SI
son temps armées les unes contre les autres, ou liguées ensemble pour se faire des guerres dont il se rend Thistorien. 11 ne donne pas seulement à entendre qu'il y avait une force, un lien, une loi qui unissait et régissait entre eux les habitants de ces paroisses ; il signale dans leur sein le juge, non pas seulement le juge du bourg burgies, mais aussi le juge de la cité civitas ; ce dernier est un juge plus élevé que ceux des bourgs, qui y semblent ressortir. Ces paroisses, qui ont ainsi des forces à leur disposition et que règle et cimente une justice, ont une certaine prospérité : elles possèdent ou embrassent des richesses qu'on peut envahir, mais aussi qu'elles savent défendre. Leur justice est obligée à bien des compromis. Elle n'applique pas toujours les lois exactement : elle est réduite parfrâ aux fictions plus ou moins justifiées de l'ancien préteur romain ou aux subterfuges plus ou moins nobles des rois mérovingiens ; mais enfin c'est une justice^ et avec son appui, bien que souvent atteinte et blessée, la richesse peut se développer et s'étendre. 11 y a des cultures, des commerces, des commerces lointains, même au ten^ps des fils de Glotaire. Saint Grégoire de Tours nous fait connaître la prospérité des vignobles déjà célèbres de notre Côte-d'Or. Il signale la batellerie de la Loire, — cette Loire où Saint-Martin a tant navigué et qu'il a parcourue dans tous les sens ; — cette batellerie semble régulière et paraît organisée. L'historien note le temps de l'arrivage des vins à Orléans et le concours des négociants qui se rendaient dans cette ville faire leurs approvisionnements et préparer des expéditions de tous les côtés. Ce qui se passait .sur
la Loire devait aussi se passer sur la Seine, sur la Saône et les autres rivières. Ce que rhistorien dit du vin, il le dit des huiles. Le commerce s'accuse ainsi de diverses manières dans ces précieux récits de rhistorien ecclésiastique des Francs, notre premier et notre grand historien national. Dans ces villes, où M. Thierry ne veut pas voir de communes belles qu'on les définirait aujourd'hui, dans ces villes enrichies par le commerce, les citoyens formaient entre eux divers groupes unis en de certaines circonstances, agissant de concert alors et exerçant une sérieuse influence sur la cité entière. Saint Grégoire désigne entre autres Marseille, qui au temps des Mérovingiens, conservait sou commerce méditerranéen et était une puissante et populeuse ville ; il signale dans son sein divers honneurs, honores composés de citoyens notables. Ces honneurs avaient leurs bannières propres. Comment et à quelle fin étaient-ils constitués? Quelle puissance exerçaient- ils? L'historien n'en dit rien. Il les montre intervenant et intervenant puissamment dans les démêlés de l'évêque et du gouverneur.
Tout cela dénote non-seulement une civilisation et un ordre social, mais aussi une vie dans les cités. Celte vie ne s'est pas éteinte sous la puissance de Charlemagne et de ses successeurs. Les documente en sont rares. Mais on n'en est pas réduit au seul raisonnement pour la constater. Au moment où les Normands ont ravagé la patrie, quand leur invasion ne rencontrant plus la résistance de la puissance publique, eût obligé chacun à pourvoir de son mieux à sa défense personnelle ; sous le coup de la nécessité pressante, tous se sont groupés spontanéroeot et se
subordonnant les uns aux autres, ont élevé par un effort commun et infiniment répété , les châteaux destinés à servir de protection et d'abri à la population. Dans ce mouvement national tout à fait prodigieux, le sol même de la patrie, la propre terre de France fut pliée à cette loi de vasselage et de subordination répercutée dès lors à l'infini, qui avsdt fait le lien des bandes de la Germanie et que déjà l'Eglise purifiait et fécondait. Alors apparut au monde l'aurore de cet ordre national et chrétien qu'on a appelé la féodalité, qui éleva notre nation française à un degré de gloire, de puissance, de lumière et de richesse qu*on n'a jamais revu. Quand commença à se manifester ainsi cette belle constitution monastique et chevaleresque de la France ecclésiastique, comme l'avait nommée saint Grégoire de Tours dans un éclair prophétique de génie ; dans tous ces petits commencements si beaux déjà et encore si fugitifs de cette renaissance religieuse et politique qu'on démêle à travers les rares documents du x* et du xi'' siècles, on entrevoit les populations même rurales, colonie groupées sous une magistrature. Ces populations rurales n'interviennent pas seulement à la justice du vicomte et du seigneur sous l'orme, sur les murailles de la ville ou au milieu du pont par leurs hommes, viri^ que les documents distinguent parfaitement des vassaux, t;a55U5, vassal'lus ; elles ont aussi leurs maires, majores^ qui parlent et agissent au nom de tous. Comment étaient nommés ces maires? qui les instituait? quelles fonctions remplissaient-ils? On rignore. On les voit néanmoins apparaître et même se succéder. Un acte (1) du
(4) Archives de Marmoutier.
