‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 10 sur 19 · M. DE BOL' GRELON LOI · texte numérisé non relu

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Et dans l'ombre aimable et dévote D'un boudoir obscur et fardé, Sur des airs dansants de gavotte.

Moi-même, en habit démodé.

Des vieilles étoffes fanées.

J'évoquerai l'esprit charmant Et le rêveur enchantement Des nuances, ces raffinées !

« Vieux baisers, vieux parfums, vieux lampas, lointains printemps, airs dansants de gavotte, vieux saxes manières et fardés, luxes i jamais abolis, oui, tout cela, c'est ma jeunesse, ma jeunesse en habit démode et fané comme je le suis moi-même, vieux dandy, oublié dans un siècle de lucre et d'appétits grossiers, vieux

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fantoche rcfiigic au milieu des fantômi-'S, voilà ce- que je suis, Messieurs, en vérité. »

Il s'arrêta à court de souille.

Le lard lui coulait le long des joues; deux minces rigoles d'eau noirâtre sur les tempes et deu.\ autres aux commissures des lèvres, le cosmétique de ses moustaches et de ses sourcils ; et, cadavéreux sous son rouge et son blanc délayés, à bout de forces, effondré, aveuli dans les plis apparus tout à coup trop larges de sa rhingrave, monsieur de Bougrelon, plus vide et plus loque que les parures de néant exposées autour de lui, était bien, en effet, le pitoj-able amant des étoffes fanées, le

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cavalier macabre et libertin de ce funèbre boudoir.

Un vieil épouvantai 1 à mettre dans un champ pour effrayer les oiseaux, voilà ce qu'était notre noble et majestueux guide à travers les splendeurs du Musée national.

Nous eûmes pitié de sa décrépitude, nous l'assîmes presque de force sur une banquette et, ayant épongé sa sueur avec nos mouchoirs,' nous essayâmes de galvaniser avec des sels ce pauvre vieux cadavre, non sans la secrète angoisse de le voir se liquéfier entre nos bras.

Il eut été trop affreux d'assister i son agonie dans ce boudoir de Mortes. M. de Bougrclon était exténué ; émotion ou

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fatigue- d'avoir tant pérore, il oscillait (lu buste en silence, calé pour ainsi dire entre nous deux et, la lèvre pendante, laissait flotter un œil atone sur toutes ces vitrines où tout à l'heure encore tant de folies et tant J'amours défuntes battaient des ailes et chuchotaient, ressuscitées pour lui.

Onze heures. Le carillon de la Vieille église emplissait d'une frêle mnsique les longues salles du Musée, les vitrines vibrèrent. « Onze heures! Mon estomac marque midi, tonitruait tout à coup M. de Bougrelon comme brusquement réveillé de léthargie ; je vous emmène déjeuner , Messieurs. Je connais près d'ici

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Certain cabaret de matelots où vous mangerez des huîtres de Zélande, blondes et grasses comme des filles et de la marinade de harengs comme on n'en fait qu'à Groningue.

Mille pardons de vous avoir alarmés avec ma syncope ; j'y suis sujet quand Barbara mu parle et Barbara, j'aurais dû vous le dire, me parle toujours dans le boudoir des Mortes. Vous me suivez, Messieurs? »

Et nous eniboitdmcs le pas au vieux galantin. Subitement ragaillardi, la taille plus cambrée que jamais, comme ranimé par le froid piquant du dehors, le nez au veni, M. de Bougrclon ouvrait la marche,

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incorrigible, et fredonnait sur un air de gavotte :

Des vieilles étoffes fanées je suis le magnitiquc amant.

« Oui, Messieurs, la brume de ces pays pousse à d'étranges fantaisies. Je vous ai déjà conté le cas de dame Barbara Van Mierris ; il en est de plus bizarre; mais vous reprendrez de cet eglefin. Avez-vous jamais tâté chair de poisson pareille? Est-ce assez laiteux, et quelle fraîcheur ! On mange merveilleusement dans ce bouge à matelots, hé ! Ne vous l'avaisje pas dit? »

Le bouge à malelols, où M. de Bougrelon nous avait conduits,

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itait une luisante et nette cabine de paquebot encastrée on ne savait pourquoi dans la cave en sous-sol d'un baraquement en planches du quai de la mer du Kord ; tout à fait au bout de la ville, derrière la gare centrale et les docks, en face des stations de steaniboats en partance pour le Zuydcrzéc tt la Nouvelle Hollande, un quai tout en constructions provisoires, hangars et restaurants de voyageurs aux sommaires toitures de planches goudronnées, avec, i même la chaussée, les piles de caisses et les pyramides de tonneaux attendant d'être chargés, et de place en place les pontons d'embarquement

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et l'étroite avancée de leur plancher sur pilotis, pointant dans le gris jaunâtre de la mer du Nord.

