CHAPITRE IX
Réunions chez M. de Montalembert. — Hésitations de M. de la Mennais. — Paroles d'un croyant.
L'étude n'était point la seule distraction de M. de Montalembert. Naturellement expansif, il aimait et recherchait les entretiens des hommes distingués par leur esprit ou leur science, et il préludait dans ses salon>:, par des luttes courtoises, aux rudes combats de la tribune. La conversation ne fut jamais, du reste, pour lui un inutile passe-temps. La bouche parle, dit-on, de l'abondance du cœur; or, le cœur du noble comte a été de tout temps à la religion, à l'art, à la politique et à l'histoire. C'est dans ces .««phères élevées qu'il a toujours vécu et qu'il vit encore aujourd'hui. Une intelligence puissante, un r-prit légèrement caustique unis à une sensibilité exquise et aidés par une mémoire ornée d'une érudition étendue et variée lui fournissent sans cesse mille aperçus nouveaux, mille réflexions piquantes, mille récits charmants dont il enricliit sus discours et que colore avec feu sa féconde imagination. Tel il e.st maintenant, tel il était alors.
Ces riches qualités et la grâce merveilleuse avec laquelle il faisait les honneurs de sa maison attirèrent bientôt autour de lui une jeunesse nombreuse et bril-
lante, et il devint l'inspirateur d'une petite assemblée, véritable source de vie pour ceux qui y étaient admis.
M. Ozanam (1), dont le nom allait devenir cher à la charité et à la science, était l'un des membres les plus assidus de ces réunions. Il nous en trace avec abandon le but et l'aspect dans une lettre charmante écrite à l'un de ses amis, en janvier 1833.
« 11 y a tous les dimanches des soirées pour les jeunes gens chez M. de Montalembert ; on y cause beaucoup et d'une manière variée ; on prend du punch et des petits gâteaux, et on s'en retourne joyeux par bande de quatre ou cinq... J'y compte aller de temps en temps. Dimanche passé j'y vis MM. de Coux, d'Ault-Dumesnil, Mickiewicz, célèbre poète lithuanien, Félix de Mérode, que la nation belge voulait se donner pour roi. Sainte-Beuve ('2) y est aussi venu, Victor Hugo doit y venir. Il respire dans ces réunions un parfum de catholicisme et de fraternité. M. de Montalembert a une figure angélique et une conversation très-instructive... Il raconte très-bien et il sait nombre de choses...
» Les points de doctrine sur lesquels Rome a demandé le silence ne sont point remis sur le tapis. La plus sage discrétion règne à cet égard; mais l'on s'entretient de littérature, d'histoire, des intérêts de la classe pauvre, du progrès de la civilisation. On s'anime, on réchauffe son
(1) Frédéric Ozanam esl né à Milan en 1813 et esi mort en 1853, professeur de la Faculté des lettres de Paris. Il fut l'un des fondateurs de la Société de Saint-Vincent de Paul. Dans les nombreux travaux qu'il entreprit, il eut surtout pour but de faire ressortir la puissance civilisatrice de l'Eglise. Il se dis:inguait dès lors par son érudition précoce, par la teinte un peu mélancolique de son esprit, par i'ardeur de son caractère et la cénérosilé de sa foi.
(2) Sainte-Beuve, à cette époque, critique et poète: devint plus tard historien et professeur; comme professeur, il fut sifllé, comme historien il fut mis à Vindex: il est aujourd'hui, académicien, sénateur et... matérialiste.
cœur, o[ l'on t'inporlo avec s-ii nno iltnice satisfaction, un plai>:ir pur, une âme maîtresse d'elle-même, des résolu lions et du courage pour l'avenir. > (1)
A ces réunions où " les plus illustres champions de l'école catholique ouvraient les trésors de leur conversation, » où l'on on voyait d'autres qui « avaient défendu de l'épée et arrosé de leur sanp; le domaine de leurs convictions, » assistaient encore, comme on a pu le voir, des hommes d'une autre école, qui venaient, « comme des pèlerins d'un autre empire, contempler pendant quelques instants l'esprit d'imion et de douceur qui régnait parn)i leurs adversaires. »
MM. Ballanche, Savi<^ny jeune et Beaufort, Ampère lils (2) et Alfred de Vigny, (3) d'Eckstein, Lerminier (-4) et Victor Considérant lui-même (5) y parurent plus d'ime fois, et tel était l'intérêt qui s'attachait à lt»urs discussions, que M. Ozanam nous apprend qu'un jour Lerminier et M. de Montalembei-t les» retinrent jusqu'à minuit suspendus à leurs lèvres.
