‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 5 sur 19 · M . DE B O U G R E L O N · texte numérisé non relu

M . DE B O U G R E L O N

bait sur le crâne. « Je me nomme monsieur de Bougre- Ion, Messieurs. »

Il Du gin, Dcborali, et de mon gin à moi » ; et quand la fille eut posé devant le vieux fantoche une bouteille de Dclft large et pansue comme une mamelle de chèvre dans son encorbellement d'osier : •■ Je n'en bois jamais que de di.\-huit cent cinquante, il faut à ces drogueslà quarante années de bouteille ; retour des Indes, ces alcools du Nord sont parfois merveilleux, mais je vous dois

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la vérité, celui-là n'a pas navigué ; il est de haut goût pourtant. Vous en oITrirai-jc, Messieurs? »

Il parlait, la tête relevée, d'un ton déclamatoire et hautain de père noble, l'estomac bombé comme une proue, les épaules effacées exagérément.

Déborah avait empli nos verres, et lui, l'attirant au passage, l'avait assise sur ses genoux ; groupe extravagant et presque tragique que cette maritornc installée à califourchon sur la cuisse maigre de cet ancêtre à tête de spectre, spectre bravache et paillardant ; car il avait glissé une main sous les jupes de la fille, et de l'autre, une main dessé ■

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chée de momie, évidemment fort belle autrefois, mais macabre sous les lourds anneaux de cuivre doré passés à tous les doigts, il lissait ses raides moustaches teintes, et c'était presque une scène d'Holbcin dans le clair-obscur irisé de ce bouge, que cette grasse fille rose trop en chair et trop blonde se frottant caressante à ce cada%-re peint, corscté, maquillé et cravaté sous son cache-nez rouge, tel un roué de la Régence, d'un flot de

dentelle d'or

. . .!a prostitution câlinant la Mort, mais monsieur de Bougrclon ne désarmait pas :

■< Vous êtes nouveaux débarqués i Amsterdam, Messieurs i"

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est-il indiscret de vous demander depuis quand? Vous avez déjà parcouru la ville, visité les musées, les églises et les filles. Amsterdam est, palsambleii, une cité assez mystérieuse ; ses maisons semblent transparentes, ouvertes à tout venant; il n'y a que des fenêtres, on le croirait du moins, et nous autres fats (nous le sommes tous en France) nous croyons posséder en trois ' tours de ville les Hollandaises et les Hollandes, Rotterdam et La Haye, le Zuyderzée luimême quoi, toute la mer du Nord. Erreur, Messieurs, la Hollande est une coquette, elle s'ofTre toute et ne se donne pas; Teau des canaux

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est bien profonde, les bateaux s'y reflètent et ne s'y enfoncent pas ; s'ils s'y enfonçaient.

Messieurs, on ne les reverrait pas. Amsterdam, Rotterdam et tous les Dam du monde sont bâtis sur des gouffres, sur pilotiF, songez a cela.

« C'est à travers ces pilotis que je veux vous piloter.

Messieurs. Votre insoucieuse ignorance me cbarme et m'apitoie; on n'est pas fat à ce point . En vérité, c'est délicieux : les maisons de ce pays vous ont paru de verre ; elles sont de corne, Messieurs, le cocuagc y fleurit comme la tulipe, mais repousse tout engrais étranger. Il n'y a que des fenêtres, vous l'avez dit.

mais il n'y a pas de portes, ou si peu : maisons de poupées, mais d'autant plus dangereuses, car la poupie, c'est la femme, la femme attifée, maquillée, toute de futilité et de mensonge, car elle est vide et n'a pas d'âme, et c'est ce vide-là qui nous attire, nous autres hommes ; c'est le gouffre, l'éternel gouffre des villes en Dam sur pilotis. »

Et, tout à coup interrompant ;a conférence pour flairer de près la camisole de Déborah : « Votre chair est assez fine, ma fille, mais votre musc empoisonne. Où avez -vous pris ce parfum? Le barbier qui vous l'a vendu est si'irement un rôtisseur : c'est à la graisse

d'oie que vous êtes accommodée ! je vous enverrai demain un flacon de bergamote et un pot de pâte d'amandes préparée au suc d'amaryllis ■> et s'étant brusquement levé, le temps d'époussetcr d'une cliiquenaudc les grains de tabac restés dans sa dentelle d'or, M. de Bougrelon prenait sa canne négligemment, nous laissant solder la dépense.

