‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 13 sur 19 · LAME IJ A T A L A · texte numérisé non relu

LAME IJ A T A L A

Lt lundi, M. de Bougrclon ne reparut pas; nous croquâmes le marmot durant deux heures, sans voir surgir dans le vestibule de l'iiôtel l'effarante sillioucttc du pcrson-

nage. De guerre lasse, nous décidâmes une excursion à Sarrdam, car il faut bien se conformer à l'itinéraire des guides, et une journée à Sarrdam est tout indiquée, avec la visite à la maison de Pierrele-Grand ; mais le moyen de se faire comprendre dans ce maudit idiome mi-anglais et mi -allemand, qui est le jargon des Hollandes!... Avec notre inexpérience de la langue ce fut une telle difficulté, un tel aria pour obtenir les renseignements nécessaires, que nous manquâmes de di.K minutes le départ du steam-boat. Il nous aurait fallu attendre une heure sur cet âpre quai de l'Entrepôt, exposé à tous les vent?.

M. CE BOL' GRELON I49

et tous les vents soufflaient et sifflaient ce jour-là, sur le canal de la mer du Kord ; jamais ces vagues couleur de chanvre et d'étain n'avaient été plus houleuses, jamais la mélancolie de ces pays de rêve et de brunie n'avait été plus poignante ; ah ! nous l'avions aujourd'hui , incurablement déprimante, la morne sensation de l'exil... Notre truchement ordinaire nous manquait, Amsterdam n'était plus Amsterdam fans M. de Bougrelon ; il était la raison d'être de ce décor hivernal et falot de canaux gelés et de logis aux pignons noirs et blancs; il en était la gaieté et la fantaisie; et c'est à travers l'outrance de

SCS imaginations héroïques que nous avions aimé la monotonie de ses rues et la laideur vraiment hostile de ses habitants.

Cette hostilité no nous avait jamais autant offensés que ce jour-là, et, dans notre détresse, nous nous plaisions à répéter les phrases dont notre regretté guide avait, la veille encore, stigmatisé cette laideur : « Des courges et des melons, voilà pour la silhouette; et des teints d'aubergine, Messieurs; les chairs gercées de froid, le Hollandais est le peuple aux joues violettes. Qiiant aux types rencontrés, engoncés de fourrures et coiffés de bonnets, ce sont des phoques : ils varient, Messieurs, entre le

M. DE BOUGRELOS I5I

poisson sec et le veau marin.

Calverstraat, leur principale artère, s'appelle la rue des Veaux ; ils se sont rendu justice : ce sont des veaux, Messieurs. » Non pas qu'il y eut dans ces propos une exagération certaine, mais cette exagération-là n'était pas aujourd'hui faite pour nous déplaire, elle étayait notre lassitude et ranimait nos âmes exténuées d'ennui ; nous décidâmes de partir le soir même, mais résolûmes avant de retourner â Harlem pour y revoir les Kranz Hais. Ce serait là l'emploi de la journée, nous reviendrions faire nos malles à la tombée de la nuit ; mais à peine étions-nous en gare,

qu'une pluie fine commentait à toniliLT et l'averse ne nous quitta plus. Elle tissa de ténèbres humides les vitres du Nvagon , noyant d'eau les moulins fantômes et les champs de roseaux sèches du paysage; ce fut la plus triste expédition. Nous trouvâmes Harlem renfrogné sous la pluie, un Harlem aux rues vides, aux devantures ruisselantes sous un ciel de suie fondu en ondées torrentielles.

Une berline somptueuse , officielle même par l.i livrée de son cocher, nous trimballa de musée en musée, jusqu'à la maison de ville, écrin séculaire du trésor de Harlem ; mais sous l'incessante averse.

H. DE BOUGRtLON Ij}

tambourinant aux vitres et crépitant sur les tuiles, les Franz Hais nous laissèrent plutôt froids. Apparus dans un livide jour d'aquarium trop propres et trop astiqués, tels des objets de vitrine, tous ces éclievins et ces gardes civiques caressèrent nos yeux sans nous objectiver; il leur manquait le prestigieux Cicérone qu'eût été M. de Bougrelon. Nous •déjeunâmes mal dans une sorte de taverne sise en face de Saint-Bavon, « luthérienne cathédrale, comme aurait dit notre regretté guide, mais dont l'aspect vide et la nudité glacée donnent l'onglée à l'imc ». Dans cette taverne, nous nous substantàmcs d'une

I) ( M . DE BOUGRKLON

nourriture tiède, vculc et fade à l'unisson du paysage ; les sauces y étaient sans couleur, le poisson sans arêtes et les viandes blanchâtres ; seule la confiture de gingembre nous remonta, mais nous e(imes pour nous essu)-er les doigts un luxe étonnant de serviettes en papier et les plats étaient de vieux Deltt imprimés de devises avec des mots français à même la faïence : «

Bonjour, monsieur, bonjour.

Etrange pays, où les assiettes parlent comme des perroquets ! La halle aux poissons avec des harengères coiffées de chapeaux haute-forme sur des bonnets de dentelle, nous requit un moment : les pois-

M. DE BOU GRELON l',%

sonneries sont merveilleuses en ces Pays-Bas, chaque étal avec les nacres et les argents vifs de sa marchandise y forme tableau et ce fut là notre journée à Harlem, où nous ne vimes pas de tulipes.

£t la pluie tombait toujours ; nous la retrouvâmes à Amsterdam où nous rentrâmes plus tôt que nous ne l'avions prévu : les heures à Harlem ont cent vingt minutes et on les écourte.

Amsterdam s'allumait quand nous arrivions. Avec les devantures flambantes, le gaz au coin des rues et les projections électriques des phares, notre lassitude se dissipait. Calvcrstraat grouillant, sillonné d'al-

1)6 M . 1)1' Il ou G R I I. ON

lues et venues de Hollandais joufflus et de Hollandaises réjouies,- larges croupes et reins puissants, circulant pesamment sous le crépitement de la pluie, nous fouetta les nerfs et, commençant à reprendre goût à la vie, nous nous mimes à flâner, amusés et curieux, devant les étalages incendiés de lumière des boutiques de modes et des marchands de diamants.

Entre toutes ces choses éblouissantes, nous nous étions arrêtés devant un somptueux magasin de fourrures, fourrures et articles de vovage dont ces Hollandais ont le raffinement. Nécessaires et sacoches : c'étaient,

Page 1