LIVRE II. — CHAPITRE I
croire qu'on est enfin arrivé (1). » Toutes ces malices, si fines et si bien aiguisées, sembleraient aujourd'hui dirigées contre M. Thierry, plus justement encore que contre l'auteur de V Etablissement (le la monarchie française dans les Gaules. Ce que M. Thierry suppose éternellement, en effet, ce qui fait le fond de toutes ses histoires, c'est la distinction des races et les divers mouvements, que leurs combinaisons et leurs oppositions ont amenés dans le monde politique. 11 a tiré tant de conséquences de ce principe, il l'a entouré de tant d'érudition, il a fait tant de recherches à cette occasion, il a voyagé si longtemps et a promené si loin son lecteur, que celui-ci finit par croire que celte persévérance est appuyée sur quelque chose : il s'imagine être arrivé au but, et croit la démonstration faite. En érité cependant, pas une preuve n'a été alléguée, pas un fait n'a été cité, et tout le système de la séparation des races repose sur des probabilités et des conjectures. Je laisse de côté l'histoire d'Angleterre, où, sans avoir l'importance que M. Thierry -leur donne , certains faits s'accusent davantage. Mais en France, rien dans nos annales n'indique cette division , celte antipathie nationale , que M. Thierry et M. Guizot voyaient si distinclement en 1820 et 1825, et dont M. Proudhen et
[\) Esprit des lois, liv. XXX. c. xxm.
M. Pierre Leroux ont si heureusement reconnu les traces en 1848.
J'ouvre saint Grégoire de Tours, et moins d'un siècle après la conquête, quoi qu'en dise M. Thierry, je trouve les Gallo-Romains et les Francs unis dans une même action, les mêmes opinions et les mêmes désirs. Je ne vois pas de race esclave ni de race dominante. Les Gallo-Romains ont part aux richesses, aux dignités, à la puissance, aussi bien que les Francs ; les Barbares sont condamnés à la misère, au travail manuel, à l'esclavage même, tout aussi bien que les Romains. 11 n'y apoînt d'avantages conférés par un privilège de race. Les évêchés et les comtés sont le partage des Romains : les anciennes familles de la Gaule conservent leur renom et leur crédit ; à chaque instant saint Grégoire constate la puissance de ces maisons sénatoriales. Au contraire, nous voyons des Francs pauvres , esclaves ou artisans. Gontran-Boson était d'origine barbare, au dire de M. Thierry (î), et son père, si l'on en croit le roi Gontran, était meunier (2) : celui de la reine Marcovèfe était aussi barbare, dit M. Thierry (3), et saint Grégoire nous apprend que c'était un pauvre artisan en laines (4). La reine Theudechilde était fille
(1) Récits des temps mérov., lom. H, p. 95.
(2) S. Grég.,l':b. VI, c. xiv.
(3) Récits des temps mérov., lom, 1, p, 3"/7.
(4) S. Grég., lib. IV, c xxvi.