‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 15 sur 19 · M. DE BOUGRE I. ON · texte numérisé non relu

M. DE BOUGRE I. ON

tastique ! Les vieux peintres flamands l'ont bien compris qui , dans leurs Suhbals et leurs Tentations, ont introduit dans l'anatomie de leurs diables et la composition de leurs monstres tous les légumes et les fruits de la création. Vous souvenez-vous, au musée de Bruxelles , de Géronimus Boscli ; tachez de rappeler vos souvenirs, d'évoquer le tableau réprésentant le grand combat des anges et des démons. Il y a là de mauvais esprits figurés, les uns par un poireau, un autre par un navet ailé comme une abeille qui valent en horreur toutes les fantasmagories de guivres et de dragons ; et la fameuse grenouille

l68 M . DE IIOUGREL ON

dont le vcntic ciur'ouvcrt montre un intérieur de grenade, quel imprévu dans l'épouvante, quel comique dans labomination ! Cette épouvante et cette horreur peuvent, puisqu'elles sont de l'art, devenir de la séduction et du charme, et cette séduction, cette attirance même, vous la subirez, vous aussi, quand vous visiterez la collection de ma Dame. Vous avez flambé comme sarments devant ce magasin tout à l'heure; je suis «ûr de vous, vous serez attendris devant l'âme d'Atala. »

— L'âme d'Atala?

0 L'âme d'Atala, c'était un

M. DE EOCGRELOX IÉ9

ananas, Messieurs, un ananas baignant dans son jus, un ananas de bocal de conserve, mais quel ananas! quel bocal !

et quel jus! Quand nous le découvrîmes, M. de Mortimer et moi, à la devanture de ce marchand de comestibles du Dam, nous eûmes soudainement le tréfonds de nos àmcs inondé de lumière, le tréfonds de nos cœurs baigné de ravissement... Il rayonnait ce bocal, telle une monstrueuse émeraudc où se serait (igé un fruit à palmes d'or... Cet ananas, messieurs, c'était tout l'oeil de Barbara et c'était aussi les profondeurs de la mer.

Vertigineux et glauque, il contenait tout l'Atlantique ,

Messieurs, et tout le Pacifique et toutes les Indes, et l'Amérique aussi. C'était je ne sais quelle vision transparente et verte trempée et d'ombre et de soleil, vision ressouvenue traversée d'algues, de reflets et de mâtures, algues mouvantes, mâtures effondrées et reflets perdus, les frofovdeurs de la mer, je vous l'ai déjà dit.

Toutes les douleurs, tous les regrets des départs projetés, des rêves avortés, des joies inassouvies flottaient aussi dans ce bocal. Nostalgique et mystérieux, c'était un lieu de songe hanté de spectres et d'épaves; il y avait en lui de très anciens naufrages et des fantômes d'amours morts. Les

M . vr. B O U G R F. I. O s 1 7 1

feuilles de l'ananas, comme de lents pendules verts, et l'ananas lui-mOme grimaçant et figé derrière les parois s'y animaient, y devenaient dans l'ombre autant d'êtres étranges dont la vie immobile inquiétait.

r. Un abimc, ce bocal, Messieurs , et mieux que cela , l'abîme, l'abime et son cauchemar ondoyant et verdàtrc, l'abime emprisonné dans des parois de verre, et l'âme des voyages, l'amc des pays d'ailleurs, celle des Amériques et des Indes lointaines, l'àme de Java, de Sumatra et des ilcs Heureuses, les iles que l'on n'atteint jamais, l'âme d'Atala en somme (car ce no:n les

1/2 M- I>1' IIOUG R lU. ON

résume toutes) captive, avec le gouffre dans l'apparente banalité d'un bocal de conserve, quoi, tout le sublime de l'Invitation au voyage, tout Baudelaire dans la montre d'un épicier.

» Voilà ce qu'était cet ananas, Messieurs!

