‹ M. Augustin ThierryChapitre 83 sur 206 · LIVRE II. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE I

elle avait à craindre de courir au devant du péril qu'elle redoutait. La lubricité de Clotaire était connue. Sainte Consortia se résigna néanmoins à affronter ses regards. Nous venons de voir par l'exemple de Cheraonius ce qu'elle pouvait avoir en effet à redouter de ceux qui convoitaient sa beauté ou ses richesses. Les mœurs françaises ont toujours été singulièrement relâchées en certains points. Au vi" siècle, on peut imaginer ce qu'une fille belle, riche et vivant seule, pouvait avoir à craindre. Les fatigues et les dangers d'un long voyage n'arrêtèrent point le courage de la sainte ; mais son âme s'épouvanta lorsqu'on arrivant près de la résidence royale, elle rencontra des serviteurs du roi. Ils l'interrogèrent sur son nom et sa patrie et la conduisirent aussitôt vers Clotaire, qui, disaient-ils, les avait envoyés au-devant d'elle et l'attendait impatiemment. Toute crainte s'évanouit à l'accueil du roi. Sitôt qu'il la vit, Clotaire s'avança vers elle en lui disant :

— Prie pour moi, servante de Dieu, et accordemoi la guérison de ma fille.

Étonnée de ces paroles, Consortia s'humiliait et se défendait, en disant qu'un tel langage ne devait être employé qu'auprès des saints ; mais le roi insistait toujours, et en suppliant il la conduisit auprès de sa fille.

Dieu avait ainsi préparé les choses pour le succès

des desseins de son humble servante. Pendant la nuit, Clotaire avait eu une vision qui lui avait appris qu'il obtiendrait la guérison de sa fille par l'intercession de Consortia; et il lui avait été recommandé d'obtempérer à tous les désirs qu'elle lui exprimerait.

S'approchant du lit, où était étendue l'enfant royale qui avait déjà perdu l'usage de la parole, Consortia s'agenouilla en pleurant et en priant : elle salua ensuite l'agonissante de ces mots de Jésus : Pax tecum!

L'enfant se ranima à cette voix et répondit :

— Je sais que la paix est avec moi puisque j'ai mérité de te voir.

Demandant ensuite la bénédiction de la sainte, la jeune princesse voulut partager sa frugale nourriture et prendre avec elle un peu de son pain d'orge et de ses noix d'amandes.

Le roi voyant sa fille guérie, dit à Gonsortia :

— Tout ce que tu voudras s'exécutera dans mon royaume, et je te donnerai autant d'or et d'argent que tu en demanderas.

La sainte répondit :

— Mon Seigneur et mon Roi, distribuez aux pauvres ce que vous voulez me donner; pour moi, je désire par-dessus toutes choses vivre désormais paisible, en persévérant dans mon projet de virginité.

Elle le pria, en outre, de confirmer les dons qu'elle

LIVHE )I. — GHAPITKE 1. 107

avait faits ou qu'elle pourrait faire désormais aux églises et à ses serviteurs. Clotaire accéda à ses demandes : il fît faire des lettres pour donner à savoir qu'il prenait Consortia sous sa protection, et que quiconque machinerait quelque chose contre elle encourrait la colère royale.

Ensuite, dit l'historien, la servante de Dieu s'en retourna chez elle.

Quelque temps après, Clotaire vint à mourir. La partie de la Provence, où vivait Consortia, échut à Sigebert. Ce roi y envoya pour gouverneur un des principaux de sa cour, nommé Hecca. Quand Hecca fut arrivé, le diable, dit l'écrivain contemporain que nous suivons dans toute celte histoire, le diable, agissant par l'organe d'un des habitants de la contrée, fit savoir au gouverneur qu'il y avait dans le pays une fille fort belle et fort riche, issue d'une noble famille, dont elle était l'unique héritière; qu'elle avait de grandes terres, des sommes d'argent innombrables et de toutes sortes de meubles en abondance. Hecca envoya l'un de ses serviteurs annoncer à la servante de Dieu que le gouverneur rirait prochainement visiter. Il y alla ; et après l'avoir saluée simplement et entretenue quelque peu, il accepta selon la politesse de cette époque un léger repas. Cependant, il examinait curieusement Consortia ; il admirait sa beauté et la sagesse de ses discours; il sentait s'allumer dens son âme un feu qu'il ne

savait comment réprimer. Il ne s'ouvrit pas néanmoins de ses projets ; mais en toute hâte se rendit auprès du roi. Après lui avoir rendu compte des actes de son administration, il lui dit :

— Il y a dans ce pays une fille non mariée, qui, depuis la mort de ses parents, vit toute seule au milieu de ses domaines, je vous prie, si j'ai quelque mérite à vos yeux, de me permettre de la prendre en mariage.

