‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 16 sur 19 · M . DE B O U G K F. L O N · texte numérisé non relu

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suffisait à vingt hommes !

Kous montions à cheval à cinq heure?, la messe une fois dite aux chiens, avant d'entrer sous bois; à huit, nous dépistions la bête; à dix, déjeunions à Poitiers, le temps de laisser souffler les chevaux, et le soir, à six, nous sonnions l'hallali sous les murs de Vienne, de Vienne en Autriche, Messieurs!

» Un archiduc nous y attendait ; voilà quelles étaient les chasses d'alors! Oui, nous étions ainsi, et, le soir, à minuit , nous valsions chez l'impératrice au bal Je la cour ; mais nos culottes de peau étaient cuites. Dans notre temps, une culotte de peau ne

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se portait pas deux fois, a Et s'épongeant le front avec une dentelle en loque, car M. de Bougrelon avait tellement couru en imagination de Poitiers en Poitou à Vienne en Autriche, qu'il en avait chaud, le cher homme, et le fard suintait en grosses gouttes le long de ses joues moites.

■t Cctalt un homme prestigieux, reprcnait-il, et d'une verve intarissable, et quand je vous aurai conté ce qui lui advint en Avranches avec une certaine Mme de Mertigny, beauté plutôt mûre , mais pecquc accomplie, vous l'aimerez comme moi.

» Entre autres avantages (car il était beau comme un

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dieu grec), M. de Mortimcr avait In taille la plus mince, la plus souple et la plus cambrée ; et cette taille de guCpe ou de fille d'Opéra lui avait déjà valu plus de dix duels, tant avec des civils qu'avec des officiers aux gardes, car cette minceur extravagante, plus qu'extravagante, invraisemblable, offusquait, dépis^ tait, enrageait tous les hommes et, vous le dirai-je, offensait toutes les femmes, non, celles que Mortimer traitait en indifférentes, et cette Mme de Mertigny était de celles lA.

» Hautain et sec avec ses pairs, M. de Mortimer était avec les humbles d'une urbanité charmante ; il était même

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familier parfois, mais d'une familiarité exquise, qui semblait demander pardon aux gens de les dominer et le faisait adorer de ceux qui le servaient. Lauzun dans les salons, mais duc de Beaufort à l'office , quand il était en Avranclies, M. de Mortimer, quoi qu'il eût maison montée, valet de chambre, valet de bouche, tigre et piqueur, avait cette habitude de se faire allumer SCS feux et monter ses eaux chaudes par une vieille couturière , longtemps einployée dans sa famille, une terrible duègne , borgniote , boscote et boiteuse qui faisait mal à voir. Messieurs, mais qui adorait sauvage-

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ment ce grand fou d'Edgani.

w Elle l'avait vu enfant...

et l'enfance, c'est l'âge du coeur, quand il ne vieillit pas.

» Cette mère Kidouille (car ce gnome en jupe avait jusqu'au grotesque du nom) vivait même en Avranclies d'une rente à elle laissée par un Mortimer. Edgard l'appelait sa iicrnicre passion et le matin, quand cette effroyable îsidouille, clopin dopant et brochant des babines, entrait dans la chambre de ce dieu d'Homère, lui du fond de son grand lit se plaisait à l'interroger sur les menus faits et l'opinion de la ville et confessait dans la vieille servante les scandales- de la société.

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» Or, lin matin de janvier, A sa question ordinaire : — Eh bien, madame 'Nidouille, que dit -on, ce matin, en Avranclies? La vieille Gorgone, de sa voix de fausset :

— On dit, monsieur de Mortimcr, que vous portez un corset. Alors lui, soudain redressé et vibrant : — Ah ! on dit que je porte un corset ! Et qui dit cela , madame Nidouille? — Mme de Mcrtigny, du coin de la place. — Ah !

