CHAPITRE X
Voyage en Allemacjnc. — Histoi)'e de Sainte Elisabeth. (1) But, analyse et haute portée historique de cet ouvrage. — M. de Montalembert historien. — Adieux de Sainte Elisabeth et du duc Louis.
« Le 19 novembre 1833, un voyageur arriva à Marbourg", ville de la He^se électorale, située sur les bords charmants de la Lahn : il s'y arrêta pour étudier l'église gothique qu'elle renferme, célèbre à la fois par sa pure et parfaite beauté, et parce qu'elle fut la première de l'Allemagne où l'ogive triompha du plein cintre dans la grande rénovation de l'art au treizième siècle. Cette basilique porte le nom de Sainte Elisabeth, et il se trouva que ce jour-là était le jour même de sa fête. Dans l'église, au jourd'hui luthérienne, comme toute cette contrée, on ne voyait aucune marque de solennité; seulement, en l'honneur de ce jour, et contre l'habitude protestante, elle était ouverte, et de petits enfants y jouaient en sautant sur des tombes. L'étranger parcourut ses vastes nefs désertes et dévastées, mais encore jeunes d'élégance et de légèreté. Il vit adossée à un pilier la statue d'une jeune femme en habits de veuve, au visage doux et résigné, tenant d'une main le modèle d'une église, et de l'autre
(1) Cet ouvrage fut publié en 1836. Nous croyons pouvoir en donner ici l'analyse et l'appréciation, parce qu'à vrai dire sa composiliou date de 1834.
faisant aumône à un malheureux estropié. Plus loin, sur des autels nus, et dont nulle main sacerdotale ne vient jamais essuyer la poussière, il ex&niina curieusement d'anciennes peintures sur bois à demi efl'acées, des sculptures en relief mutilées, mais, les unes comme les autres, profondément empreintes du charme naïf et tendre de l'art chrétien. Il y distingua une jeune femme effrayée, qui faisait voir à un guerrier couronné son manteau rempli de roses; plus loin, ce même guerrier, découvrant avec violence son lit, y trouvait le christ couché sur la croix; plus loin encore, tous deux s'arrachaient avec une grande douleur des bras l'un de l'autre; puis on voyait la jeime femme, plus belle que dans tous les autres sujets, étendue sur son lit de mort, au milieu de prêtres et de religieuses qui pleuraient : en 'dernier lieu, des évèques déterraient un cercueil, sur lequel un empereur déposait sa couronne. On dit au voyageur que c'étaient là des traits de la vie de Sainte Elisabeth, souveraine de ce pays, morte, il y avait six siècles à pareil jour, dans celte même ville de Marbourg, et enterrée dans celte même église. Au fond d'une obscure sacristie, on lui montra la chù.sse d'argent couverte de sculpture qui avait renfermé les reliques de la Bienheureuse jusqu'au moment où l'un de ses descendants, devenu prolestant, les en avait arrachées et jetées au vent. Sous le baldaquin en pierre qui couvrait autrefois cette châsse, il vit (jue chaque marche était profondément creusée ; el on lui dit que c'était là la trace des pèlerins innombrables qui étaient venus s'y agenouiller autrefois, mais qui depuis trois siècles n'y venaient plus. 11 sut qu'il y avait bien dans cette ville quelques fidèles et un prêtre catholique, mais ni messe ni souvenir quelconque pour la sainte dont c'était ce jourlà même l'anniversaire. La foi, qui avait laissé son empreinte profonde sur la froide pierre, n'en avait laissé
aucune dans les cœurs. L'étranger baisa cette pierre creusée par les générations fidèles, et reprit sa course solitaire; mais un doux et triste souvenir de cette sainte délaissée, dont il était venu, pèlerin involontaire, célébrer la fête oubliée, ne le quitta plus. Il entreprit d'étudier sa vie ; il fouilla tour à tour dans ces riches dépôts d'antique science que la docte Allemagne offre en grand nombre. Séduit et charmé chaque jour davantage par ce qu'il apprenait sur elle, cette pensée devint peu à peu l'étoile directrice de sa marche. Après avoir épuisé les livres et les chroniques, et consulté les manuscrits les plus négligés, il voulut, comme l'avait fait le premier des anciens historiens de la Sainte, interroger les