DORME S«;ON
Mon aD* , tu fus souvent étonne' de ce noir chagrin qui coiiçume ma vie, souvent lu voulus en conniTÎlre la cause, et qua^J je me refusais à cet aveu , lu accusais mon amitié. Hélas, je craignais d'eu)polsonner une blessure qui saigne encore, je voulais épargner à ta sensibilité, le récit de celle calastroplie , je v()ula's m'épargner nioi-mcine , puisque je reste seul à Cécile. Sans celle malheureuse occasion, je t'aurais constamment caché le sujtl de ma peine, mais il faut tout l'apprendre.
FRANCHI VI! LE
Ah! Dormesson, tu me forces à me louer d'une circonslanc© aussi fâcheuse !
DORIWESSON.
Sommes-nous seuls , bi-en seuls?
FRANlHE^ I ÎE.
Les deux importuns qui sont venus nous relancer dans ion appartement , s occupent à la galerie de laîjleaux , et j'ai donné Tordre qu'on nous laisse. Satisfais promptementma curiosité, je t'eti conjure. Songe que la moiiié du fardeau que lu portes, est maintenant une dette que je réclame.
DOKME.SSON.
L'erreur d'Ernest , n'est pas celle que tu soupçonnes.
FRAN CHEVILLE
Comment donc?
DORMESSON.
Ecoute-moi sans m'interrompre. Ce nom de Dormesson n'est pas le mien , il cache un infortuné , dont tu vas savoir le triste sort , et qui l*a pris pour échapper aux regards de tout ce qui jadis le connut heureux. Je me nomme Dalaiuval.
Il y a onze ans, àrcpoqueoù j'achetai ce cbaicau, voisin du lien, je te laissai croire, que fatigué comme tu Tétais toi-même, des ridicules , de l'injustice , et de la méchanceté des hommes , je voulais me fixer dans mes terres, seulement pour fuir la société , sans avoir trop à m'en plaindre , et sous ce prétexte , je te dissimulai le véritable sujet de mes tourmens. Mais, mon ami , je te trompais. Déjà depuis quatre ans , j'avais quitté Varsovie , oii je cioyais mourir au sein du bonheur , et j'avais successivement parcouru l'Angleterre , l'Allemagne , la Suède, espérant y trouver, non un terme à mes chagrins, mais la distraction de l'esprit, àl'aspect de lieux et de peuples nouveaux. Quatre ans auparavant, j'avais un fils, un fils adoré, mon Eugène! . Il avait coulé le jour à sa mère, c'est te dire la double place qu'il occupait dans mon cœur... né pour toutes Ic's vertus , déjà depuis cinq ans il flattait l'espoir de mes vieux: }ours... vaine illusion! la mort , une mort affreuse vint l'enlever au plus infortuné des pères. Quelques uns de mes vassai!\ braconni:ient sur mes terres. Forcé de les en punir, quoique je le fisse avec tous les ménagemens possibles, je ne pus éviter le n sseniimcnl de l'uii d'eux ^ l'elFct en fut barbare. Un jour Tardeur de cet exercice, que je hais avec tant die raisoii , m'avait entrainé à plusieurs lieues de mon château; la vengeance si glissa. A mon retour, je demandai mon fils, inutiles désirs!.. 11 m'avait été ravi , et depuis le matin, mes gens le cherchaiGiit vaijieiaeni.
FKANCHEYILT.E.
O ciel !
noRxMESsrjN.
Désolé, éperdu, je m'a bandi>n nais au plus afFjeux désespoir, q\iand j'appris que mon fils avait été trouvé mourant dans les bras même d'un soldat forcené, qui lui avait oté la vie. ]Mes émissaires se saisirent du coupable. Juge de ma surprise, de ma fureur, lorque je reconnus en lui, le mari de celle qui avait allaité mou fils , un homme saulenu par moi , Vivant dans ma maison , pendant qu'il était en semestre et depuis la mort de sa femme , comme un de mes afHdés , et pour Tenfani duquel je témoignais une tendresse que je n'ai que trop prouvée 1 Dans la chaleur de leurs poursuites, mes envoyés ne purent s'occuper aussitôt de mon enfant, dont la blessure leur sembla sans espérances 5 en peu d'instaus , ses
restes disparurent , et les plus exactes recherches ne purent le rendre à ma douleur.
L'infâme expia sou torfait , malgré l'insoLMit appel dont il profana la majesté royale; mais hélas 1 jen'avais plus ujon fils. Privé de ma consolation . que faire désormais au monde? Où trouver un autre Eugène ? Dans cet étal, iuirginesi tu le pe'.x, ce que je fis alors. Le monstre laissait en bas âge et sans esi)oir, cet enfant nourri avec le mien , élevé sous mes yeux , et dont riiabitiide, une sorte de souvenir, de reconnaissance pour les soins de sa mère , me rendaient souvent la présence agréable. Il me rappelait cruelle; uent celui qu'il notnmail son frère !.. Eh! bien , celte douleur plaisait à mon âme j elle m'.uspira cet héroïsme , clic échauffa ce cour.ige qu'on ne trouve qu'au dernier terme du malheur... Cet entant, je l'adoptai...
FK VM.HEMLLÏÏ.
Est- il possihde?.. ah ! mon ami !..
Je quittai tout à coup des lieux funestes , je courus, quatre ans, de contrée en contrée. Enfin , la voix de la patrie me rappella , je conservai ce nom q.ii m avait si longlctups affranchi du commerce des hoinmes| je t'apportai mes regrets, j'élevai près de moi cet enfant, innocent du crime de son père , il me tînt lieu de fils , et ce malheureux , c'est Ernest.