» M. de Mortimcr et moi, nous n'hésit.îmes pas; nous n'hésitions jamais, même devant les caniches : nous entrâmes chez ce marchand de denrées et nous achetâmes ce bocal.

» Il orna longtemps le somptueux logis dont M. de Mortinier et moi avions fait notre souffroir, à deux pas même de l'hôtel de l'amiral

M. DK BOU GRELON I75

Riiyttcr, dans la brume et le vent du quai du prince Henri...

Délicieux retrait, Messieurs, que ce gîte enrichi par nous, par lui surtout du luxe et des reclicrclics d'art d'un goût de grand seigneur, car il l'était et plus que personne au monde. C'était même le dernier, et je regrette en vérité que vous ne l'ayez connu ; il vous aurait pris à son charme, vous auriez été pipés h la glu de ses manières; il les avait hautaines et charmantes et rien qu'i le regarder marcher, se lever et s'asseoir, sans même qu'il ouvrit la bouche, cela vous était un bain de délices, un ragoût d'élégance et de beau vivre que vos neveux,

174 M • '"i "OU '■ i< ' 1""

Messieurs, ne soiipv"i"ieront point.

)> Ce cher EJgnrd, il avait vécu cinq ans de sa jeunesse à Londres et cela sautait aux yeux qu'il avait connu Brunimel, le roi Georges et Buckingham. Ce fut, en vérité, un des seuls hommes du siècle, et si mon coeur est crevé de regrets en songeant quel ami j'ai perdu, ce m'est une fierté, Messieurs, que d'avoir été le compagnon d'exil, le Patrocle impavide et fidèle de ce Normand au profil d'Achille. »

Et se versant un nouveau verre de skiedam : « Il était plein d'anecdotes charmantes ; la plupart il les avait vécues. Lasociété dans laquelle nous

M. DE BOUGRELOS IJj

évoluions n'était pas précisément l'assemblée de niuffes d'aujourd'hui ; en vonlez-vous un exemple? On mène grand bruit dans les gazettes autour des chasses données par les financiers de nos jours; ce jont les grands seigneurs de ce temps; pitoyable époque, Messieurs, et plus pitoyable société encore que celle où l'argent est tout.

» £h bien, quand M. de Mortimcr et moi nous courrions le cerf à la mi automne (le cerf ou le sanglier, car nous étions de forts veneurs) chez le vidame de Gendrecourt, dont les rentes étaient plutôt mesquines (soixante mille à peine) et la noblesse

17? M- I)i: BOUCREI.ON

en vdriti rijcente (ces Gondrccoiirt dataient de Louis XII), f avez-vous comment on traitait les hôtes dans ce petit vidamat du Poitou? Les matins de chasse, à quatre heures sonnantes, vingt cousettes, vingt grimbelles à l'aiguille, vingt petites Poitevines fraîches comme pommes d'Api, vint't couturières de la ville envahissaient les chambres d'invités, et prestes, de leurs mains lestes, le dé au doigt, le fil en bouche, nous cousaient vivants dans nos culottes de peau ; on nous gainait point à point dans notre daim poncé, Messieurs, et si précipitamment qu'elles nous piquaient parfois la fesse , et si raides

M. DE BOUGREIOV I77

ctions-noiis, ainsi CJlcionncs, qu'il fallait parfois deux hommes pour nous planter en selle, tels des picadors.

n Une heure de chevauchée et nous étions souples, mais si sanglés dans notre daim et la jambe si adhérente aux flancs de nos montures que nous ne faisions qu'un, nous, notre culotte et notre étalon !

Kt quelle chasse. Messieurs! Pas de CCS nuées de rabatteurs qui effarent le gibier et vous le jettent dans les jambes ahuri, exsangue de terreur, presque chair à pâté.

Trois valets de meute, deux piqueurs et alors tous les sonneurs de trompe, voil.\ qui

Page 1