" Amsterdam nous attend, permettez-moi. Messieurs, de vous en faire les honneurs » ; et comme les deux filles nous suivaient quémandeuses jusqu'à la porte : u Un peu de pudeur, mesdemoiselles, nous prenez-vous pour des matelots, et ne voyez vous point

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que ces messieurs sont des gentilshommes. Nous reviendrons. » Un charabia flamand accueillait cette promesse, des injures sûrement; on huait notre sortie. 11 se passa même une chose extraordinaire .

Gudule, que je croyais plus douce, furieuse de voir qu'on emmenait ses clients, saisissait M. de Bougrelon à la taille, sa taille mince et busquée, et, le soulevant de terre entre ses bras robustes, le faisait pirouetter en l'air comme un fétu, puis le déposait sur le sol ; et c'était un gros rire d'insultes à la faiblesse du vieillard.

« Elle est un peu familière, se contentait de dire M. de

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Bougrelon. On étouffait dans ce bouge, Messieurs. »

Après avoir marché quelque temps de compagnie, comme nous débouchions de la rue sur la perspective d'un canal :

<■ Beau spectacle géométrique et calme, un des seuls qui conviennent aux âmes tumultueuses , interrompait notre étrange compagnon. Il y a près de trente ans, Messieurs, que j'habite les Hollandes ; l'aventure qui m'y amena est une histoire bien mélancolique, et, vous l'avez deviné, une histoire d'amour. Oui, il y a quelque trente ans, je quittai la France. Kous nous fixâmes d'abord à la Haye, M. de Mortimer et moi, car je

m'exilai pour un homme, Messieurs, mais naturellement, il y avait une femme là-dessous. En dix-huit cent quarante, nous avions encore de ces amitiés héroïques. Quand Mortimer fut obligé de quitter Avranches après son duel avec lord Finghal, je le suivis, Messieurs; aurais -je laissé s'éloigner seul, loin des siens et de son foyer, un ami de plus de vingt ans, un homme dont toutes mes maîtresses étaient folles, et qui, dans plus de deux cents assauts, me désarma à la troisième reprise et sans en tirer vanité aucune, MtSiieuis

1) Nous avions eu, durant vingt ans et plus, les mêmes

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femmes et les mêmes chevaux, et quand, dans ce malheureux duel avec lord Finghal, la loyauté de M. de Mortimer fut soupçonnée...

» Ce grand enfant terrible avait soulevé d'effroyables rancunes dans cette petite vHle d'Avranches ; il était étrangement beau et c'est la seule chose que les hommes ne pardonnent pas à un autre homme. Messieurs. Il était fier, avec cela, et d'une fierté charmante qui enrageait tous les fats de la province; figurez-vous que cet homme adoré ne soufllait jamais mot de ses bonnes fortunes; le moyen, avec cela, qu'il n'cfit pas d'ennemis.

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» Mous cmigrâmes donc de compagnie. Paris, où régnait ce gros d'Orléans, était trop petit pour nous, et c'est La Haye qui nous hébergea d'abord, oui, La Haye eut cet honneur, La Haye et son musée royal où tant de beaux portraits nous apparurent souvent comme notre propre ressemblance, car j'étais beau à ■ ma manière, moi aussi. Nous y tournâmes quelques têtes dans cette aristocratique et tranquille La Haye ; le cadre y était au niveau de nos personnes et, les soirs de bal à la cour, le « Encore une malheureuse qui vient pour moi », dont Mortimer accueillait l'entrée de chaque femme, n'était pas

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un si hardi paradoxe qu'on eût pu le croire. Qui eût résisté à sa prestigieuse élégance, à ce profil de jeune dieu, mais un dieu de Versailles, majestueux comme un Bourbon, impertinent comme un I.auzun, un dieu royal et grand seigneur.

