LIVRE II. - CHAPITRE II
On pourrait demander tout de suite, par quelle bizarrerie la royauté se trouve transformée en un droit personnel, au moment même où il n'y a plus que des droits réels, et où, comme le dit très-bien M. Thierry, la condition de chaque homme était modelée sur celle de son domaine (en acceptant ce mot de domaine dans le sens matériel que nos paysans lui donnent encore exclusivement aujourd'hui). On peut rechercher par quel mystère, à l'époque où tout pouvoir, pour ainsi dire, se localisait et se matérialisait, apparaissait justement « celte idée mo- « derue de la royauté, source de tous les pouvoirs « sociaux, placée dans une sphère à part, n'étant « jamais déléguée et se perpétuant sans le concours « de la volonté publique (1). » Mais nous ne voulons pas discuter do philosophie, et il nous suffit de constater que M. Thierry indique la notion de la royauté, « droit personnel héréditaire, et placé dans « une sphère à part, » comme postérieure plutôt qu'antérieure à la féodalité (2).
11 ne faut pas mettre un auteur en contradiction avec lui-même, et vouloir savoir par exemple, comment, si le nom de roi n'éveillait aucune idée de pouvoir particulier et placé dans une sphère à part, M. Thierry a pu démêler cette loi politique qu'il a
(1) Lett.sur fhist. de France. Ihid,
(2) Non en avant, mais en arrière de la grande féodalité. L. IX.
formulée d'une manière absolue, à savoir que : c( dans la hiérarchie des souverainetés, celle qui « avait le titre de royaume, quelque faible qu'elle « fût, devait prendre rang avant toutes les autres, « et se trouvait la mieux placée pour faire valoir « dans la suite, à leur détriment, un droit effectif « de supériorité (1). » Nous ne discuterons pas présentement cette manière de détruire le mystérieux d'un fait particulier, en l'énonçant sous forme de loi générale. Au moins ces explications fatalistes devraient-elles respecter la logique : comment concilier cette loi, que l'historien dégage du milieu des événements, avec ce qu'il dit de l'absence totale de toute pensée particulière attachée au mot roi?
Nous nous en tiendrons aux faits.
A la mort du roi Eudes, personne ne réclama son héritage : son propre frère, Robert, se soumit tout d'abord à l'autorité de Charles-le-Simple, compétiteur du premier roi issu de la famille qui devait remplacer celle de Charlemagne. Mais Charles mécontenta Robert. En 922, Robert rassembla les grands à Soissons, fut proclamé roi, conduit à Reims et sacré. Dans la guerre qui suivit, Charles fut vaincu et Robert tué. Raoul, duc de Rourgogne, lui succéda: on sait que Charles mourut en prison. A la mort de Raoul (936), le fils de Charles était
{\) Lelt. sur l'hiit. cleFr ,Yiy. IX, p. 140.