Le roi consentit volontiers : et sur la demande d'Hecca, il envoya même un de ses serviteurs annoncer sa volonté royale à Consortia et la prévenir de se préparer à célébrer le mariage dans trois jours. A cette nouvelle, la sainte fut profondément affligée ; elle se contenta de répondre :

— Celui qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu ; je suis la servante du roi, je ne puis résister à ses ordres ; je m'appliquerai toujours à faire ce qu'il m'ordonnera.

Elle parlait ainsi, ajoute l'historien, qui était son compatriote, elle parlait ainsi en songeant au véritable roi, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les messagers crurent qu'elle parlait du roi Sige-« bert, et ils retournèrent promptement auprès * d'Hecca. Celui-ci faisait joyeusement ses préparatifs : au jour fixé, on vint annoncer à Consortia que son époux arrivait, et que déjà on pouvait le i voir sur l'autre rive de la Durance. Toujours confiante en Dieu, elle sortit de chez elle magnifique-

■ LIVRE II. — CHAPlTRr!: I. 109

ment vêtue et entourée d'un cortège de pauvres, qui faisaient retentir l'air de leurs chants. Hecca cependant traversait la rivière ; impatient de se trouver auprès de sa fiancée, en abordant il saute inconsidérément de la barque. Il tenait ses armes à la main; le pied lui ayant manqué, il tomba sur sa lance et s'en perça : il expira sur la rive. Consortia admirant les desseins de Dieu, leva les yeux au ciel, fit enlever ce corps, l'enveloppa dans un linceuil et l'ensevelit.

On alla raconter cette mort à Sigebert : il en reçut la nouvelle le jour de sa naissance. Sa sœur était assise auprès de lui, elle vit sa tristesse et lui en demanda la cause. Le roi raconta tout ce qu'on venait de lui apprendre de la déplorable fin d'Hecca.

— (( Je crois, reprit alors la princesse, que cette fille, à l'occasion de laquelle Hecca est mort d'une façon si funeste, est cette Consortia, une vierge sainte, qui, au temps du roi notre père, est venue ici de la province de Marseille^ et dont les prières m'ont guérie : prenez garde qu'on ne fasse rien imprudemment à son encontre; il en arriverait de grands désastres dans votre royaume; notre père l'aimait beaucoup. »

Le roi, frappé de celte révélation, prit des renseignements et connut toute la vérité : il envoya aussitôt des lettres au gouverneur de Provence, lui ordonnant de veiller à ce que Consortia n'eût désormais à

souffrir aucune inquiétude et pût jouir de tous les privilèges que le roi Clotaire lui avait accordés (1).

Nous n'avons cité dans toutes ces anecdotes que des tentatives malheureuses faites parles grands etles seigneurs de la cour auprès des fortunes gallo-romaines : cela suffit à marquer la tendance que nous voulions indiquer. Du reste, les documents anciens signalent des entreprises analogues qui réussirent pleinement, et ils témoignent en maintes circonstances des alliances entre les Francs et les Gallo- Romains. Dès les premiers temps de la conquête, la distinction des races n'y était pas un obstacle ; le nombre de ces unions dut naturellement tendre toujours à s'accroître.

Le père de saint Médard s'appelait Nectard et était, dit l'historien du saint, de la puissante race des Francs ; sa mère était Romaine et s'appelait Protagie (2). Il est question dans l'histoire de saint Colomban d'un duc Waldelelmus dont la femme se nommait Flavie (3). S'il faut se fier à la forme des noms dont M. Thierry veut faire un argument, on peut encore citer comme exemples d'alliances entre les Gallo-Romains et les Francs saint Omer, dont le père s'appelait Friulfus et la mère Domitia (4) : la

(<) Acta SS. OrdinisS. Bened. Sae:. i.

(2) D. D'Achery. Spicilegium. Tome VIII. -2

(3) Acia SS. Ord. S. Bened. Saec. 2.

(4) Ibid.

Page 1