SUR SAINT ANSELME
Le silence que M. Thierry, dans son Histoire de la conquête^ a gardé sur saint Anselme, nous a paru caractéristique. La nouvelle édition ne pouyait le rompre sans brouiller toute l'économie du livre et en briser la thèse fragile.
Saint Anselme était nommé à deux reprises dans le texte primitif. Une note de la nouvelle édition a reproduit ce nom une troisième fois, et ce n'est pas pour essayer de combler en ce point la lacune du récit. La note de la page 288 du tome I a pour but de corroborer les rectifications que Thistorien apportait à ses premiers jugements sur saint Grégoire YlI.Les termes de cette note démontrent combien M. Thierry était resté loin de la véritable intelligence (le la grandeur et de la vertu de ce souvenûn Pontife. Le texte porte que toutes les vues de saint Grégoire ce tendaient à transformer la suprématie « religieuse du Saint-Siège en souveraineté univer- « selle sur les Etats chrétiens. » La note, où se démêle comme une maladroite intention de louange, insiste sur cette assertion :
te Les motifs moraux du plan colossal d'ambition u pour la papauté, qui fut l'œuvre de Grégoire Vil,
APPENDICE tl. âSa
« méconnus par les bisiorieas du dernier siècle, scmt a pleinement appréciés par Técole historique mo- <t derne ; je n'ai pas à en parler ici, et pour ce qui
« touche ce point de vue, je renvoie le lecteur à
<c la Vie de saint Anselme^ par M. de Rémusat. »
La louange, en réalité, atteint Vécole moderne, et Tun de ses plus piètres représentants. L^estime qoe M. Thierry dénonce pour M. de Rémusat va de pair avec la confiance qu'il accordait à M. H. Martin et la collaboration qu'il acceptait de M. Renan. Cela ne s'explique pas.
Pour édifier le lecteur sur la valeur historique d'un philosophe de salon, dont le nom s'efface déjà et dont la trace est à peine sensible désormais dans le monde comme dans les lettres, il nous suffit de reproduire l'appréciation suivante du livre que M. Thierry n'a recommandé d'ailleurs qu'en modifiant un peu le point de vue de l'auteur. M. de Rémusat en effet se serait peut-être bien piqué d'être un appréciateur de la papauté, mais il eût tenu h en être un libre appréciateur. MM. Renan et Martin sont aussi de libres appréciateurs.
Univers, novembre 4854.
Saint Anselme de Cantorbéry éveille l'attention de nos contemporains. Sans parler de l'éloquente notice publiée par M. de Montalembert (1), huit ou
(1) lD-18;Paris, 484i.
dix publications en France et en Allemagne ont traité ces dernières années de la vie et des doctrines du <K philosophe du Christ, » comme on le nommait au moyen âge. La plupart de ces travaux témoignent d'une véritable sympathie pour le saint qui en est le héros, et tous proclament à l'enTÎ, selon une autre expression de Técole, que saint ilnselme est un (c docteur magnifique, d Le métaphy-^ sicien, il est vrai, a plus d'excellence à certains yeux que rhumble moine, le thaumaturge et le défenseur des prérogatives de l'Ëglise. Toutefois, ces côtés mêmes ne sont pas tout à fait méprisés, et on consent à les envisager avec bienveillance. M. de Rémusat, un des derniers écrivains qui se soient mesurés avec Thistoire et la philosophie du grand Archevêque de Cantorbéry, déclare que « les jours « de justice sont venus pour TEglise. Les esprits ne « sont pas enchaînés ni soulevés: le respect n'est plus « servile ni Tindépendance agressive. Le respect et a l'indépendance peuvent se réunirdans une impartia- « lité qu'elle (l'Eglise) ne devrait pas redouter (1). » Et à la fin de son ouvrage, il s'applaudit d'avoir manifesté à l'Eglise c( une équité bienveillante, même une véritable sympathie (2).» Les dispositions de l'historien sont donc excellentes et tout à fait dignes
(^) Saint Anselme de Cantorbéry y tableau de la vie monastique, par M. Ch. de Rémusat. In-8, Didier, 485i; p. 6. (2) irf.,p. 417.
d'éloges ; mais en lisant son livre on s'aperçoit qu'il lui manque quelque chose pour bien comprendre la vie d'un moine, les devoirs d'un évêque et renseignement d'un docteur catholique.
Saint Anselme définit lui-même le travail où il s'appliquait : fides quœrens intellectum. La foi ne se remplace pas par l'esprit. Pour trouver l'intelligence des faits historiques où l'Eglise est impliquée, pour avoir l'explication des devoirs qu'elle impose et des vertus qu'elle provoque, pour saisir enfin les doctrines qu'elle enseigne, il faut que l'esprit humain emploie le principe lumineux qui guidait saint Anselme lorsqu'il recherchait l'intelligence des vérités métaphysiques. Privé de cette lumière surnaturelle, l'esprit a beau être vif et délié, il a beau s'appliquer à marcher droit devant lui, il est dans les ténèbres : son regard ne peut s'étendre et sa clairvoyance ne l'empêche pas de s'égarer. Or, M. de Rémusat, avec toute la bienveillance et même la sympathie qu'il témoigne à l'Eglise, ne veut rien recevoir d'elle. Il n'entend pas s'instruire à ses leçons : il vient la juger.