» Il avait rapporté de notre Normandie royaliste des raffinements de tenue et des reclicrclies d'ajustements qui devaient subjuger ces barbares Zélandes. AU ! si vous l'aviez vu faire son tour de parc, de deux à quatre, par les bnimcuscs journées d'hiver, ou bien saluer les belles dames au quinconce, autour du vivier, les malins de gtl, à la sortie

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de I.i niesfc Ju château.

C'étaient des palatines de martre zibeline à cinquante louis la peau, Messieurs; des houppelandes de drap violet évêque doublées de renard bleu ; des manchons énormes, de vrais bonnets de sapeur en poils d'épagneul blond comme des cheveux de femme et dont,, pour saluer les infantes, il retirait une main gantée de peau de loutre noire. Des gants extraordinaires. Messieurs, dont chaque doigt était ongle d'agate, une patte de tigre ou la main du diable :

une invention à lui d'une bizarrerie tout à fait délicieuse, et qui lui ressemblait. C'est lui qui lança, le premier, les

chapeaux de velours noir à large boucle de diamants du Cap sur haut ruban de moire ; et le soir, quand il allait dans le monde, il poudrait ses moustaches, qu'il avait blondes et fort belles, d'un étrange mélange de poudre bleue et d'or. De loin, on eût juré un scarabée, un scarabée d'Egypte posé sur une rose rouge; car, jusqu'au dernier jour, il eut les lèvres les plus vermeilles, k croire qu'il les avait peintes avec le sang des cœurs.

» Le mojen de résister à de pareilles fantaisies?

i> Et ce héros dut s'exiler pour une petite présidente i la cour de Cacn, car Mortimer était Normand, comme moi,

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Messieurs. Nous étions tous les deux de cette race de géants, blonds et forts, hardis à la conquête et hardis à l'amour, impérissables aventuriers dont le sang bleu fleurit encore dans les pairies de Londres, race immortelle dont Firréfrénable esprit d'aventure a conquis à l'Angleterre les Indes et toutes ses colonies.

» Ce fut donc pour une petite présidente, mauvaise noblesse de robe, et de beauté insignifiante, ma foi, que Mortimer se prit de querelle avec ce lord Finghal, colonel au 3' régiment d'Highlanders, alors en congé dans notre vieille ville de Caen, car notre

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grasse et tiddc Normandie en attirait alors bon nombre en liiver, de ces longs échassicrs d'Outre-Manchc ; bref, pour une vétille, cette Mme de Brcsveville regardée d'un peu près, mon ami, qui courtisait cette caillette, provoqua l'impertinent, et à vingt pas, dans une allée de parc, cassa la tête à cet Anglais dévisagcur de femmes, mais d'assez singulière façon et qui mit la marécliaussée i nos trousses. Un hasard prestigieux, en vérité, la plus imprévue fatalité qui voulut que ce lord Finghal fût tué par sa propre balle...

.M. de Mortimcr avait le crâne si dur, du granit. Messieurs, que la balle de ce maudit

Anglais fit ricocliet sur son front et alla tuer net notre bel Higlilander. Il tomba comme une masse, au bout de son allée, la tête en éclats.

Mortimer lui - même n'en revenait pas. « Je repousse les balles », se contenta-t-il de dire en me remettant son arme; mais le soir même nous dûmes quitter la ville au plus vite. Ne nous accusait - on point d'assassinat, oui. Messieurs ; on avançait même que moi, le témoin de Mortimer, j'aurais visé et tué l'adversaire de mon ami. On ne nous accusait que de cela, c'était bien nous connaître en vérité !

