CHAPITRE XII
M. de Montalembert à la Chambre des Pairs. — Lois de sep tembre. — Cause de la mortalité des pouvoirs parmi nous. — Devoirs des gouvernements à l'égard des nations opprimées. — Etat de la Pologne, de l'Espagne, de la Grèce et de la Belgique de 1833 à 1840. — Solidarité de la Pologne et des nations européennes. — Influence de la pirésence des Bourbons sur le trône d'Espagne. — Affaiblissement de l'influence française en Gn^èce. — Système du gouvernement de juillet dans sa politique extérieure : Reculer! — La Belgique est l'alliée naturelle de la France. — Causes diverses soutenues à la tribune de 4835 à 1840, par M. de Montalembert. — Longanimité et énergie de l'Église. — Régénération de l'art religieux. — L'Église moderne. — Nomination de M. de Montalembert au Comité historique des Arts.
M. de Montalembert venait d'atteindre sa vingt-cinquième année. C'était l'âge requis par la loi pour prendre part aux discussions de la Chambre. Il y apparut fidèle aux idées généreuses qui avaient guidé ses pi'emiers pas dans la vie publique. Au milieu des intérêts divers qui agitaient la société et qui tous avaient d'habiles défenseurs, il se posa comme le représentant et l'avocat des intérêts catholiques. Ni l'isolement dans lequel il se trouva dès les premiers jours, ni son extrême jeunesse, ni la force et l'habileté de ses adversaires, ne le
(lécourajïèront, ot, jiràco à la trempe vigoureuse de son esprit et à son iulati^ilile activité, il se maintint toujours à la hauteur de la tâche grlorieuse mais difficile qu'il s'était imposée. Les obstacles qu'il rencontra ne firent qu'exciter son ardeur, et la noble cause à laquelle il s'était voué, en réclamant de perpétuels efforts, développa son talent et lui donna cet épanouissement merveilleux qui devait lui assurer l'un des premiers rangs parmi les grands orateui^ modernes. Son caractère ardent et facile à l'émotion formait, du reste, le plus complet contraste avec la gravité froide de l'assemblée dont il faisait partie.
«c Ce fut, dit M. Nettement, un spectacle plein d'intérêt lorsqu'on vit se leverau milieu de la Chambre des Pairs, composée presque exclusivement des débris de tous les régimes, d'hommes blanchis dans les affaires, rompus à la politique, et chez qui l'expérience avait éteint l'enthousiasme, ce jeune homme ardent, enthousiaste, impétueux, qui venait troubler, par l'accent d'une voix passionnée, le calme décent, la réserve élégante et la convenance expérimentée et plein de savoir comme de savoir-vivre, mais un peu froide, des discussions habituelles, en revendiquant, au nom des générations nouvelles et de celles de l'avenir, les droits et les intérêts de la religion qu'on disait n'avoir de partisans que parmi les vieillards, et de vie que dans le passé. » (i)
Enfant soumis et passionné de l'Eglise, fils non moins dévoué de la France, adversaire déclaré et impatient de l'oppression sous quelque forme ([u'elle se présente à lui, M. de Monlalernbert allait se trouver sur la brèche toutes les fois que sa présence lui paraîtrait devoir être utile à la défense de la religion, à l'honneur de la patrie, au maintien de la liberté.
(1) Histoire de la Ullôrotnrc frumaise <uus le Gouverueinent de juillet, ]taT M. Nettemenl. p. 406, tome I.
Dès son premier (liscoiii'«, il lut l'acile de voir qu'il prendrait au sérieux son titre de pair de France, et qu'il n'épargnerait au pouvoir aucune vérité. A peine a-t-il prêté le serment d'usage, qu'attaquant les lois de septembre (1) au nom de la liberté foulée aux pieds, il adresse de graves avertissements au Gouvernement de Juillet qu'il appelle « l'enfant de l'intelligence méconnue et de la conscience outragée du pays. »
Il lui montre, dans un tableau qui n'est point sans grandeur, tous les pouvoirs qui l'ont précédé allant, poussés par leur fatal désir de domination outrée, se précipiter dans l'abime creusé par la révolution.
