‹ M. de Bougrelon [par] Jean Lorrain [pseud.] Illustrations de Marold et MittisChapitre 8 sur 19 · M . DI- BO UGREI.ON · texte numérisé non relu

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von? C'est un SL-pulcrc. C"cst dallé avec des pierres tombales, on marche sur des morts et Dieu en est absent... C'est comme la basilique de Bâle.

Pour moi, je hais, et de belle haine, ces peuples parpaillots.

Luther est l'ombre de ce siècle.

Le catholicisme était rouge ; le protestantisme est pis, car il est incolore, il est neutre et marche dans l'histoire vêtu de droguet gris comme un croquant. 11 a supprimé les vitraux des églises, c'est tout dire, et remonté la guimpe des femmes jusqu'au menton ; ce fut l'abolition des seins et des saintes, de tout ce qui fleurissait les yeux... Les vitraux flambovants des reines

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en robes gemmées et .de nudités d'archanges, c'était un peu de ciel vivant dans les ogives. La gorge nue des femmes saillant hors des corsages, c'était un peu d'amour, donc encore un peu de paradis, dans la grise monotonie des jours.

» La mort de la joie, voilà ce qu'a été le protestantisme, Messieurs, et ce fut aussi la mort du luxe et de la luxure.

Vous me souffleterez avec Rubens et Van Dyck ! Je vous répondrai : Rubcns était un ambassadeur, il connaissait l'École de Venise et avait peint pour le Luxembourg la plus italienne, que dis-je, la plus florentine de nos reines :

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j'ai nommé Marie de Médicis.

Quant à Van Dyck, il vivait à la cour d'Angleterre, et à la plus fastueuse et à la plus élégant* des cours, celle des Stuart, ces Valois de la Grande- Bretagne. Ceux-là, je les excepterai donc ; mais les autres, tous ces Cornélis, Jan, Peters et Joris plus ou moins Van dcn Put ou Poters... des noms à coucher dehors , avouez-le, qu'ont-ils peint?

Des bourgeoises et toujours des bourgeoises, des drapières, des béguines et des femmes d'échevins. Les Espagnols seuls ont peint des filles de rois, les Italiens des maîtresses de papes ; ces bons Flamands n'ont vraiment magnifié que leurs

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corporations. Vous avez visité Hark-m ? Quels Franz Hais !

les plus beaux incontestablement, mais, somme toute, ce sont des syndicats, pis, la garde nationale de ce temps, car, ne nous y trompons pas, Messieurs, c'est le costume qui vous illusionne, et si ces Flamands moustachus ont l'ipée au côté, c'est comme chefs de la milice et non point comme gentilshommes.

n Gardes civiques, compagnons de leur Gilde, mais grands seigneurs, non pas ! Et encore cette épée qui vous séduit et vous déroute, ils la doivent i la conquête espagnole. C'était la riposte impoféc de tout un peuple en péril,

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la réplique à l'échafaud en permanence sur la place de l'Hôtelde-Ville de Bruxelles et la place du Marcliê-aux-Herbes d'Anvers. Il fallait bien répondre au duc d'Albc ; et puis, osezmoi comparer ces bonnes colicliemardes hollandaises aux fines épées damasquinées or et fer niellés, de la Reddilion des lances de Brida.... Ah ! Vélasquez, Messieurs, celui-là, c'est mon peintre. »

Et fantomal et tragique dans le clair-obscur des petites salles si savamment aménagées du musée, M. de Bougrelon, tour à tour arrêté devant la Vieille femme de Rembrandt, et un intérieur de Gérard Dow, se cambrait avec em-

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phase dans sa rliingrave carmélite, brandissait vers les cadres réche%élement fou de son affreux manchon, pérorait, s'emportait avec des éclats de voix, des silences, des poses, de gestes de théâtres, arpentant tout à coup vingt mètres de galerie, tout à coup immobile, figé, tel un marbre, sur le parquet ciré où tremblaient, reflétés comme dans une eau dormante, les énormes molettes ^e ses éperons :

I' Non, Messieurs, concluaitil avec un redressement de tout son long buste, je ne saurai m'y faire. Ces figures d'outardes ne requerront jamais un de Bougrelon : piteux portemanteau pour accrocher

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les haillons de mon rOve. Mais il y a mieux ici que les tableaux, suivez-moi. n

Et, tournant brusquement les talons à la Roude <h miil de Rembrandt, il prenait à gauche un escalier conduisant aux salles du rez-de-chaussée, descente difficile à cause de ses vieux genoux ankylosés, descente un peu macabre sous son pas raide et saccadé d'automate, sonnaillant la ferraille à chaque degré, et qui le faisait, dans ce jour pâle de janvier, pareil à quelque caricaturale statue du Commandeur.