Machination infâme, Messieur, et bien digne d'une

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ville où siégeaient, au tribunal, des robins de campagne dont les ancêtres avaient servi les plats ! Nous dcguerpimes à la tombée du jour, persuadés et non convaincus par la marquise de Brindccourt qui nous prêta sa berline. Nous ne pûmes résister aux larmes de cette noble femme en cheveux blancs. Mortimer la vénérait à l'instar de sa mère qu'il n'avait jamais vue la douairière

l'avait élevé sur ses genoux ; ce grand cœur ne put voir fe trainer sur les dalles les augustes rotules sur lesquelles il avait joué enfant... Nous parûmes, monsieur, par le plus triste soir de pluie ; triste soir, l'on eût dit que tout le ciel

de 1:1 Xormandie pleurait ; nous ne revîmes jamais ce pays, et c'est ainsi que ce héros, ce dernier descendant d'une race de preux, et qui n'eût dû jamais s'éteindre, gâcha le plus bel avenir et cela pour une petite femme aux cheveux blonds d'étoupe et que vous n'eussiez point regardée à Paris. Mais cela, c'est la vie.

Un caillou sur la route peut faire trébucher un géant.

Mais un rendez-vous m'oblige à vous quitter. Messieurs; je n'avais point prévu l'agrément de votre rencontre. Une femme de la noblesse, qui me veut quelque bien, m'attend; d'ailleurs, vous devez être chez vous dans Calver-Straat ;

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je suis à vos orJrcs pour demain, si, toutefois, je ne suis point importun, Messieurs.

Votre hôtel? J'y puis être à neuf heures, et sous les armes, trop heureux si je puis vous faire voir en Amsterdam quelques coins dignes de votre curiosité, n

Un grand coup de chapeau, un redressement subit de tout son long buste, il avait disparu.

t 'if .

L ESPAGNOLE TATOUEE

« 1-c Musiic! c'est au Muiée que je vous conduis. » A neuf heures sonnantes, comme il avait dit la veille, M. de Bougrelon était i notre liôtel. La japibc un peu raide, mais d'un

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pas majestueux, il en arpentait le hall, le buste plus impertinemment redressé encore que de coutume, au grand scafldale des braves Hollandais, se gavant, autour des tables, de mortadelle, de saucisson et d'immenses bolées de café au lait.

Avertis par le portier, monté jusqu'à nos chambres nous informer qu'un saltimbanque nous réclamait en bas, nous avions immédiatement deviné de quoi il retournait. Un saltimbanque! ce vieux gentilhomme normand, ce fils d'anciens pirates conquérants des trois îles, décidément, à l'étranger, comme en France la valetaille a partout la même

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crasseuse irrévérence pour tout ce qui est misère héroïque et haillon grandiloquent. Nous, de descendre en toute hite, pour éviter une avanie au dernier représentant d"unc race illustre. Il était temps : tout le personnel de l'hôtel, aussi bien que les gens descendus à VAdtian, que les valets et sommeliers, avait fait cercle autour du prestigieux ami de M. de Mortimer; mais aussi ce matin-là, M. de Bougrelon avait vraiment outrepassé la mesure. Pour nous faire honneur, le vieux beau avait endossé une telle houppelande de drap carmélite et un tel bonnet de fourrure, que le souffle nous manqua. A bran-

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debourgs de soie olive et plus historiée de soutaches qu'un dolman de magyare, c'était, pincée à la taille et battant à mi-jambes, un vêtement imprévu, même en Amsterdam, où les passants des rues ont encore le costume de l'amiral Ruytter. C'était tout ce qu'on voulait, excepté une houppelande, la robe de chambre d'Argan, le caftan d'un chef du Caucase, la pelisse d'un juif de Varsovie, quelque chose d'innomable, d'extravagant, et cependant de déjà vu à la retraite de Russie, une épique défroque qui eût fait la fortune d'un premier rôle de drame sur une scène du boulevard. Une vieille toque de

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loutre, large comme un sombrero, coiffait en diadème cette vieille tcte spectrale ; des bottes en cuir de Russie, où des éperons d'argent rouaient d'énormes molettes , complétaient l'accoutrement. Enfin, de ses deux mains le vieux fantoche tenait,' pressé sur sa poitrine, un fabuleux manchon jadis noir, maintenant roux, un manchon tout frisé, défrisé, dépoilé, évidemment la peau d'un vieux caniche, et il souriait, le monstre, et d'un ton péremptoirc : « Je me suis mis en frais. Comment me trouvez-vous? .. Et se dandin.int sur place : « Vos tailleurs de Paris sauraient-ils maintenant couper dans leur Flln- i.f

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une pareille houppelande ?

