LIVRE 11, — CHAPITRE II
vùrent que des douceurs ; mais M. Thierry reconnaît lui-même que les récits des malheurs de la conquête, laissés par les anciens historiens ne sont pas en rapport avec les figures hideuses qu'évoque son imagination. Aussi assure-t-il qu'à cause de la conversion des Francs, les pillages et les dévastations qu'ils commirent dans les Gaules furent passés sous silence ou mis sur le compte des Huns et des Vandales (1). C'est là une de ces assertions où se complaît l'historien, qui auraient besoin de preuves.
Quand celte proposition serait établie, et le portrait des soldats de Clovis, composé par M. Thierry, puisé uniquement à des documents authentiques, la séparation des deux races, pour être rendue plus logique et plus nécessaire, que ne la font voir les anciens historiens, ne serait pas prouvée : il resterait à démontrer que « la race des envahisseurs est restée une classe privilégiée, dès qu'elle a cessé d'être une nation à part (2). »
Dès le temps de la conquête, la noblesse en France est loin cependant, nous l'avons vu, de constituer une race privilégiée, c'est-à-dire conservant exclusivement à ses enfants les avantages qui forment ce qu'on appelle son privilège. Un pareil système constitue les castes de l'Inde : la noblesse de France n'y a jamais
(i) Lettres sur riiist. de Fr., p. 95.
(2) llist. de laconq. WAngl. Int., p. 9, éd. corrigée, p. 6.
été soumise. En tout temps, elle a été accessible à chacun, et a ouvert son sein aux hommes de condition inférieure, que les circonstances et leurs services mettaient à même d'y entrer. Elle se composait, selon l'expression des anciens documents, des hom-' mes utiles, et si l'antiquité de cette utilité d'une famille a paru précieuse, si le grand nombre d'exemples domestiques a semblé un titre et une garantiei en faveur de ceux qui les avaient reçus, jamais l'es-J prit public ni l'esprit de la noblesse ne s'est refusé à) sanctionner en France, et à sanctionner assez rapidement, l'anoblissement denouvelles familles rendues importantes et utiles par le mérite de leurs mem-;i, bres. C'est ce principe de l'accessibilité des distinction*' nobilaires qui motivait, aux derniers jours de la monarchie, [les anoblissements conférés par grâce du roi, et ceux que procuraient l'exercice de certaines charges. Aux temps anciens, on conçoit qu'il n'y ait eu à ce sujet rien de précis ; mais on ne voit nulle part la naissance et le sang conférant des privilèges exclusifs. A chaque page de nos histoires, au contraire, on voit le bénéfice de ces privilèges s'étendre sur des hommes nouveaux. Un palefrenier de l'armée s'était distingué dans les guerres du roi Eudes contre les Normands, et, sans que sa naissance fût un obstacle, le roi put en faire un comte de Blois(l).
(4) Richer, liv. I, c. xi. *