APPENDICE I. 37a
commencement du x"* siècle (908) désigne à côté du maire estant en justice, un ancien maire qui avait possédé ce titre et'en avait exercé l'autorité, plusieurs et peut-être de longues années avant le jour où il apporte son témoignage*
Si de pareilles indications sont rares, on n'en est pas moins en droit de conclure qu'elles signalent un état général, légal, habituel ; et il est sensible qu'avant la révolution du xu* siècle célébrée par M. Thierry, les populations des villes et celles même des campagnes étaient groupées autour de certaines magistratures paroissiales dont l'histoire ne peut définir expressément les attributions, mais qu'elle est obligée de constater.
Nous tenions à établir ce point. M. Thierry, d'ailleurs, tout en célébrant les mouvements du xii* siècle, ne le conteste pas absolument, du moins il le laisse apparaître dans ses récits et ses déductions. Il note à diverses reprises l'ancienneté et la vigueur des libertés publiques et des franchises, auxquelles il suppose que la révolution du xu* siècle donna une nouvelle énergie. 11 constate même que ces anciennes libertés allaient quelquefois plus loin que celles mentionnées dans les chartes de commune; et il convient que les bourgeois de Dijon, par exemple, avaient eu soin de stipuler qu'ils se réservaient toutes celles de leurs anciennes franchises qui dépassaient les termes de la charte de Soissons qu'ils prenaient pour mo-^ dèle de leur nouvelle commune. Nous ne voulons pas refaire ici, ni même réfuter l'œuvre de M. Thierry. Ce que nous en disions autrefois, en discutant les légers propos de M. Pelletan, suffira à nos lecteurs.
Univers, novembre 4859.
M. Pelletan vient de publier dans la Presse qa article sur ce qu'on a appelé le mouyement communal du xu* siècle. Assurément on est libre de ne j discuter les thèses historiques de M. Pelletan. Cest un avantage^ même une grâce pour un feuilletoniste (1) de se soucier médiocrement de la Yérité, et de suppléer, comme le seigneur Polonius, par Tabo dance des mots à la solidité des arguments com i tout Tagrément du discours. Néanmoins, au miliea des phrases vides dont s'enivre le faible cerveau d'un homme de lettres, se montrent encore les artifices et les habiletés de sa passion à trier les choses ef i accommoder les faits à sa mode.
C'est à l'occasion des Lettres sur rSistoire de France, de M. Augustin Thierry, que M, Pelletan a donné carrière à son génie évaporé, attendri et humanitaire. Il embrasse la cause des bourgeois du moyen âge et veut guerroyer contre leur ennemi. Cet ennemi naturellement, c'est l'Eglise. On sait que M. Pelletan s'entend à la gourmander. Eu homme habile, et selon les préceptes d'Arislote, il commence par disposer le lecteur en
(1) M. £ug. Pelletan, aujourd'hui sénaleur, fiiisait alors
un feuilleion hebdomadaire dans la Presse.
faveur des héros dont il prétend porter la cause. Il décrit minutieusement et éloquemment les misères du bourgeois du moyen âge. A son dire, le bourgeois, au xii« siècle, vivait en toute sujétion, taillable et corvéable à merci, toujours taxé, et, par surcroît, volé, outragé et battu par le chevalier ou le clerc de la suite de son seigneur. 11 est vrai que ce bourgeois ainsi battu et taxé avait des instants de revanche, et qu'à son tour il pillait, volait, emprisonnait et insultait le menu peuple, le petit marchand, le passant, le serf de la glèbe qui venait apporter au marché son foin, son blé, son beurre et son fromage, « si bien que le siècle féodal était tout uniment le «t monde au pillage. » Tout uniment est facile à dire ; mais ce tableau, qui n'a pas l'avantage d'être neuf, n'est peut-être pas très-vrai.
Si la féodalité était le monde au pillage, comment a-t-elle subsisté si longtemps ? Comment la société s'est-elle développée sous ses lois ? Il y a là un problème qui ferait difficulté pour un homme sensé et judicieux. Il conclurait qu'au milieu des violences dont cette époque abonde, existaient des institutions qu'il ignore et qui donnaient à la société assez d'assiette et de ressort pour qu'elle pût vivre et même prospérer; car l'Europe, au xii® siècle, jouissait d'une prospérité dont, entre autres choses, témoignent les arts et les lettres.