Tàtez-moi le grain de ce drap, et voyez comme elle me prend la taille sans me brider aux hanches! Quelle liberté dans les épaules ! J'y suis chez moi.

Et cette toque, elle est de loutre vierge, messieurs. Q.uand je l'arborais pour la première fois, c'était sur l'étang de Groningue, au patinage du parc.

La duchesse Wihelmine (une femme exquise, et comme il n'y en a plus) nous y donnait une fête de nuit, des costumes, des traîneaux, des torches et des masques. Ce fut une des dernières féeries du siècle. La duchesse y parut en princesse mongole et moi en seigneur groenlandais : nous ne nous

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quittâmes pas de la nuit. La Gabelle de La Haye parla toute une semaine Je cette princesse de Mongolie et de ce duc de Groenland; M. de Mortimcr avait revêtu, lui, un fabuleux costume de sultan de Samarcande. Tudieu! nous savions dépenser l'argent, nous autres émigrés. J'eus donc celte toque pour ce bal : )c dis bal, c'était du patinage et surtout du bndinage , mais du badinage amoureux, élégant, mu'îqué, frivole et passionné, futile et sombre, car on mourait parfois, oui, pour un regard écliangé, une main étreinte dans l'ombre, que sais je, un baiser surpris, oui, nous étions ainsi. J'eus donc pour cette

fête exquise et pour cette temnic plus exquise encore, la toque que voici ; quelques glands d"or Tagrémentaient avec un falbala de perles ; le falbala s'est égrené, nostalgique monture autour d'une peinture sur ivoire que vous verrez chez moi quand vous me ferez l'honneur de franchir mon seuil. Messieurs.

Les glands d"or, je les ai ôtés, comme j'ai retiré ceux de mes bottes ; il faut savoir sacrifier aux préjugés de notre époque ; il faut surtout se résigner parfois aux idées préconçues de nos plus chers amis, n'est-ce pas, Messieurs? Et avec un très fin sourire : Cro3'ez, Messieurs,

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que si j'avais encore mes cent raille livres de rente, mon élégance serait plus discrète , mais la pauvreté se doit à elle-même d'être fastueuse :

les seuls millionnaires ont droit aux vêtements couleur suie. — Et sur une preste pirouette de ce grand corps ankylosê : C'est au Musée, Messieurs, que je vous conduis. »

Et quand nous fûmes dans la rue : « J'y fais toujours un peu émeute, nous disait -il d'un ton mélancolique. Si retardataires que soient ces pays, ils ont marché, et moi je suis resté stationnairc, je suis une idée dans une époque ou il n'y en a plus. Quoique nou-

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veaux venus en Amsterdam, vous leur scmblcz des leurs, tandis que moi, qui vis chez eux depuis quarante années, je... Mais l'étrange est partout étranger. La fidélité, c'est une telle originalité, que, dis-je?

c'est pis que de l'originalité :

c'est un exil , Messieurs .

Q.u'est-ce qui est fidèle, aujourd'hui?-'Et l'exilé est toujours seul. Or, c'est mon orgueil que cette solitude.

J'y suis au pilori, mais j'y domine la foule. Qjie peuvent m'importer , à moi qui ai connu une amitié sublime, à moi qui ai vécu dans la compagnie de femmes idéales (les dernières femmes, vous m'entendez, Messieurs, d'ime so-

ciété à jamais disparue), que peuvent m'importcr, vous disje, les petits cris d'effroi des bourgeois aux fenêtres et des galopins se retournant sur moi, quolibets des passants à la religion du passé ! On me bafoue, et je m'en loue, oui, je m'en loue. Mieux : je m'en fous. Messieurs. »

Et comme nous acquiescions d'un sourire à la tristesse, somme toute, attendrissante de SCS rodomontades : " Aimez-vous les Musées, Messieurs? M. de Mortiracr et moi y passions les meilleures heures de notre exil. I.cs portraits de femme?, ali ! les longs enchantements versés par les regards peints de ces portraits !