Les placides gardiens nous regardaient passer, braves Hollandais tout pareils, dans leur flegme et leur houppelande

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galonnée, aux portiers officieux des lupanars du Ness.

« Car c'est au lupanar que je vous conduis, Messieurs, nous déclarait le vieux fantoche, mais au lupanar des souvenirs; car les femmes dont vous allez subir, et jusqu'au désir le plus aigu, l'obsession décevante, vous ne les verrez même point. Je vous conduis dans le vestiaire des mortes ; c'est devant des lambeaux d'étoffe, des robes i jamais vides, des corsages de néant, devant la défroque des siècles passés, devant les loques des amours défuntes, que je veux vous griser du douloureux opium de ce qui aurait pu être et de ce qui n'est plus.

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Oh ! le dcfi du flacon vide, Dont le parfum pur et discret Ne laisse à notre lèvre avide Que désespoir et vain regret !

Et, soulevant brusquement une portière ; « Préparez-vous à toutes les souffrances, nous disait-il d'une voix étrangement adoucie; nous sommes ici dans le royaume de l'éternelle mélancolie ; c'est un boudoir de spectres. Regardez plutôt ces vitrines; mais ces spectres ont laissé là leurs linceuls de velours et de soie palpables et tangibles pour nous forcer à les ressusciter dans notre souvenir. Nous sommes ici dans une cr3'pte et aussi dans un oratoire, mais

un oratoire qu3si-divin où les christs surgiront de leur cadre si nous savons les regarder; et ils en surgiront d'autant plus qu'il n'y a rien dans ces cadres magiques, rien que nos regrets et nos pensées. Ce ne sont que des cliiiïbns de soie, de linon et de brocart, mais combien évocatoires ! C'est la poussière des siècles que nous allons remuer ; mais dans cette poussière, il y a des baisers, de la folie, de l'amour et des larmes. Nostalgiques poupées, Messieurs! »

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Le vestiaire du Souvenir!

C'étaient dans une enfilade de s.illes éclairées par de hautes fenêtres, des vitrines et des vitrines rangées le long des murs, de vastes armoires de

verre pareilles à des blocs de glace où les modes des siècles défunts seraient apparues figées. Touchantes boites à conserve d'élégances surannées, c'étaient les jalles dites du costume, celles-là même où la méticuleuse Hollande garde et détient à l'abri de la poussière et de ses humidités la défroque galante, robes, habits et parures des régnes précédents ; et c'étaient, à côté des longs peignoirs à plis imités de Watteau des scènes champêtres de Pater, les gros de Tours, brochés de lis d'argent sur fond vin de Bordeaux, des robes à paniers, les délicats pékins à raies à côté des nattes de soie, brocarts feuillages de

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vert m3rte, et les satins lustrés, comme rigoles de givre, avec des astragales et des lacs d'amour, des guirlandes d'oeillets et des corbeilles fleuries rattachées dans rétoffc par des nœuds de ruban... C'était, bouffant encore à la place des s.ins, plaquant i la place des ventres, l'énigme irritante des corsages et des jupes; et c'étaient des lampas bossues de gros bouquets de roses rouges sur fond d'or, de? étoffes fastueuses et lourdes qu'on devinait avoir été jadis portées par des femmes de gros banquiers et de riclies marchands, toute la folie de l'or des comptoirs d'Amsterdam . tout le luxe écrasant de la Compagnie

des Indes, la massive opulence des insolents bénéfices des tailleries de diamants ; visions d'énormes gorges à la Jordaens et de hanches de raaritornes dans des satins truites, écaillés, damasquinés comme des armures, semés de grenades à l'ècorce entr'ouverte et de longs ananas; puis c'étaient, à côté des verts résédas pâlissant jusqu'au soufre, les roses saumon, fleur de pêcher, encore atténués par la brume des gazes et des linons, toute la mélancolie d'agonie du dixhuitième siècle finissant, tendres bleus de lin et lilas douloureux, nuances comme poudrées en même temps que lavées par les larmes, berge-

ries de Trianon émigrées en ces froides Hollandes, rêvasseries sentimentales de Jean- Jacques exilées avec la noblesse de Versailles à la cour des princes d'Orange, touches discrètes et parfumées de l'élégance française réfugiée en ce pays pendant la Révolution.