Un paysage d'une infinie mélancolie, en vérité, que ce quai de l'Entrepôt aux pavés durcis pur le gel, avec ses irrégulières constructions noires dans la fumée et la poussière des paquebots, et d'une mélancolie encore aggravée par la solitude des pontons et des docks, l'heure du diner ayant vidé tous les ateliers du Westel. Au loin, c'était, se prolongeant durant des lieues et des lieues, cette nier couleur de chanvre et d'étain, mer remueuse et remuée sous une éternelle bise aigre qui la fait

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tour à tour grise et jaune, mais tternellement blême. A l'horizon, c'étaient le jarJin de Tolhuis aux arbres dépouillés et le canal du Nord, long parallélogramme découpant dans les terres son immuable pâleur. " Trois mois de séjour devant cette mer monotone, et l'âme aveulie d'ennui est mûre pour les pires débauches.

Messieurs. Ce pays Je brume et d'humidité prédi^;pose à tout, la laideur des habitants y aide aussi ; car, entre nous, les types rencontrés y sont d'apparences surhumaines :

courges et melons. Messieurs, voilà pour les silhouettes.

Quant aux teints, ils sont d'.iubergints, les chairs ger-

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cècs de froid, les Hollandais sont le peuple aux joues violettes . Chaque peuple , d'ailleurs, a la couleur d'un tVuit, l'Espagne a le ton de l'orange, la fiévreuse Italie est verte comme olive, et la femme de France a le rose duveté des pêches. J'ai toujours, moi, considéré la femme . comme un fruit. Fi des fades comp.araisons de fleurs : !a fleur se cueille, le fruit se mange, et M. de Mortimer et moi, nous avons toujours eu la fringale au.\ dents devant la table mise aux corsets des filles.

» D'ailleurs , il est des femmes qui, elles aussi, se découvrent tout à coup ogresses devant la nudité des

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jcunts hommes; Barbara était Je Celles-là. Nous la connûmes, M. de Mortimer et moi, à Harlem, chez un vieux collectionneur de tulipes qui nous avait conviés à visiter ses plants; la Hollande est folle d'horticulture. Blanche, grasse, avec deux mamelons de chair onctueuse comme du lait toujours offerts à la fenêtre d'un corsage de damas broché, les hanches, qu'elle avait fortes, engoncées de paniers d'étoffes lourdes et les jambes empêtrées de longues et bruissantes traînes, c'était avec ses collerettes, ses chérusques de Malines et de guipures d'or, SCS fils de perles autour du cou, !ics ferronnic-

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rcs au front et ses mille et un brimborions en pendeloques de seins et d'oreilles, c'était une femme de Rubens dans toute l'acception du mot, un étalage et un étal ; mais un cou à trois plis si grassouillet et si rond, des lobes d'oreilles si carminées et une telle transparence de teint avec, entre le rose humide des lèvres, des petites dents d'une telle nacre qu'on eût voulu manger cette femme à la cuiller, comme un sorbet, Messieurs... Elle était savoureuse et glacée ou du moins paraissait telle.

11 Veuve d'un grand armateur de Rotterdam et longtemps entretenue, disait-on, par un prince de la maison

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d'Orange, elle habitait, au bord d'un canal, un somptueux logis fait de trois maisons à pignons et meublé avec le luxe pesant et le faste solide des intérieurs de ce pays; elle voulut bien nous en faire les honneurs; mais aux entreprises de M. de Mortiraer, qu'affriolait ce lait d'amande parfumé au wisky (car lait d'amande et wisky, c'était là toute sa chair), cette Barbara vraiment barbare opposa toujours une ferme résistance, ferme comme ses seins qui étaient des bastions. Ce cher Edgard en fut pour ses avances et moi pour les miennes, et nous ne connûmes jamais le baiser de neige de ses lèvres

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