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Je ne sais si vous ressentez coramme moi, Messieurs, il y a de la magie dans certains visages des vieux maîtres. Tel que vous me voyez, quand j'habitais Florence (car j'ai habité l'Italie), je passais tous les matins deux heures aux Uffizi. J'avais là trois maitresses, trois mortes dont les vivantes auraient pu être jalouses et à bon droit ; et en effet, de toutes les vivantes que j'ai connues, une seule excepté, le temps a fait de la cendre et des larmes, tandis que ces trois portraits-là. .. , l'un était de Léonardo, vous l'avez de\-iné , un homme comme moi aime toujours le Vinci, l'autre un Luini : il repré-

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sentait une courtisane, une femme rousse, mais d'un roux comme seuls ces Italiens savaient le peindre avec des rubis et des perles tressés dans l'or des nattes. Je dis une courtisane, une Hérodiade sûrement, car elle portait, et avec quel geste! une tête sanglante sur un plat de vermeil, et, si hideuse que fut cette léte, pâleur séreuse et prunelles révulsées, j'aurais voulu que cette tétc fut mienne, et, décollé pour décollé, j'y eusse consenti, pour être ainsi triomphalement porté par cette femme triomphante . Cette Hérodiade avait un arc de sourcil et un arc de bouche, les sourcils si noirs et la bou-

6o M . I) li B O U G R n I. O N

che si royalement fardée, que le coup de foudre était triple.

Ah ! ces trois arcs tendus !

Cupidon était embusqué derrière chacun d'eux et c'était la triple détente, la triple atteinte aussi, au cerveau d'abord, droit au cœur ensuite, et le dernier... vous savez bien où. La terrible femme, terrible et exquise, mais celle-là, j'avais une raison pour l'aimer. Elle était la ressemblance indécente et périlleuse d'une adorable et sauvage Espagnole, j'ai dit Espagnole et je vous vois sourire.

Quoique je l'eusse connue h Paris, cette Espagnole était de grande race, Messieurs ; elle était née DcUa Morozina

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Campéador Cantès, et c'était une femme héroïque. Mariée à treize ans à un général mexicain tué pendant l'insurrection, elle avait assisté à la prise de Puebla ; mieux, elle l'avait défendue. Hlle avait le portrait de son mari tatoué sur le sein gauche, et, quand elle se dénudait pour le bal, ce tatouage entrevu semblait m réseau de dentelle, un lambeau de mantille sur le blanc de sa peau ; c'était divin, d'un raffinement de coquetterie exquis, tatouage épique qui la faisait plus belle. On eût voulu à force de baisers effa cer de cette gorge l'image du mari, mais elle était indélébile ; la marquise DuUa Moro-

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zina Canipéador Cantès était inaccessible. A la prise de Puebla, elle avait subi les horreurs du viol, un viol atroce, Messieurs : vingt chefs d'insurgés s'étaient disputé à coups de pistolets la sauvage volupté de la posséder le premier ; ils déchargèrent deux cents balles, cinq de ces forcenés périrent, et cette femme infortunée subit le choc des quinzes autres fumant de rut et de carnage, et cela renversée SUT les cinq cadavres encore tiède?, et elle n'en mourut point. Messieurs ! mais elle ■fit vœu de chasteté.

» Une femme vraiment femme, qui a connu l'horrible volupté de quinze viols, est

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défendue par le souvenir ; la marquise était de celles-là.

C'était une ârap murée dans l'épouvante, une chair figée dans l'indignation.

» Et pourtant, quelle coquetterie : elle avait rapporté du Mexique les plus beaux joyaux ; mais d'un invraisemblable écrin, elle ne portait jamais que les rubis, pierres sanglantes sur une femme jadis ensanglantée, mais elle les portait comme un cilicc ; et c'est là qu'éclatait la sauvagerie passionnée de son àme.

Elle portait ces rubis sans monture, quinze rubis (car il y en avait quinze, en souvenir de ses quinze violateurs), et CCS rubis attestatoircs, elle les

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