Knfin, c'étaient à côté de la parurc des femmes les liabits des hommes, habits Louis XV, vestes d'appartement et rbingraves de cour brodées et rebrodées, lleurics comme des parterres, longs gilets de nuances changeantes étoiles de strass, miroitants de paillettes avec autour des poches la guirlande obligée de narcisses et d'a-illtts, et des vc-

9 t M . DF. liO UGRKt.ON- IourS frappés bleu de roi et vert mvrte et justaucorps de bergers héroïques, zinzolfn et vert céladon, évoquant la vision de torses longs et minces de danseurs de ballet et d'éplièbes guerriers, tous les plaisirs de l'He eiichan.'ee, les fêtes mythologiques de Versailles et les bals masqués sur les étangs gelés des parcs de La Haye.

Et à mesure que nous avancions, lents et recueillis, le long de ces vitrines pareilles à des sarcophages, une infinie tristesse, une tendresse apitoyée, nous pénétrait, lassante • et reposante à la fois, et, les membres comme dénoués, nous voguions, de-ci, delà,

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hors du siècle , non plus comme dans uii musée, mais comme dans une chambre de malade , craignant presque d'éveiller des âmes dans les oripeaux exposés sous nos }eux.

Le boudoir des mortes :

M. de Bougrelon avait dit le mot juste: c'était un boudoir funèbre pieux et coquet, troublant comme une alcôve, mais froid comme une sacristie dont le vieux fantoche nous faisait les honneurs. Instinctivement, nous avions fait silence : trop de fantômes nous escortaient, l'atmosphère en était peuplée, il y en avait d'embusqués à tous les coins.

Nous étions m.iintcnant

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devant les coifl'ures, les coiffures extravagantes, monumentales, hardies comme des défis, imprévues comme dos caprices, de la fin du régne de Louis XVI ; feutres empanachés retroussés en coup de vent sur l'édifice des cheveux relevés en racines droites, colossales couronnes de roses foisonnant autour de la calotte d'un gigantesque chapeau I.amballe, profonde capeline de linon et de soie où le visage de la femme apparaissait si délicieusement affiné dans le recul d'une niche auréolée de fleurs ; alors M. de Bougrelou, qui jusqu'ici s'était tu : « L'enchantement des modes surannées, le charme

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douloureux des vivantes choses anciennes, Messieurs, le sentez-vous comme moi? oui, car je vous vois pâles d'une émotion puissante, puisqu'elle est silencieuse. Vous ai -je trompés quand je vous ai dit :

Préparez-vous à la souffrance.

Les adorables mortes dont ces quelques parures vous imposent la vision, n'en subissezvous pas ici plus réellement la présence que devant le vernis ou l'cmbu d'un portrait.

Ah I le sortilège des ctofTcs fanées, les langueurs patriciennes de toutes ces orfèvreries de soie et de satin !

» S'il régne ici une atmosphère d'église, car n'y cprouvtz-vous pas le respect d'un

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lieu saint ? c'est qu'il y flotte invisible et palpable l'âme impérieuse de vieilles aristocraties. Quelle grâce autoritaire, quelle fierté dans les plis de ces robes, quelle élégance innée dans ces paniers bouffants, quelle belle audace dans le ridicule même de ces coiffures ; c'est tout une société disparue que je retrouve là, car je l'ai connue, moi, je suis ici chez moi. Un boudoir de mortes, en vérité, mais de mortes vivantes, car je sais les mots qui donnent des corps à ces guenilles, je sais les mots d'amour et de caresse qui rallument ici sourires et regards; car ces mortes reviennent, oui, Messieurs, ces mortes revien-

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