lieux et les traditions populaires. Il alla donc de ville en ville, de château en château, d'église en église, chercher partout les traces de celle qui a été de tout temps nommée dans l'Allemagne catholique la chère sainte Elisabeth . Il essaya en vain de visiter son tombeau à Presbourg, dans la lointaine Hongrie ; mais du moins il put séjourner dans ce célèbre château de Wartbourg, où elle vint tout enfant, où elle vécut jeune fille, puis mariée avec un époux tendre et pieux comme elle ; il put gra^^r les rudes sentiers par où elle allait distribuer aux pauvres, ses plus chers amis, d'inépuisables aumônes. Il la suivit à Creuzbourg, où elle fut mère pour la première fois ; au monastère de Reinhartsbrûnn, où lui fallut quitter à vingt-ans son bienaimé, qui allait mourir pour le tombeau du Christ; à Bamberg, où elle trouva un asile contre de cruelles persécutions; sur la sainte montagne d'Andechs, berceau de sa famille, où elle apporta en offrande sa robe de noces, lorsque, d'épouse tendrement chérie, elle fut devenue veuve errante et exilée. A Erfurt il approcha de ses lèvres le pauvre verre qu'elle a laissé en souvenir d'elle à d'humbles religieuses. Enfin à Marboura:, où elle con-
sacra les dornii-rs jours do sa vio à «les leiivrc^ (riine héroïque charité, et où elle mourut à vingt-cjuatrc ans, il revint prier sur sa tombe profanée et recuoillii péniblement queltjues souvenirs de la bouche d'un peu|»le ipii a renié, avec la foi de ses pères, le culte de sa bienfaitrice. » (1)
Dans la page qu'on vient de lire cl ([ui est renij)lit' d'une si douce poésie, M. de Montalembert nous a exposé les travaux (pii ont donné naissance à cette leuvre délicieuse que tout le monde a lue et admirée, la Vie de Sainte Elisabeth.
Cet ouvrage, tant de fois réimprimé depuis l'époque de son apparition (183(3), se compose de deux i)artics distinctes. La première, Y Introduction, présente à grands traits la peinture de la société du treizième siècle , si énergique dans ses idées, si généreuse dans ses aspirations , si désintéressée dans sa foi , et , à cause de cela même, si calomniée par l'esprit de parti et de mensonge. La seconde réunit ces traits épars pour nous les faire admirer en faisceau dans une chélive créature, du nom d'Elisabeth, qui meurt à vingt-quatre ans, couronnée de l'auréole des saints. Mais légende et introduction n'ont qu'un but : montrer combien est féconde l'action do l'Kglise, lorsqu'aucun obstacle ne vient se placer entre sa bit-nfaisante inlhience et les différents ordres d'idées «ju'on rencontre dans le monde : ordres politique, social, littéraire, artistique.
Et, en efi'et, l'Eglise apparaît à cette époque au-dessus de l'humanité comme un astre salutaire qui l'éclairé et la vivifie de sa douce lumière. La Papauté, où viennent so concentrer les rayons de cet astre merveilleux, placé par Dieu comme un phare au nnliou des hommes [)oui' giii-
{\) Histoire de Sainte Elisabeth, par M île MoiilaleinlxTl, Iuiirl.page t.
der leur marche dans le labyrinthe des doctrines humaines, est représentée successivement par Innocent III, Honorius ITI, Grégoire IX el Innocent IV, dont l'auteur nous trace, avec son pinceau énergique, de magnifiques et fidèles portrails.
Derrière l'Eglise apparaît la seconde Majesté, aidant ses développements ou subissant, malgré elle, son influence. Le jeune historien, dans un tableau grandiose et saisissant, nous la montre s' abaissant en Allemagne aux yeux des peuples dans la maison de Souabe et de Franconie ; portant haut en France, dans la personne de saint Louis, l'étendard de la foi ; éteignant en Angleterre sa grandeur dans la perversité et la faiblesse ; laissant en Ecosse, en Suède et en Norwège se répandre les saines doctrines du catholicisme; conquérant en Espagne, avec le sol et l'indépendance du pays, le titre glorieux de monarchie catholique ; impuissante en Italie à étouffer, dans les désordres suscités par les luttes misérables des Guelfes et des Gibelins, les germes de sainteté et de charité qui se développent de toutes parts.