« Oui, dit-il, oui, tous ont tenté de ployer la société et le pays à leurs volontés, de les modeler à leur image; tous l'ont tenté, par des voies différentes, à la vérité; mais leur tendance à tous a été la même, et elle les a conduits tous à leur tombeau. La République a commencé ; ses lois, à l'entendre, n'étaient que l'expression delà raison affranchie, des vérités éternelles, des besoins de l'époque; alors aussi le serment était une chose sacrée, surtout le serment de haine à la royauté; ce qui na pas empêché la république, avec ses lois et ses serments, de descendre dans le néant, chargée de l'exécration du monde. L'Empire est venu ensuite, lui aussi avec une religion politique qu'il avait
(1) On appelle Lois de Septembre, les trois lois sur la presse, les Cours d'assises et le Jury que Louis Philippe, profitant de l'indignation excitée par l'attentat de Fieschi (28 avril 1835), fit présenter aux Chambres. Ces lois furent^otées, malgré la vive opposition qu'on leur fit. Celle sur la presse, contre laquelle parla M. de Monlalemberl, exigeait des journaux politiques un cautionnement de 100,000 francs, érigeait en crime l'oïTense envers le roi, frappait ce crime de peines suppressives et le soumettait à la juridiction de la Chambre haute ; elle défendait toute discussion sur la légitimité de l'établissement politique fondé eu 1830, et enfin rétablissait l'autorisation préalable pour les gravures et les représentations de théâtre.
intime en soin ironlrenièlor à la reli|Tion catholique dans li>s catécliisines (le cf U'iii|>s-là. 11 avait le plus puissant iiixiliaire que la France reconnaisse, la gloire; mais elle MO le sauva pas. "L'empereur avait voulu que tout se lût .utour de son trùne, et la France lui obéit si bien, que lorsqu'au jour de l'infortune il l'appela à son secours, pas une voix ne répondit à la sienne. Il avait cru flétrir les 1 roits de la conscience et de l'intelligence sous le nom l'idéologie, et au jour de sa chute il put voir cette même idéologie s'élever triomphante pour en profiter. Enlin la Restauration, comme chacun sait, comme chacun l'a vu, avait aussi son cercle d'idées inviolaldes et sacrées, dans lequel elle voulait à toute force enfermer le pays; imme chacun l'a vu, elle est tombée tristement, convaincue d'une ignorance et d'une incapacité sans excuse. » (1)
(i La route qui mène à l'abîme, continue-t-il, est jnn- I liée de leurs débris et vous la suivez! Tous ont entrepris Iri tâche de remplacer la conviction par la force, la disiission par la compression; tous ont péri à l'œuvre et et vous la recommencez! Tous ont mai'ché sans sentir le sol trembler sous leurs pas, jusqu'au moment où il "est écroulé, et vous persévérez! ))(2)
Mais des causes plus grandes s'ofl'raient à son talent t a .sa jeunesse.
Dans l'inégal « partage des droits et des libertés de la vie pMbli(jue qui a été fait entre les nations de la terre, celles qui ont été le mieux dotées de ces biens suprêmes sont tenues, comme les riches envers les pauvres, de réparer ce qu'il y a d'injuste dans cette répartition [»ar une bienfaisante syjnpathie, par une constante sollicitude envei's
(1) Discours aur la liberté de la Presse, H si'plemljre 18:iG. GCuvres de M. de Monialemberl, lome I, page Mi.
les nations asservies ou outragées. Dans un temps comme le nôtre, où la fusion des races diverses devient chaque jour plus complète, cette obligation que l'humanité impose, n'est pas moins commandée par une sage politique. C'est là le glorieux privilège des tribunes libres. » (1)
Et l'on peut dire que parmi les orateurs qui ont plaidé à la tribune en faveur des nations opprimées, il n'en est point qui ait fait entendre des accents plus chaleureux, plus entraînants et plus souvent répétés que le noble comte de Montalembert.
La Pologne, après ses sublimes efforts de 1831, était retombée entre les mains du czar Nicolas et un ukase l'avait dépouillée de la constitution que lui avait donnée Alexandre (2), en exécution du traité de Vienne.
L'Espagne était déchirée par les factions et cruellement ensanglantée par les luttes sans cesse renaissantes d'Isabelle IT et de don Carlos. (3)
La Grèce subissait l'influence délétère de la Russie et devenait de plus en plus l'objet de ses convoitises.
La Belgique qui avait noblement secoué le joug de la Hollande et s'était constituée, grâce à la protection de la France, se voyait sur le point de perdre les provinces du
(1) Discours sur la Pologne G janvier 1836. — OEuvres de SI. de .Montalembert, tome I, p. -34.