Un génie transcendant e^ initié aux mystères de la
Profession de foi du dix-neuvième siècle (i ) ne s' barrassepasde pareils raisonnements; Une soupçc pas combien il est ridicule en faisant des bourgeoii du xii* siècle, qu'il confond évidemment avec serfs, bien qu'il prétende les distinguer du menu peuple et du petit marchand, les chétives personi qu'il imagine. Les représentants des anciennes fa< milles sénatoriales des Gaules n'étaient pas aus^ dépourvus de richesses et de puissance qu'il plait i M. Pelletan de le dire ; leurs ressources financières, ainsi que le prouve l'histoire de leurs cités et de leurs démêlés avec les diverses puissances féodales, étal abondantes; il fallait bien qu'ils ne vissent pas cic toujours fondre dans leurs mains Tépargne de « leurs travaux.» Ils n'étaient pas non plus tout àCût désarmés ; bien avant l'émancipation des comnAnes^ ils marchaient à la guerre sous les bannières de leurs paroisses et accompagnés de leurs prêtres.
La commune, même dans le sens qu^on lui donne aujourd'hui historiquement, c'est-à-dire un ensem* ble de libertés et de garanties assurées à un certain nombre d'hommes vivant dans une même agglomération, n'était pas une chose aussi inconnue avant le xii"" siècle que le suppose M. Pelletan. M. Raynouard a constaté la persistance des libertés municipales dans les Gaules. On reconnaît ces libertés avec évidence
(1) C'est le titre d*an des ouvrages de M. Pelletan.
aux \w et Tiu* siècles ; V Histoire du droit muni^ cipal (1) signale leurs traces à trayers Tobscurité des IX*, X* et XI* siècles. On retrouye partout, à ces iqueSy dans le Nord aussi bien que dans le Midi, charges et les autres prérogatiyes du municipe. Raynouard cite notamment Bourges et Reims. Or, commune de Reims (2) ne date que du xii* siècle. Les chartes, qui instituaient ces communes^ n'étaient pas, au moyen âge, le symptôme nécessaire de la liberté. Elles pouyaient être abolies sans que les habitants perdissent aucune de leurs franchises. On en trouye la preuye dans Thhtoire d'Etampes
Sans aucun dîiuié^ les bourgeois, comme les autr^ hommes libres, ayaient à payer des droits différents de ceux des serfs. M. Pelletan peut énumérer ces droits ayec complaisance et plus ou moins d'exactitude, il ne paryient pas à prouyer qu'ils fussent exercés d'une manière plus yexatoire et plus tyrannique, qu'ils fussent plus humiliants] ni plus énormes que ceux supportés aujourd'hui par les habitants des yilles sous le nom d'octroi ou de centimes additionnels. Nous ne disons pas ceci pour critiquer les nouyeaux impôts ; les anciens, en tout cas, n'excluaient
(4) Remarquable ouvrage de M. Raynouard.
(2) M. Thierry, Hist. de la Commune de Rhêims^ constate lui-même cette antiquité et cette persistance des libertés et 4e la justice municipales dans cette yille*
ni les richesses, ni le faste, ni la puissance des cités.
Ce serait sans doute trop demander à un feui toniste de la Presse de le renvoyer aux recher ardues et patientes que de tels sujets pourraient comporter ; mais que ne lisait-il le livre qu'il avait sons les yeux, et dont il a voulu entretenir son public? II] aurait vu que M . Thierry parle souvent des popi i< nombreuses, industrieuses et riches des puis ites cités qu'il met en scène. Or, si la richesse et Tind rie peuvent exister sans de certaines libertés, du xm ne peuvent-elles pas se rencontrer en dehors des | ranties de famille, de propriété et de possessionn que M. Pelletan dénie aux bourgeois du xii* sièdeT L'état, qu'il a imaginé et qu'il décrit, ne saurait constituer une société quelconque. Ce n*est pas m^ de la barbarie, c'est de la sauvagerie. C'est, comme i dit, le monde au pillage. On a bien vu quelque cb en France, qui ressemblait beaucoup à ce pillage do monde : ce fut le régime de la Terreur. On pourra peut-être voir quelque chose de plus complet vers J8S2, grâce en partie aux habiletés du grand parti de l'ordre (1) ; mais au xii" siècle, il y avait une société véritable, avec des lois variées et diversifiées à
(1) L'échéance de 4So2 à laquelle nous faisions allasion, a été, en partie, esquivée, mais non pas tout à fait par l'indusirie de ce qu'on appelait le grand parti de Tordre. Nous avons eu depuis ce temps 4 870 et i87! : la Défense nationale et la Commune; la suite ne se fera peut-être pas attendre.
rinfini, dont on peut ne pas se rendre compte aujourd'hui, mais sous Tempire desquelles le monde vivait et prospérait.