L'Eglise, en effet, soutenue par les fraternités belliqueuses du temple de Saint-Jean de Jérusalem, de Sainte- Marie des Allemands, par presque tous les Princes, accroît dans le monde entier la vie de l'àme et des croyances, par les travaux des ordres anciens et de deux ordres nouveaux et puissants à la tète desquels marchent intrépides les deux plus vaillants soldats du Christ qui aient jamais combattu l'esprit mauvais, François et Dominique. Le monde, remué par la parole et les exemples de ces vaillants athlètes, arrosé par leur sueur, échauffé par la lumière d'en haut, produit dans tous les rangs, dans tous les Etats, des saints nombreux. Les fondations pieuses surgissent de tous côtés, les institutions se fondent, la piété s'enrichit du Saint-Rosaire, du scapulaire, de Tins-
lilution du Saint-Sacrement, et bientôt l'on voit paraître un livre presque divin qui devait, sous l'humble nom d'Imitation de Jc^us-Christ. porter à toutes les générations les parfums de foi et de charité qui embaumaient ce siècle privilégié, et dont l'influence se faisait sentir dans toutes le? productions de l'esprit humain, dans les lettres aussi bien que dans les arts. Le treizième siècle, n'a point séparé, dans son amour, la Mère, de son Fils: il a été un siècle dévot à la sainte Vierge, et conséquemraenl, par excellence, le siècle de la femme chrétienne. Aussi voit-on de toutes parts s'élever des myriades de saintes, au milieu de.-quelles resplendit d'un éclat tout particulier la magnifique ligure de sainte Elisabeth,
« Sa vie, si courte qu'elle fut, présente une réunion peut-être unique des phases les plus diverses, des .traits à la fois les plus aimal)les et les plus austères que puisse renfermer la vie d'une chrétienne, d'une princesse et d'une sainte. Toutefois, dans les vingt années qui s'écoulent depuis le jour où on l'apporte dans un berceau d'argent à son fiancé jusqu'à celui où elle expire sur le grabat d'hôpital qu'elle a choisi pour lit de mort, il y a deux parties bien distinctes, sinon dans son caractère, du moins dans sa vie e.vtérieure. La première est toute chevaleresque, toute poétique, faite pour enchanter l'imagination autant que pour inspirer la piété. Du fond de la Hongrie, de celte terre à moitié inconnue, à moitié orientale, frontière de la chrétienté, qui se présentait sous un aspect rny.slérieux et grandiose aux imaginations du moyen- âge, elle arrive au sein de la cour de Thuringe, la plus brillante et la plus poétique de toute l'Allemagne.
» Pendant son enfance, sa vertu précoce est méconnue sa piété méprisée ; on veut la renvoyer ignominieusement à son père; mais son liancé lui garde une inébranlable fidélidé, la console des persécutions des méchants, et, dès
qu'il est maître de ses Etats, se hâte de l'épouser. Le saint amour d'une sœur se mêle dans son cœur à l'ardente tendresse de l'épouse pour celui dont elle a partagé l'enfance avant de pai^tager la couche, et qui rivalise de piété et de ferveur avec elle; un abandon plein de charme, une naïve et délicieuse confiance président à leur union. Pendant tout le temps de leur vie conjugale, ils offrent l'exemple le plus touchant et le plus édifiant d'un mariage chrétien'; et l'on peut affirmer que, parmi toutes les saintes, aucune n'a offert au même degré qu'Elisabeth le type de l'épouse chrétienne. Mais, au milieu du bonheur de cette vie, des joies de la maternité, des hommages et de l'éclat d'une cour chevaleresque, son âme s'élance déjà vers la source éternelle de l'amour par la mortification, l'humilité et la plus fervente dévotion ; et les germes de cette vie supérieure déposés en elle se développent et s'épanouissent dans une charité sans limites, dans une sollicitude infatigable pour toutes les misères des pauvres. Cependant l'irrésistible appel de la croisade , le devoir suprême de délivrer le tombeau de Jésus, entraîne loin d'elle son jeune époux, après sept ans de la plus tendre union. Il n'ose lui révéler ce projet secret encore ; mais elle le découvre dans un épanchement de familiarité intime. Elle ne sait comment se résigner à ce dur destin ; elle le suit et l'accompagne bien au delà des frontières de son pays; elle ne peut s'arracher de ses bras. Au désespoir qui déchire son âme lors de ces adieux si touchants, et lorsqu'elle apprend la mort prématurée de son époux bien-aimé, on reconnaît tout ce que ce jeune cœur renfermait d'énergie et de tendresse ; précieuse et invincible énergie, digne d'être consacrée à la conquête du ciel, tendresse profonde et insatiable dont Dieu seul pouvait être le remède et le prix.