(2) Alexandre 1 (1177-1825) usa, h l'égard de la Pologne, d'une politique relativement libérale et généreuse. Nicolas I ( 1796- IS;j5 ) son frère qui lui succéda en 1825 fut loin, comme nous le verrons, de montrer la môme générosité.
(3) Isabelle II, fille de Ferdinand VII, roi d'Espagne, et de Marie- (]hrisline, sa quatrième femme, naquit en 1830. Par une pragmatique sanction du 29 mars decelte môme année, son père supprima en sa faveur ia loi salique et déposséda ainsi son propre frère, Don Carlos. Ferdinand mourut le 29 septembre 1833 et Isabelle fut aussitôt proclamée, et sa mère nommée régente. Les Carlistes (partisans de don Carlos) protestèrent. Il en résulta entre eux et les Christinos (partisans de Marie-Chrisiine) une guerre civile qui dura sept ans.
IJmbourjx et An Lnxonihourf;;, réclamées par le roi Guillaiiiiio, (Ml exécution du traité dit des '■2i articles (1), qu'il avait méconnu jtendant sept ans et que sa conduite ivait |»our ainsi dire anéanti.
M. de Montaleinberl plaida successivement leur cause
t, non moins habile (jue généreux, il s'appliqua à recher-
Iier dans ces diverses questions l'intérêt de la France et
-on patriotisme est l'idée qui les relie toutes entre elles.
A ses yeux, c'est la France, c'est l'Europe entière qui a
té frappée par l'ukase de 1832.
« C'est r&irope tout entière qui a été blessée au cœur de la Pologne : ce qui s'est passé dans son sein n'est qu'un
• 'pisode douloureux d'une série d'attentats à la sécurité du monde que la postérité contemplera avec surprise, et peut-être avec d'éternels reproches contre notre génération. La question de la protection et de l'affranchissement ultérieur de la Pologne devient pour les esprits clairvoyants une question de paix et d'indépendance pour toutes les nations européennes. Toutes ont été frappées par cet ukase du 2(3 février 1832, qui, en abolissant la constitution polonaise, méconnaît les stipulations d'un fi-aité où toutes avaient été parties contractantes (2). Ce
(1) Le traité, dit des 24 iirlicles, fui signé à Londres le 15 octobre '"SI, par les représentants des cinq grandes puissances appelées
• I se prononcer sur le conflit q>.i venait d'avoir lieu entre la Hollande et la Belgique, u îl réglait le partage des dettes, attribuait à la l<elgiqui> la partie se|>tentrionale du Luxembourg et donnait à la Hollande le reste du grand-duclié, dont les habitants avaient pris une part active 5 la révolution, n Le roi de Hollande refusa d'iidhérer b ces décisions.
(2) I^'art. 1" du traité de Vienne portait :
ti Le duché de Varsovie, à rexceplion des provinces et districts n dont il a été autrement disposé dans les articles suivants, est " réuni à l'empire de Russie. U y sera lié irrévocablement par sa "constitution, pour être possédé par S. M. l'Cmpereur de toutes " les Russies, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité....
n Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TAutrichc et de
n'est, du reste, qu'un pas do plus dans cette route d'envahissements et d'usuqtations où la puissance moscovite a lait depuis un siècle des progrès si eilrayants. Peut-être serait-il temps de jeter enfin un regard sur l'histoire et sur la carte, et de se demander si c'est bien l'état normal de l'Europe que celui ({ui livre toute sa frontière orientale à une seule puissance . à une puissance qui, chaque jour, augmente ses forces et ses possessions, tandis que les autres restent stationnaires ; qui est déjà maîtresse absolue des bouches du Danube, et réagit ainsi sur tout le mouvement intérieur de l'Allemagne; qui a presque transformé la mer Baltique et la mer Noire en lacs intérieurs ; qui campe aux portes de Stockholm et à celles de Constantinople ; qui n'a qu'à étendre la main pour saisir le Sund et les Dardanelles, ces deux clefs du système européen ; et qui, enfin, vient d'étaler ses pompes militaires à Kalisch, à l'extrémité de ce bastion formidable de la Pologne con quise qui se prolonge comme un bras menaçant au centre même de l'Europe.