M. Pelletan tient à montrer la misère des bourgeois afin de conclure que « le clergé portait natu- « rellement secours à l'oppresseur contre l'opprimé. . . <c 11 exerçait lui-même les droits de seigneurie, te- « nait les bourgeois pour de chétives gens et com- « battit de toutes ses forcés et par toutes ses armes a Témancipation des communes. )>
Si au xii* siècle, les principes constitutifs de la société trouvaient assez de garantie pour vivre et se développer, cette époque n'en était pas moins pleine de violences; maison sait que, partout en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en France^ la Papauté, les Evéquesét les saints étaient souvent depuis déjà plus de deux siècles en lutte contre les empereurs, les rois et les grands. Cela ne prouve pas précisément que le clergé prit le parti des oppresseurs contre les opprimés. La trêve de Dieu, que l'Eglise imposa au prix de tant d'efforts, était à l'avantage du bourgeois, de l'homme riche et du serf, tout autant pour le moins qu'à celui des seigneurs.
Au sujet des communes, qui préoccupait M. Pelletan, un scrupule devait naître dans son esprit. 11 est homme de progrès ; dans la pensée des hommes de progrès, l'émancipation des communes et l'affranchissement des serfs sont deux mesures identiques,
deux degrés de cette même échelle qui conduit Tba manité à là jouissance et à la perfection. Nous co tons cette thèse, nous ne la proposons pas. Sans n tiplier les distinctions qui sont évidentes t l'homme qui aura voulu faire quelque étude hntorique , il suffit de remarquer que le < gé s'est toujours montré favorable à Taffrand ment des serfs. Personne n'a encore son i à contester. C'est un fait qui ressort de toute VI iru: les chartes d'affranchissement en font foi : «c 1 « homme, disent-elles, qui, au nom de la ite el « indivise Trinité, pressé parla harité, aura ûi « à un homme de condition servile de s'élever « joug de la servitude à l'honneur de la liberté, peut « avoir la confiance assurée qu'au dernier jour il lec( cevra l'éternelle et céleste liberté.» Quisquis mine sanctœ et individuœ Trinitatis, caritate ù puncius^ aliquèm ex servilifamilia ajugo serviiutis adhonorem liberiatis accederepermiserit, pro eertê confidat se in die novissima, perpétua et celesii /ibertate donari, (1)
Saint Pierre Damien cite comme une des bo œuvres de son ami, saint Rodolphe d'Eugubio, qu'avant son entrée dans un monastère il avait affranchi tous ses serfs. Le même fait est constaté à l'honneur de plusieurs saints.
(1 ) Liber de Servis Majoris Monaslerii.
On pouraait donc présumer que le clergé, si fayoj(. rable à la liberté humaine, exerçait les droits de seiurie d'une certaine manière qui ne déplaisait pas à il le monde. Un grand nombre dMiommes préférait e servage à la liberté ; ils trouvaient leur vie et leurs I Ikiens mieux défendus et mieux assurés quand ils 'étaient donnés aux églises, et ils choisissaient de rivre sous' leurs lois. Ces lois ne leur semblaient pas lussi formidables qu'à M. Pelletan. Il fait bon ivre sous la crosse : c'est un vieux dicton qui a plus rimponance et de vérité historique que bien des dissertations de l'Institut.
La richesse et la puissance se concentraient plus ticulièrement dans les villes, même dépourvues de chartes de commune, placées dans le domaine de TEglise. Nous ne citerons pas les bourgeois de la Martinopolcj qui, au dire des historiens, étalaient dans leurs maisons et sur leurs vêtements les étoffes et les fourrures les plus précieuses, et ressemblaient à des princes plutôt qu'à des bourgeois. Mais pourquoi M. Pelletan n Vt-il pas lu le livre dont il entretient les abonnés de la Presse ? Il y aurait vu que le bourg de Yézelay devait sa prospérité^ le luxe et l'industrie de ses habitants, leur nombre même à l'abbaye avec laquelle il était en démêlés. Il faut ménager les feuilletonistes, on ne doit pas les conduire au milieu de problèmes trop complexes ; mais, en vérité, est-ce trop exiger de leur demander de lire
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