» Aussi, cette séparation ime fois consommée, tout
cliiiniie dans ?a vie, et Dieu prend la place de tout dans 5(»n âme. Le nialliour r?e j)lait à raccabler : elle est brulalenient chassée de sa résidence souveraine; elle erre dans la rue avec ^es jietits enfants, en proie à la faim et au friùd, elle qui avait nourri et soulagé tant de pauvres; nulle part elle ne trouve un abri, elle qui avait donné asile à tant d'infortunes. Mais, quand ces injures sont réparées, elle n'en est pas plus réconciliée avec la vie mondaine. Restée veuve à vingt ans, elle dédaigne la main des plus puissants princes; le monde lui fait mal; les liens de l'amour mortel une fois brisés, elle se sent blessée d'tui amour divin ; son cœur, comme l'encensoir sacré, se ferme à tout ce qui vient de la terre et ne reste ouvert cpie du coté du ciel. Elle contracte avec le Christ une seconde et indissoluble union ; elle le recherche et le sert dans la personne des mallieureux. Après leur avoir distribué tous s<'s trésors, toutes ses possessions, quand il no lui reste plus rien, elle se donne elle- même à eux; elle se fait pauvre pour comprendre et mieux soulager la nii.'îère des pauvres ; elle consacre .sa vie à leur rendre les plus rebutants services. C'est en vain que son père, le roi <le Hongrie, envoie un ambassadeur pour la ramener auprès de lui. Ce seigneur la trouve à son rouet, décidée à préférer le royaume du ciel à toutes les splendeuis royales de sa patrie. »
<i En échange de ses austérités, de sa pauvreté volontaire, du joug de l'obéissance sous lequel elle brise chaque jour tout son être, son divin époux lui accorde une joie et une pui.ssance surnaturelles. Au milieu des calomnies, des privations, des mortifications les plu cruelles, elle ne connaît pas une ombre de tristesse; un regard, une prière d'elle suffisent pour guérir les maux de ses frères. A la fleur de son âge, (die est mûre pour l'éternité, et elle meurt en chantant un cantique de
triomplie qu'on entend répéter aux anges dans les deux. » (1)
Là, ne s'arrête point la vie d'Elisabeth. L'Eglise donne le nom de naissance à la mort de ses saints : M. de Montalembert le savait, aussi suit-il son héroïne jusqu'audelà du trépas. Intrépide devant notre siècle libre-penseur, il expose, avec une mâle franchise et une foi naïve, les miracles qui rendirent illustre le tombeau de celle dont il a raconté la vie, et il recherche, avec amour les traces qu'elle a laissées après elle, soit dans les vertus que ses exemples ont fait germer dans plusieurs de ses descendants, soit dans les monuments élevés en son honneur, soit enfin dans les prières, les hymnes et les antiennes que l'église a consacrées à sa mémoire.
La publication de la Vie de Sainte Elisabeth fut accueillie avec enthousiasme par les catholiques et, en général, par tous les amis de la science historique. Elle jetait, en effet, une vive lueur sur une époque, longtemps ignorée de l'histoire. Le moyen-âge, ressuscité pajle religieux biographe sortait enfin de l'obscur tombeau, où l'avait tenu longtemps renfermé l'ignorance des savants impies. Jusqu'alors, la plupart des historiens qui avaient abordé l'étude de cette époque, n'en avaient, pour ainsi dire, considéré que le côté matériel, et ne nous avaient donné qu'un cadavre. Nous connaissions les hauts donjons, les sombres châteaux, les affreuses forteresses, les lourdes armures, etc. Mais personne ne nous avait encore révélé l'esprit qui animait ces sociétés pieuses et fortes des âges de foi. Il fallait un chrétien et un chrétien robuste pour bien comprendre et bien révéler cet esprit chrétien, qui seul, après tout, explique avec la naïveté de leurs croyances et l'énergie de leur enthousiasme, la littérature, les arts, les constitutions,
(1) Vie do Sainte Elisabellt, pan M. de Montalembert. Tomel.
les guerres do nos anc»Hi'es et inonlro au yrand jour l'influence que |ieut avoir la force morale sur la lirulalilé et la barbarie.