C'est un juge aimable d'ailleurs et même galant, qui enveloppe ses décisions dans beaucoup de formules polies. Evidemment il croit s'élever au-dessus des préjugés de son siècle et ne voit pas dans l'Eglise autant de torts qu'on lui en a reprochés. Il a le courage de dire son fait à la raison, et il trouve que,
i( depuis la Réforme, elle a souvent pris \is-àde l'Eglise le ion de l'hostilité (1). ï> A son a même, Voltaire et Hume, des esprits supérieurs( ne sont décidément pas des historiens impartiau mais leur passion, ce nécessaire peut-être à toi révolution nécessaire elle-même, servait la berté (3). »
Ainsi procède toujours cet historien, par mani? de bascule. Ce n'est pas une façon nouvelle d'int( prêter l'histoire, et tout ce que M. de Rémusat du rôle de TEglise au onzième siècle semble insp des théories de M. Guizot.
L'Eglise a protégé la liberté des peuples : voilà motif des louanges de ces historiens. Défendait-e la vérité? Oui et non. La vérité était dans les d( trines du Saint-Siège, on l'avoue ; mais la phil phie éclectique ne l'avait pas encore débarrassée i éléments hétérogènes qui s*y trouvaient confond) Cette philosophie est encore assez embarrassée a jourd'hui à remplir sa mission. Elle ne met pas doute le droit de l'Eglise. Le pouvoir spirituel p( vait et devait intervenir dans les affaires temporel à propos des lois iniques et des guerres injust< il avait droit surtout de proscrire la simonie et rompre les liens qui assujettissaient rEglise a pouvoirs politiques par Vusage des investiture
(^) P. 5. — (-2) p. 42^ — (3) Id.y ibid.
et on ne doit pas s'étonner que le Souverain Pon^ tife ait revendiqué le droit de décider sur les points contestés, car ce quelle autre manière de terminer' « le débat? Qui pouvait prononcer, hormis le juge a spirituel, quand il s'agissait du titre et du devoir « des évoques? Ceux qui... ont embrassé la cause « de Rome sont assurément irréprochables (1), et a je ne sais, dit avec simplicité M. de Rémusat, si a Grégoire YII lui-même (!) s'aperçut jamais de son a ambition (2). » Cependant, on ne peut « voir a sans indignation ce même Grégoire dans la fortea resse de Canossa se complaire insolemment aux
<c humiliations cruelles qu'il inflige à Tempereur « Henri IV (3). »
Toutefois, selon M. de Rémusat, là n'est pas le grief fondamental de l'opinion du monde contre l'Eglise. La véritable raison de l'hostilité de la raison et du <c sentiment universel, r> c'est que l'Eglise prétend « renfermer dans sa constitution et reproa duire dans sa conduite un caractère de divinité « qui ne peut appartenir qu'à son fondateur et à u ses dogmes (4). » M. de Rémusat ne se trompe point. C'est cette prétention de l'Eglise qui excite contre elle les philosophes, même les éclectiques qui aimeraient tant à s'accommoder avec tout le monde. !M. de Rémusat prend beaucoup de
peine pour expliquer à l'Eglise qu'elle n'est faillible, qu'elle est « une pure institution pol « organisée pour la garde de la vérité divine « gée ainsi d'une cause sainte, mais en ellec( et dans sa conduite, justiciable du bon si ce l'humanité comme toute autre puissance i a tuée (I). » Eloquence perdue. C'est cep beaucoup pour un philosophe de confier à 1 le dépôt de la vérité : évidemment, il ne saurai plus loin. 11 ne peut admettre que l'Eglise soi nement inspirée pour défendre ce dépôt sacré n'est curieux comme l'argumentation de M.
musat dans le chapitre intitulé : Les deux P ces (2). Il se débat avec un courage de d( contre les faits qu'il ne peut s'empêcher d'eni et contre les conclusions où il sent que la logi mènerait. « L'Eglise, dit-il excellemment, est • « dans ce monde pour quelque chose qui n'est « ce monde : privilège admirable, et qu'aucune « tution n'a possédé du moins au même degré « qui pourrait bien être au-dessus des force « maines. Comment soutenir ce nom sublime « puissance spirituelle (3) ! » Ce qui jette le sophe dans ces perplexités, ce n'est pas qu'il i l'explication donnée à ce mystère; mais il la rej
(1) P. 4*9, 420. - (2) Livre II, chap. I, p. 401-4 (3) P. 427.
