LIVRE
« j'ai appris à le connaître. Ce n'est pas Tévéque, « c'est le tyran, ajoutait-il, que je retiens en « prison (1). »
Guillaume persévérait ainsi dans la distinction qu'il avait faite le jour de l'arrestation d'Eudes : les seigneurs, malgré tous les griefs qu'avait rappelés le roi et malgré ses ordres, n'avaient osé attentera la personne de l'évèque qui s'était relevé fièrement en disant :
— « Je suis clerc et ministre de Dieu : il faut le jugement du Pape pour condamner un évéque.
— a Aussi bien n'est-ce pas le clerc ni l'évèque que je condamne, répartit le roi, c'est mon comte, celui que j'ai proposé à ma place en mon royaume, à qui je viens demander compte de sa gestion I »
Et au milieu de la stupéfaction de tous, le roi avait lui-même porté la main sur le prélat et l'avait remis à ses hommes d'armes (2).
C'est à cet évêque de Bayeux, comte de Kent et alors tout-puissant, que Lanfranc n'avait pas craint de résister en face. 11 avait réclamé énergiquement les droits de son église et vivement reproché à Eudes toutes les exactions qu'il avait commises contre les hommes de Cantorbéry. Le roi Guillaume, grand justicier, comme l'a remarqué notre chroniqueur saxon, avait reconnu et confirmé la liberté des
(1) Ord. Viial. Lib. Vil, §6.
(i) Ord. Vilal, Lib. VII, § 6.
hommes de TEglise du Christ» après que Lanfranc l'eut établie sur des témoignages irrécusables (i)« Ce triomphe de rarchevêque et cette justice du roi étaient célèbres et admirés; il y eu a, dit l'historien de la vie de Lanfranc, il y en a qui viveDl encore aujourd'hui, qui se rappellent et qui racontent tous les détails de ce procès : on montre Tendroit où le plaid eut lieu (2).
Cette justice de Guillaume, n'était pas uniquement tournée au profit des Normands. Au conciie de Londres, où fut dépose Stigand, ayant la nomination de Lanfranc à l'archevêché de Gaakerbéry^ tandis que les prélats d'Angleterre tremblaient en présence du Conquérant et craignaient de se voir déposédés de leurs honneurs, le Saion saint Yulstan, agissant avec la simplicité et la confiance d'un saint^ ne craignit pas de prendre la parole ; et au milieu des clercs normands et des barons de la conquête, il réclama contre le roi lui-même les biens de son église. L'archevêque d'York, Ëldred, Tavait en effet privée de plusieurs possessions , et elles étaient après sa mort, tombées dans le domaine du roi. Le roi ne s'irrita pas de cette réclamation ;■ il remit la
0) Malmes. De Gestis pontif. Lib. I, p.2l4. Yita Lanf.^ p. 10.
(2) a Adhuc plures supersunt qui et locam placiti et nomen loci noruni et modum finemqae lilis... referunt. » Vita 5» Lanf,^ p. 10.
UVRE UL Si»
cause à un temps, où l'église d'York ne serait plus privée de pnsteur et pourrait défendre ses droits. Lors donc qu*ua des chapelains de Guillaume, Tho* mas, chanoine de Bayeux, eut été élevé à Tarchevéché d Yorck (1), saint Yulstan renouvela ses récla* mations; il les soutint par des raisons si pertinentes que réglise de Worcester fut rétablie dans ses biens et dans son ancienne liberté (2). Tout n'était pas livré au caprice et à la \iolence; et il y avait une justice pour les Saxons même contre les Normands. Les moines du monastère de Péterborough, après la mort de leur abbé Liéfrick, tué à la bataille d'Hastiug, avaient choisi pour lui succéder leur prieur Brand. Au lieu de demander au roi Guillaume la confirmation de son élection, Brand s'adressa au jeune Edgar Cliton, ce descendant d'EtheIred, que les ennemis de Guillaume avaient essayé de lui op-^ poser. L'historien saxon qui raconte ce fait (3), assure, il est vrai, que tous les habitants de la contrée pensaient qu'Edgard avait succédé à Ilarold. « Le bruit en parvint aux oreilles de Guillaume, et sa colère fut au comble, » dit M. Thierry (4). L'historien saxon ajoute toutefois, et M. Thierry se garde bien de mentionner que des hommes de bien s'in-
(1) Acl. pow/i/. Eborac, 4705.
(2) Vita S. Vutslani.
(3) Chron. sax. Uist. de Fr., Tom. XIII, p. 48.
(4) Hist» de la conq. d'Angl. Tom. II, p. 26.
terposèrent entre le roi et le nouvel abbé ; co oe celui-ci était d'ailleurs un homme de bien, le s'apaisa et se contenta de lui imposer une amende pécuniaire. Dans les habitudes des gouTernements, on a peine à trouver cette sévérilé excessive.
Le même abbé Brand, bénit plus tard les armes du Saxon Hereward et lui conféra le litre de chevalier selon les rites anglo-saxons* a En se prêtant à faire pour un cfaef de rebelles la bénédiction des armes, dit encore M. Thierry, Il donna un second exemple de courage patriotique et de mépris pour le pouvoir étranger. Sa perle était inévitable ; mais la mort l'enleva de ce monde avant que les soldats normands vinssent le saisir au nom du roi (1). i» C*est ici une interprétation gratuite sans plus de fondement que le caractère fier et incapable de plier attribué à l'abbé Brand, « qui ne songeait en aucune manière à rentrer en grâce auprès du roi Guillaume.)» L'historien saxon, que nous avons cité, était d'un avis différent, et il a enregistré les conditions d'accommodement où recourut cet abbé. Mais il convient à M. Thierry de trouver dans la race saxonne une opposition fière et incapable de plier.
En s'arrétant à d'aussi minimes détails, ou admire combien i\I. Thierry a été partout fidèle à son système et avec quel art il a su faire disparaître de ses
(4) Tom. II, p. 471.