Mme de Mertigny prétend que je porte un corset! Eh bien, vous lui direz, madame Nidouille, qu'il est en réparation, mon corset. Vous lui direz aussi, qu'avec ou sans corset, de Mortimer, moi, EdgarJ,

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j'.ii dix centimctres de tour de taille de moins qu'elle, et que je me fuis fort de lui prouver...

ou plutôt, ne lui dites rien du tout. Ah ! cette renchérie prétend que je porte corset : je ferai éclater le sien ou l'amour n'est plus mon maître.

» Et il le fit comme il le dit. Qiioique cette Mcrtigny eût trente-cinq ans sonnés tt ne fût que juste avenante, encore accommodée à l'eau de lys et tapée par le coiffeur, Mortinier la courtisa, la força dans sa vertu rancie, la conquit et l'engrossa et quand la médisante, une fois bien enceinte, eut la taille gâtée et, sur le point d'accoucher, dut garder la chambre, le long des jours

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affalée sur un sofa, Mortimer l'alla voir, le buste sanglé sous sa rhingrave d'un des corsets de la belle (elle en avait tant oubliés chez lui), et, la main une fois baisée, les nouvelles prises, le bichon caressé, Mortimer se levait tout à coup et, d'un geste écartant sa rhingrave : « Vous avez dit, Madame, que je portais un corset; j'ai dû, par galanterie, ne pas vous faire mentir, mais il m'a bien fallu prendre le vôtre, ignorant les aJresses, les hommes savent- !s où se font ces machines?

Mais vo)cz. Madame, l'cxtrémité où vous m'avez mis en me forçant à vous engrosser pour le prendre ; vous n'en

port(.-z plus et c'est moi qui suis dans un étui. Mais daignez remarquer que cet étui ne nie gêne pas. » Voilà riiomme qu'était ce Mortinier.

» Ce qu'il aimait cette âme d'Atala ! Ce qu'il y vo3'ait surtout ! Sa verve là-dessus était admirable; il ne tarissait pas.

C'était une mer de verre éternellement chaude, des forêts de madrépores et de pendules violâtres et tant d'êtres étranges à travers les parois. « Attention, me disait-il souvent, les yeux fi.xés sur le bocal, l'ombre des grands voiliers passe sur les dahlias des forêts sous-marines ; je suis en ce moment à l'ombre des baleines qui s'en vont vers le

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pôle ! En ce moment, des calfats déchargent des vaisseaux pleins de neige dans le port », et c'étaient des morses et des phoques qu'il voyait nager à reculons dans l'eau verte des anses ; des veaux marins chevelus comme des femmes et roses comme des filles se révélaient à lui dans des grottes, puis il partait pour Java, arpentait des terrasses où les brises du large remuent d'un rythme calme des bois de bananiers et de souples palmiers comme autant d'éventails, et c'étaient les suggestions perfides et poivrées des pays J'A5,ic , des villes d'or de l'Inde et des prêtresses d'In- Jra.

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» Cette âme d'Ataln, nous ilûmcs nous en séparer quand de Mortimer, ruiné par la mort de son oncle de Blesscniecourt, se vit tout à coup privé de ses rentes : quatrevingt mille livres par an, qui nous glissèrent, ce jour-là, entre les doigts, et tout un drame, une mort imprévue, sinon violente , toute une histoire que je vous raconterai vin de ces jours, car voici l'heure où je dois aller retrouver celle qui veut bien être pour moi une autre Barbara.

» Kons fîmes don à cette dame de l'âme d'Atala. Tout Amsterdam amateur s'étouffa à notre vente ; ce furent de

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folles enchères, mais nous ne vendîmes pas Atala ; autant eût valu vendre un peu de notre âme. Nous sauvâmes aussi quelques joyaux, des souvenirs, des miniatures, touchantes épaves; vous les verrez un soir chez moi.

<i L'âme d'Atala est chez cette dame. Conquise à nos idées, enivrée du charme glauque et visionn:iire qui dort dans les bocaux de conserves, cette femme incomparable, où je vous conduirai, en possède aujourd'hui tout un musée.

Messieurs, un musée prcfti-

gieux et bien fait pour vous plaire . Mais je dois vous quitter : une femme n'attend pas. »

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