FKAN CHEVILLE
Ah ! mon cher Dormesson , que viens-tu de m'apprendra? Ce trait est sans exemple.
DORHîESSON.
Tant pis. Puissent toutes les victimes du sort, trouver
si je laisbc un tel exemple à l'humaniié.
FHAINCL'EVîLLî:.
Mais ce soldat , quelles furent ses réponses?
dor:,iesson.
Il protesta constamment de son innoncence; il prétendit avoir vu mon fils expirant au bord d'une r-vière , et (|u'à l'instant où l'ou trouva cette victime dans ses ])ras , iJ lui prodiguait les secours d'une inutile compassion. Mais vains détours, toutes les preuves l'accablèrent. Lï en appela à sa "vie passée 5 ( et j'avouerai quc^Ue offrait des traits honorables ) , mais cela ne servit qu'à prouver qu'il avait été Taveugle instrument àv
crime j et plutôt que de nommer celui qui l'y avait porté, il préfera le cliàlinieiU qui m'a vengé... Hélas! sans me satisfaire. Te le dirai-je? je pleure la perle «pie j'ai faite , et je gémis sur ma veng:eance. Oui, mon ami, la mort ignomineuse de ce misérable m'afflige j je voudrais qu'il dépendit de moi de le rendre à la vie, à la vertu, peut-élre... il en eut souvent le langage. L'homme qui meurt eu protestant de son innocence, laisse une secrète incertitude dans Tame de ses juges , ei celui pour qui la loi l'a frappé , vit encore moins paisible qu'eux. Et lors même qu'il est convaincu, n'est-ii pas cruel de provoquer la destruction de sou semblable?
FRANC tîEVILLE.
Oui , sans doute , mnis c'est un mal nécessaire. Ernest ignore donc sa naissance?
DOnMESSON.
Il était d'un âge si tendre, qu'il n'a rien pu savoir 5 ma fille elle - même croit qu'Ernest est son fr.^re. Je lui devais ce titre pour n'être p-ns bienfaisant à moitié, il eut élé barbare de l'éclairer sur son état.
FRvjîCtîE VILLE.
Quelle force d'ame , et qu'il sera dilïicile de t'imiter!
DORMESSONo Non , mon ami 3 les grandes douleurs inspirent les grandes actions, il ne faut pas les juger de sang froid. Ce que j'ai fait pour Ernest te parait su])!ime j dans l'état où j'étais , ce n'a été pour moi qu'un trait d'humanité fort ordinaire ; tu en aurais fait autant. Vo;là le sujet de ma tristesse , de cette misantropie oi!i tu m'as vu plongé. Mon unique plaisir est de passer chaque jour quelque instans dans ce pavillon , qui renferme tout ce qui appartenait à mon Eugène. C est là , que la mémoire de mon cœur me rappelle ce jour affreux, où je l'embrassai pour la dernière fois... Dans ramerlume de ma douleur, j'y élevai un tombeau , vide de mon fils , et que je baigne de mes lar-. mes... ô que je le regrette!..
FRVN CHEVILLE.
Je le conçois ; mais raisonnons. Si Ernest n'est pas ton fijs, il peut aspirer...
DORMESSON.
N'acUève pas!., je l'entends... jamais.
FRANCIIEVILLE.
Cependant...
DORMESSON.
J'ai payé envers Eruest une dette pénible à rhumanitc , j'ai pu lui servir de père , je continuerai , il n'aura pas besoin de.*» hommes; mais soit préjugé, soit faiblesse, je ne consentirai jamais à lui donner ma fille.
FRANCK EYILLE.
J'oserai le combattre, mon ami } oui , lu l'as dit loi-meme, JErnesi est innocent du crime de son père , la société ne peut, sans injustice, le repousser de son sein, et lu lui dois le bonlieur que tu lui promis en l'adoptant. Eh ! quoi , lu aurais trouvé la force d'exécuter un dessein inoui , d'étouffer le cri le plus douloureux de la nature , el tu n'aurais pas le courage de vaincre un ridicule préjugé, tu reculerais devant hiiî.. Ce que lu as fait jusqu'à présent n'est pas d'une vertu ordinaire , et ce qui te reste à faire n'est rien auprès de la seule idée d'une telle action. Allons, allons, Dorrrwîsson, sois homme 5 je te rends ta ])aroIe , oublie tes engagemens avec moi , et reçois Ernest dans la famille.
DOBMESSON.
Francheville , mon digne ami, n'insiste pas davantage, ma résolution est prise , elle est irrévocable; il ne sera point mou gendre. Ecoute, prouve-moi ton amitié, vas trouver Ernest, instruis-le de tout , et envoje-le près de moi 3 je veux le voir encore une fois , et qu'il parle sur le champ.
FKANCHEVILLE.
Tu rac charges d'un emploi bien pénible ; mais puisqu'il s'agit de le prouver mon amitié , je ne balance pas. Comment vais-je m'y prendre?.. Ah! Dormesson , j'ai besoin de toute la vertu ; mais je le sens , tel est le pouvoir de tout ce qui est bien, que plus il en coûte pour l'accomplir, plus on trouve de force dans son cœur. Compte sur moi.
Fin du deuxième acte.
C47) ACl^E III.
SCErsE PREMiERE.
M. BENOIT , ROGER , se découvrant.
Rof^er, volrc conduite est celle d'un hrave. d'un sujet fidèle; je suis content de vous, et c'est pour vous le dire que je vous ai fait suivre la chasse. Maintenant que puis-je faire qui vous soit utile ?
ROGER , avec un profond soupir.
Ht'las!.. rien, monsieur le chevalier. Vous venez de me payer les travaux de toute ma vie.