Parmi les illustres étrangers qui visitaient le jeune 'imte , l'un de ceu.v pour qui il avait le plus d'attachement était Adam Mickiewicz. Ce célèbre poète unissait à
(1) UzANAJi. LeUres, tome 1*"^, p. .";9.
(2) Ainiière fir>, (LSOO-lSPl) Historien, philosophe, archéologue pocie cl voyoeeur.
(3) Alfred de \igiiij, (1799-1863) d'abord soldat, ensuite poète ■1 romancier. Il se disiiiii^ue par la dfMicatesso et le iiiii de sa
\u:ùon.
i4j Lerminier, ^ 16^)2-18.'»*). Ce professeui universitaire, doué d'ailleurs de brillantes qualités arriva l\ travers le dédale de sa filiilosophic... au catéchisme el eut une Hn chrétienne.
(■ï) Victor Coiiiidéranl, né en i808 avait élé militaire; il était ■ !i 1833 roracle du Fouriérisme et Iravailluii avec beaucoup d'ardeur à propager la nouvelle doctrine. Il devait en 1818 ïe f.iire remarf|uer?i la Chambre par son excentricité et finir par aller au Texas pour faire l'essai de ses utopies socialistes.
une grande érudition un génie littéraire peu commun ; c'était lui qui avait commencé la révolution romantique dans la littérature slave. Ses idées politiques l'avaient mis en butte aux persécutions du gouvernement russe. Pour y échapper, il avait quitté Saint-Pétersbourg, où il était exilé, et parcouru la plupart des pays de l'Europe; il était enfin venu se fixer en France. Ce fut là qu'il fit paraître, en 1832, un ouvrage intitulé : Le livre des Pèlerins polonais, qui eut beaucoup de retentissement et dont le style rappelait, par sa coupe étudiée et ses grandes images, la littérature biblique.
M. de Montalembert le traduisit et fît précéder ce travail d'une introduction où, avec une ardeur toute juvénile et une franchise passionnée, il appréciait les hommes et les choses du temps. L'ouvrage et l' avant-propos parurent en avril 1833. Le jeune auteur le lut à M. de la Mennais.
Cette lecture fît surgir dans l'esprit de l'ancien directeur de V Avenir l'idée et le plan d'un ouvrage monstrueux, des Paroles d'un Croyant. Ce livre qui allait attrister tous les amis de la religion, réjouir ses ennemis et consommer la ruine de son auteur, étale dans ses pages étincelantes de poésie, et écrites dans un style brûlant, souvent énergique, sublime parfois, les maximes les plus subversives de Tautorité, et n'aboutit qu'à la ruine de tous les pouvoirs sur la terre. C'est, pour le juger en un mot, « l'Evangile de la révolte, l'apoCalypse de la sédition. »
En juillet 1833, M. de Montalembert, étant allé à la Ghesnaie, M. de la Mennais s'empressa de lui en lire les endroits les plus remarquables. Le jeune comte, qui jusque là n'avait jamais osé contredire la voix du maître, qui avait toujours regardé ses paroles comme des oracles, écouta en silence. Mais bientôt, n'y
tonant plus, il so leva el dit avec tristesse, cai- il venait ifentrevoir les iirol'ondeiirs de l'abinie ijiii s'ouvrait sous les pas de l'orgueilleux et intraitable écrivain.... — a Ce livre est écrit avec un admirable lalod, iiuds cou^ ne pouvez le pnhlier après votre i^ouiitission. »
Ces paroles lirent sur M. de ]a Mennais une profonde impression. C'était la première fois que son disciple osait lui parler avec une pareille franchise. Il promit de réllé- < hir, et dit en le quittant : « Nous verrons. »
Cependant le livre des Pèlerins Polonais était arri\é à Rome, et le pape, par une lettre écrite en octobre 183:3 à Tévèque de Rennes, le blâma avec l'avantpropos. A peine le vieux prêtre breton connut- il cette condamnation, qu'il écrivit à son jeune ami ces paroles provocatrices : a Puisque le vin est tiré, il faut le boire. » Mais le jeune champion de la liberté était avant tout le chevalier et l'enfant soumis de l'Eglise : il s'inclina devant la décision de sa mère, et, allant jusqu'à l'héroïsme dans l'obéissance, il mil tous ses soins à faire disparaîti'e sa traduction de la publicité.
M. de Montalembert avait une intelligence troj» droite, un cœur trop élevé, et surtout une foi tro}» vive, pour se laisser aller à la révolte. HedouUint néanmoins les sollicitations pressantes de celui qu'il regardait encore comme son maître, il crut prudent de s'éloigner de la France : son départ allait nous valoir un beau livre, et lui, allait trouver , sur la teire étrangère, une protectrice pui.'^- .sante qui devait l'an-acher aux séductions du génie et diî l'ortrueil.