M. tle Montalembert possède, d'ailleurs, à un degré éniinent les tjualités de l'historien. A une érudition immense et à un jugement sûr, il joint une noble impartialité et un amour réellement passionné pour la vérité. Sa riche imagination lui fournit les expressions les plus saisissantes pour peindre les hommes qu'il rencontre dans son récit et les pays où se passent les scènes qu'il raconte. Il serait facile de trouver dans son livre un grand nombre de pages d'une valeur remarquable , comme peintures antiques et locales.
On l'a dit : L'historien de Sainte Elisabeth est un pèlerin ((ui revient de parcourir les âges passés et qui raconte ce ({u'il a vu. Ce n'est, du reste, pas lui qu'on pourrait appeler un froid et sec narrateur. Son cunn- ressent avec une exquise sensibilité les diverses impressions piovoquées par les faits qui passent sous ses yeux, et son récit se revêt de couleurs vivantes ([ui donnent ;■ chaque événement une teinte puissante et originale, et font naître en nous, tantôt l'admiration et l'amour, tantôt le mépris et le dégoût.
On le sait depuis longtemps, ce qui domine chez M. de Montalembert, c'est le cœur : « Pectiis quod disertos f'acit.» Nous voulons terminer ce chapitre par un passage de son œuvre où il .se révèle tout entier. 11 est difficile de trouver, nièrae flans les poètes anciens, une page parée de couleurs plus attendrissantes que celles où il nous retrace les adieux de Sainte Elisabeth à son époux.
« Enfin le joiM' (Ir lu nativité de saint Jean-Baptiste, fixé pour le départ, étant arrivé, il fallut se séparer. Ce fut au milieu des chevaliers venus des extrémités de ses domaines, et du peuple qui se pressait pour voir une der-
nière t'ois .son prince chéri, que Louis dut s'arraclier des bras de tous ceux qu'il aimait. Il commença par bénir aflcctueusement ses deux frères, qui pleuraient tous deux; il leur recommanda avec ferveur sa mère, ses enfants, et son Elisabeth. Ses petits enfants le tenaient par ses habits, l'embrassaient en pleurant, et lui faisaient leurs adieux en langage enfantin : « Bonsoir, clier père : mille fois bonsoir, cher bon père au cœur d'or. »
(( Il ne pouvait retenir ses pleurs en les embrassant; et, quand il se retourna vers sa bien-aimée Elisabeth, les sanglots et les larmes étouffèrent tellement sa voix, qu'il ne sut rien lui dire Alors, l'entourant d'un de ses bras et sa mère de l'autre, il les tint ainsi toutes deux contre son cœur sans pouvoir parler, en les couvrant de ses baisers, et en versant d'abondantes larmes pendant plus d'une demi-heure. A la fin, il dit : « Ma mère cl^érie, il faut que je te quitte; je te laisse au lieu de moi tes deux autres fils, Conrad et Henri; je te recommande ma femme dont tu vois l'angoisse. » Mais ni la mère ni l'épouse ne voulaient se détacher de l'objet de leur amour, et le retenaient chacune de son côté. Ses frères et les autres chevaliers se pressaient confusément autour de ce groupe douloureux. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux humides, en voyant ce fils si pieux, cet époux si tendre et si fidèle, cherchant à se dérober aux derniers embrassements des êtres qu'il aimait le plus au monde, pour aller si loin servir Dieu au .péril de sa vie. Le pauvre peuple mêlait sa dcjuleur sincèi'e et bruyante à celle des princes et des guerriers.
« Ce n'était pas, du reste, la seule famille que déchirait la douleur de l'absence; il y avait là, parmi la foule des croisés qui devaient accompagner le duc, bien des pères, des maris, des frères,qui pleuraient et luttaient comme leur seigneur pour s'arracher à leurs familles et à leurs amis.
Chacun semblait :\\o\v ivsiM'vé [tour if lion co moment do cruelle éitnnive. Les Tliui'ini^ions, les Hessois, les Saxons, y étaient tous réunis par leur aflliction connnc par l'objet Je leur expédition. Tant île liens ne |i(»uvai(M"it être brisés sans un effort surnaturel; Ton entendait de tous côtés des ijéniissenients et des sanglots , des bruits confus et sourds, qui se confomlaient dans une angoisse commune.
