujourd'hui dans toutes les mains. C'est la plus complète et la meilleure histoire des temps mérovingiens que nous ayons. Adrien de Valois a conduit son récit jusqu'à la déposition de Childéric.
(4) Id.,ibid, tom. III, p. 23.