APPENDICE n. iOl
parce que « le miracle de rincarnation, dit-il, ne s'estfait qu'une fois (1). » Donc, « si l'Eglise a un i( corps, ajoute-t-il en brouillant toutes choses, elle ce en a les infirmités et les misères (2). »
On ne saurait suivre l'écrivain dans toutes ses déductions à ce sujet. Il y en a de bizarres, il y en a de contradictoires. Ce ne sont pas les contradictions qui l'embarrassent. Il les appelle des inconséquences, et il aime l'inconséquence. Elle est pour lui tout à la fois une preuve de sagesse et un moyen de parvenir à la vérité. S'il était convaincu, autant qu'il le veut bien dire^ que l'Eglise est « un mélange de c( bien et de mal, de vérité et d'erreur, de justice et « d'iniquité (3), » sans doute il la trouverait plus humaine : il reconnaîtrait chez elle l'inconséquence qu'il aime et qui lui paraît le seul signe d'une vraie philosophie et d'une bonne politique. Il déteste la logique et la vérité ; la logique, parce qu'elle pousse les principes qu'il a embrassés à des conclusions évidemment absurdes, et la vérité, parce qu'elle exige une soumission d'esprit et une docilité de cœur où il ne veut pas s'abaisser. Il est inutile de préciser la qualité des éloges que M. de Rémusat décerne à l'Eglise, qu'il ne veut considérer que « révélation mise à part. » Personne ne peut s'y tromper.
Le gallicanisme que notre historien aime, comme
« métaphysique quelque peu inconséquente et « le bon sens pour elle, ce qui arrive assez s( « aux métaphysiques inconséquentes (i), » le canisme, qui est a une bonne politique gieuse (2), » ne suffirait cependant pas enc< rassurer ce le génie de l'humanité, qui ne trou^ (c plus aujourd'hui protection dans l'omnipo « de TEglise. » Or, le génie de l'humanité a soin d'une protection, et il l'a trouvée. « De| « Réforme et surtout depuis la Renaissance, le (( ritualisme s'est sécularisé. La société laïque, « développant, en se complétant, Ta conçu et si (( dans son propre sein... Ainsi la puissanc « clergé a été légitimement ramenée dans Tinté « du sanctuaire. Là, plus restreinte et plus pure « conserve pour les âmes d'immenses ressoura (( méditation, de réformation et d'apaisement ( Je ne me charge pas d'expliquer les énigmes ; il est douteux que ces paroles soient un gag paix entre la philosophie éclectique et l'Eglise. A travers tous ces compliments et ces protesta de bienveillance et de sympathie, M. de Rén nie donc l'assistance divine donnée à l'Eglise, faut pas s'étonner s'il n'en voit pas le ressort c constitution, et s'il ne peut expliquer la politiqui Papes.
(3) P. 436. C'est la conclusion de tout ce chapitre.
Il témoigne d'une même impuissance pour pénétrer les mystères du cœur de l'homme. Il ignore que l'assistance divine est accordée aux âmes pures qui la recherchent. Il pense sans doute que, le miracle de Tincarnation ne s'étant fait qu'une fois, Dieu n'habite pas avec une âme humaine non plus qu'avec son Eglise. On devine comment il peut, armé d'une pareille théologie, entendre la biographie d'un saint. Nous ne parlons pas seulement du don des miracles^ de ces bénédictions distribuées par le pontife et qui étaient suivies de circonstances qu^on aimait à croire miraculeuses (1), dit M. de Rémusat; je ne dis rien de ces malades et de ces insensés pour qui on on avait demandé à Anselme des prières, et à qui on croyait quelquefois que le Ciel avait rendu la sa?ité et la raisony ni de tous ces autres effets produits par l* ascendant moral du Saint et que resprit du temps aimait à trouver miraculeux (2)*
Les miracles sont souvent un témoignage de sainteté ; mais le vrai miracle de la sainteté, c'est la transformation de l'âme humaine. Si M. de Rémusat sourit discrètement devant ce qu'il appelle des légendes, quoique ces légendes soient attestées par des témoins dont il ne suspecte ni la véracité ni les lumières, il se montre bien autrement sceptique en présence desvérilables merveilles de la sainteté. Il ne conçoit pas ce
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qu'il y a de divin dans l'âme de saint Anselme. II ne comprend pasla soumission à la volonté de Dieu, la patience et la résignation imperlubable de TÂrchevéque. M. de Rémusat y suppose quelque faiblesse; voyant que son héros ne cherche pas à suivre sa volonté propre, Thistorien soupçonne qu'il était trop faible pour s'aider lui-même en agissant selon ses vœux[i). Il suppose encore de la maladresse dans les rapports de l'Archevêque avec les rois normands. Saint Anselme voulait toujours la paix et ne savait jamais comment la faire (2). Il aurait eu besoin d'un politique habile qui lui expliquât ce que c'était que la force des choses^ la marche du temps et Vesprit éCun siècle; car, pour lui, il ne savait pas accommoder sa conduite à toutes ces belles conceptions : « Aussi « doit-on le plaindre d'être monté aux grandeurs de « l'Eglise ; il n'y sut pas trouver de bonheur ni a montrer d'habileté (3). »
M. de Rémusat prend de la sorte son héros en compassion, et trouve « qu'il n'était pas fait pour les choses de la terre. » Le monde même dans lequel vivait le Saint, est fort étrange aux yeux de Thistorien. Celui-ci reproche au xviii* siècle d'avoir prétendu juger TEglise « en refusant de se mettre « sur son terrain et de n'avoir pas voulu s'identifier <c aux générations du passé. » 11 se flatte d'avoir