Il Cependant plusieurs, plus niaîtivs de leurs cœurs, ou bien qui s'étaient plus tut éloignés de leurs proches, ou enlin assez isolés dans la vie pour n'avoir ni famille ni liens quelconques à briser, n'étaient dominés en ce moment solennel que par le caractère sacré de l'entreprise iju'ils allaient commencer. Ceux-ci, croisés et pèlerins avant tout, pendant que les autres pleuraient et se lamentaient, entonnèient un hymne pour remercier Dieu, qui daij^^nait les faire combattre en l'honneur de son .saint nom. Le son de ces cantiques d'actions de gi'àces allait se mêler aux cris de deuil et aux gémissements qui retentis.saient partout; et ainsi se trouvaient réunis par un contraste sublime l'exaltation de la joie qu'inspirait l'aniour du Seigneur, et l'épancbement des intimes douleurs que ce même amour savait biaver et vaincre.
Quand le duc put enfin se dégager des embuassemcnts de sa mère, il se vit comme emprisonné par les chevaliers qui restaient, et par ce pauvre peuple auquel il était, à ju.ste litre, si cher; chacun voulait le retenir, l'embrasser encore, lui tendre la main, ou au moins toucher ses vêtements : mais lui, étouffé par les larmes, ne répondait à personne. Ce ne fut (ju'après maint effort qu'il put se frayer un chemin vers l'endroit où rallcudait son coursier : .s'étant jeté dessus, il se plaça au milieu des croisés, et partit en mêlant sa voix aux chants sacrés qu'ils ré- I>étaient en chœur.
4 Sa bien-aiméo Elisabeth était encore auprès de lui,
car elle n'avait pu se résigner à recevoir ses adieux en même temps que tous les autres, et elle avait obtenu de pouvoir l'accompagner jusqu'à la frontière de Thuringe. Ils chevauchaient ainsi à côté l'un de l'autre^ le cœur accablé de tristesse. Ne sachant plus comment parler, la jeune duchesse ne faisait que soupirer. Arrivée à la frontière du pays, elle n'eut pas le courage de le quitter là et fit encore une journée de route à ses côtés, puis une seconde, vaincue et entraînée par la douleur et l'amour. A la fin de cette seconde journée, elle déclara qu'elle ne savait pas si elle pourrait le quitter jamais, ou si plutôt elle n'irait pas avec lui jusqu'au bout. Cependant il lui fallut enfin céder ; et cet amour divin, qui est fort comme la mort, vainquit dans ces deux tendres et nobles cœurs l'amour de la créature. Le sire de Varila, grand échanson, s'approcha du duc, et lui dit : « Monseigneur, il est temps; laissez partir madame la duchesse ; il faut bien que cela soit. » A ces mots, les deux époux fondirent en larmes, et s'embrassèrent en palpitant, avec des sanglots et des gémissements qui émurent tous les assistants. Cependant le sage sire de Varila insistait, et cherchait à les séparer ; mais ces deux âmes, qui s'étaient si tendrement et si intimement aimées, adhéraient l'une à l'autre avec une invincible force dans ce moment suprême. A la fin Louis se surmonta, et donna le signal du départ. Il montra à la duchesse un anneau qu'il portait au doigt, et qui lui servait de cachet pour ses lettres secrètes. « Elisabeth, lui dit-il, ô la plus chère des sœurs! regarde bien cet anneau que j'emporte avec moi, et où est gravé, sur un saphir, l'agneau de Dieu avec sa bannière : que ce soit, à tes yeux, un signe sûr et certain pour tout ce qui me regarde. Celui qui t'apportera cette bague, chère et fidèle sœur, et qui te racontera que je suis en vie ou bien mort, crois à tout ce qu'il te dira. » Puis il ajouta : « Que le
Seifrripur lo bénisse, chère petite Elisabeth, scvur bicnainiée, im»n doux trésor! (jue le ScMyiieur très fidèle jrarde ton âme et ton coura'^e ! qu'il bénisse aussi l'enfant ([ue tu portes sous ton cœur ! nous en ferons ce dont nous sommes convenus ensemble. Adieu; souviens-toi toujours de notre vie commune, de notre tendre et saint amour ; ne m'oublie jamais dans aucune de tes prières : adieu, je ne puis plus rester. » Et il partit, laissant sa bien-aimée entre les bras de ses dames. Elle le suivit lon<rtemps de ses regards; puis, à demi morte, tout inondée de larmes, et aii milieu des lamentations de ses compagnes, elle s'en retourna vers la Wartbourg, portant dans son cœur le pressentiment qu'elle ne le verrait plus. » {i)
{\) Histoire de Sic- EliiuUcllL, par M. de Monlalembert, lomo II.