‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 14 sur 19 · M. DE BOU G RII. ON · texte numérisé non relu

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mordant à mcme le fauve dus peaux de truie ou le gris velouté des peaux de daim plus souples, le nickel et l'argent de garnitures exquises. Il y avait là aussi des valises, pareilles à des objets d'art, sous les boucles et les ardillons d'acier fin des courroies, et un tel choix dans la nuance et le grain des cuirs que cet étalage en jlevenait une vision déconcertante et tendre, une immédiate requête à d'intimes contacts, à des attouchements ournois; une idée de nudité s'en détachait impérieuse, les bouges entrebâillés du Ncss iiggestionnaient moins l'iresse de la chair... Des fourrures, martre, vison et zibc-

line, jetées au travers des objets en aggravaient encore l'obscénité ; ombres soyeuses de mèches blondes et brunes, longues, on eût dit des chevelures, rases, des toisons de sexes, touches perverses et discrètes posées sur ces peaux nues; et toutes ces fourrures et tous ces cuirs fauves, tentaient, caressaient, raccrochaient.

« Auriez-vous des âmes de nègre? Ah! je vous y surprends, Messieurs, vous la subissez, vous aussi, la délétère influence de ces déprimants pays de brume. Hypothétiques luxures, elles flambent dan^ vos )'eux, dans vos mains frémissantes, dans la fièvre de

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toute votre attitude. M. de Mortimer et moi avions ces prunelles aiguës et bleues en pourchassant dans Monnikendam l'infortunée caniche blanche, dont je portais, hier la fourrure en manchon. »

C'était M. de Bougrelon, surgi brusquement derrière nous, on ne sait d'où et on ne sait comment, selon sa démoniaque habitude, un M. de Bougreion vernissé, astiqué, peint et recrépit  neuf, pommettes roses et moustaches cirées, un M. de Bougrelon corscté, cambré et cabré dans un spencer de velours noir comme un étudiant allemand.

Son long cou de vieil aigle émergeait d'une écume de

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vieilles dentelles rousses; des pierreries vertes et bleues négligemment piquées dans cette collerette , faux saphirs et fausses émeraudes, (car vrais, le vieux fantoche en eût là pour dix mille florins), achevaient cette parure de parfait charlatan.

Un lorgnon de muscadin tenu de la main droite à hauteur de l'isil, monsieur de Bougrelon souriait, indolemment campé sur la hanche droite, ses jambes croisées faisant comme un piédestal à son buste. De l'autre main il s'appuyait sur une énorme c.inne torse à pomme d'or, espèce de pouvoir exécutif, comme en portent les person-

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nages de Vernet, et c'était en vérité un Vernet qu'incarnait ce jour-là, sous la pluie battante, l'héroïque silhouette de M. de Bougrelon.

o Et vous seriez des sots, .Messieurs, et pis, des impuisï-ants si vous aviez résisté au charme velu, moelleux et chatouilleur de ces peaux fauves et souples aggravées de fourrures. Quelle tentation que cet étalage. Messieurs ! En France on ne s'y arrêterait point : il y a des Françaises dans les rues ; mais ici , l'atmosphère humide et la lumière frisante ont des enveloppements si carcsseurs que les objets s'y lubréficnt, .Messieurs. Ces sacoches et ces

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fourrures, mais c'est toute l'école hollandaise ; ici, il n'y a pas de natures mortes, car les natures mortes sont vivantes. Comprenez-vous maintenant monsieur de Mortimer? »

Et comme un peu gênés (car on commentait à se rassembler autour de nous) nous faisions mine de nous retirer, le vieux fou, nous désignant du bout de son gourdin une couverture de voyage, drap mastic, doublé de je ne sais quel pelage inconnu tout de longues mèches argentées et so3euses du blond argenté des oreilles d'épagneuls. <■ Les cheveux de Barbara, Messieurs, ils avaient ce flou et cette nuance. » Et nous indiquant

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avec son lorgnon une peau de chèvre du Thibet : « La fourrure mcme de Barbara, Messieurs, Barbara la caniche, l'Autre, saisissez-vous le rapport ? et l'évident rappel d'identiques sensations entre ces deux objets? Deux objets, je m'exprime mal, Messieurs, deux Êtres, car il n'y a poin< d'objets en Hollande, il n'y a que des visions. Mais, on nous écoute, il me semble, les croquants nous font cet honneur.

Changeons d'air, Messieurs, nous avons assez achalandé la place, le goût français, ici, fait loi : nous nous sommes arrêtés devant cet étalage, la fortune de ce marchand est faite », et p.issant familière-

nient son brus sous le mien, M. de Boiigrelon nous emmenait hors de Calvcrstraat.

« Un slilcdam, vous prenez un skiedam, Messieurs? J'ai deux lieures à vous donner avant de me rendre au rerj^ezvous que vous savez, chez cette Dame... Dame de beauté, Messieurs, à laquelle il faudra bien que je vous présente un de ces soirs : elle possède la plus curieuse collection de conserves. — De conserves?

et comme nous nous cabrions.

— Parfaitement, de conserves, car ici les conserves. Messieurs, sont de vraies visions d'art.

Je sais des bocaux de chinois et d'abricots, Messieurs, qui font pâlir les Van Ostade ;

Rubens seiif, mieux seul Van Dyck peut lutter avec les roses de cbair et les luisants d'argent de certains flacons d'anchois, et les liuitres marinées, Messieurs ! Leur aspect loqueteux et blanchâtre, ces charpies en décomposition (on dirait des fœtus), quel poème !

Tous les sabbats de Goya, ces flacons d'huîtres les contiennent. Ce sont des enfants mort-nés offerts par les sorcières à Mamoun, roi des démons. Je n'insisterai pas sur les vertes phallophorics suggestionnées par les bocaux d'asperges. Quel reliquaire de souvenirs pour une courtisane? ¥a les cédrats donc, les rondes tours de verre où dor-

ment empilés, tels tics capitons, les rondeurs des cédrats ! . . . Ah ! ces cédrats fermes, savoureux, parfumés, à la fois seins et pèches, fruits et chair, c'est dans le boudoir des Mortes, devant les corsages à jamais vides du musée des costumes qu'il faudrait les déguster un à un.

» Hypothétiques gourmandises, oui, Messieurs, et les tons merveilleux, les luminosités glauques, jaunes et vertes de ces conserves, autant de visions d'art! Je vous l'ai dit et vous le répète, la plus prenante nostalgie est peut-être dans les bocaux de légumes et de fruits ... Le végétal d'abord, quelle source de fan-

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