Quand on réfléchit à cet état purement matériel, et surtout quand on songe aux principes, aux lois, à la religion, au genre de moralité que cette puissance a introduits partout où elle a triomphé, on est, ce me semble, en droit de croire que ce n'était pas seulement pour eux-mêmes que les Polonais ont livré une lutte héroïque, mais qu'ils défendaient en même temps la civilisation tout entière contre la barbarie, la chrétienté contre le despotisme oriental, la longue et noble suprématie de l'Occident contre une nouvelle invasion de Tartares. On est malgré soi reporté à ces siècles où l'Europe clirétienne était sans cesse menacée d'être asservie moralement et physiquement par des
1) la Prusse, obtiendront une représeutaiion et des institutions na- " lionales réglées d'après le mode d'existence politique, que cha- II cun des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile Il (>t convenable de leur accorder, ii
liordos Ycnuos du fond do l'Oriont. La l^iloj^nc, dont toute rhistoiro n'osi ijii'mi lon^- saoïilire \h\\\v le reste du UKMide, a niaiiites fois dctourné de nos pèi-es ce suri terrible, et a pinté sous les murs de Vicune le dcn'nier coup à la puissance oiTensive de rislaniisme. Mais à jteine ce dan;:cr eut-il été définitivement écarté, qu'un autre a suryi en sa place, et la Pologne on a été la pi"cmière victime. Autrefois du moins, dans ces siècles où la diploniatie n'avait pas encore pi'is ran^i" parmi les p;randes forces de l'humanité, le danger commun, tant qu'il durait, servait de lien et de pacte inviolable entre toutes les nations chrétiennes, et les réunissait contre l'ennemi général. Aujourd'hui au contraire, la puissance qui seule menace l'équilibre et les destinées de l'Europe trouve p;atout des intelligences, des admirateurs, ou tout au moins une déidorable indiflerence. Et cependant les promesses qu'elle fait au monde sont assez peu équivocpies : elle nous apporte les ténèbres au lieu de la lumière, le despotisme militaire au lieu des lil)ertés civiques, et la honteuse idolàti'ie du schisme au lieu des croyances libératrices de l'Occident. » (1)
Quant aux aflaires d'Espagne, M. de Montalembert se montre partisan déclaré du traité de la Quadruple alliance {'2)o{ il démontre, l'histoire en main, qu'après tout, la présence sur le trône d'Espagne de la maison de liourbon n'eut jamais ni pour ce pays, ni pour la France une influence heureuse.
(i Un jour est ari'ivé, dit-il, où Louis XIV a voulu placer
(1) Discours sur la Pf>loL;ne, "janvier 1830, Tome I, p. 63.
(2) n Oii sait que par lo traite de la Qiutdruple itlUanre, conclu lo 2'.^ avril 1S34, i'Kspji-ne, le l'oriuj^al, l'Aiiglulerre cl la IVance s'en^a^-'caieul h unir leurs cflbrls pour assurer la pacification de la l'éninsule pai réloi.i^ncment de don Carlos et de «Ion Mipuol, prélendants aux couronnes d*Kspagne et de l'urtuf^al. n
(M. DK .Mo.NTALKMIlEIlT.)
son petit-fils sur le trône d'Espagne, et où il a dit : Il n'ij a plus dePijrénées! Voyons quels ont été pour l'Espagne et pour la France les résultats de cette politique dont on déplore avec tant de chaleur et de talent la disparition et la ruine. Ces résultats sont d'une double nature, tels qu'ils s'appliquent à l'Espagne ou à la France. Qu'a fait l;i maison de Bourbon pour l'Espagne? Elle l'a trouvée dans une position assez désavantageuse, je l'avoue; l'Espagnr telle que Philippe V(l) l'a prise n'était pas l'Espagne du Charles-Quint; c'était tout autre chose.
Mais qu'a donc fait pour la relever, la dynastie des Bourbons, qui, de 1715 à 1800, n'a eu à lutter contre aucun ennemi intérieur ou extérieur, au moins sur le sol espagnol? Elle a laissé tomber l'Espagne au dernier rang des nations civilisées; elle a conduit l'Espagne, depuis 1715, à travers une série non interrompue de défaites et d'iuuniliations de tous les genres, à travers une décadence toujours croissante, jusqu'à l'inexprimable dégradation de Charles IV, (2)jusqu'au règne des laquais et des bourreaux, sous Ferdinand VIL (3) En un mot, Louis XIV, en disant: Il n'y a plus de Pyrénées, a semblé dire, et avec bien plus de raison, il n'y a i^lus d'Espagne. Or, peut-on sérieusement faire à l'Espagne un reproche de vouloir amener un changement à un ordre de choses qui a eu un résultat semblable? Que pourrait-elle trouver de pire?
{\) Philippe K (1683-1746) était le second fils de /.ou/s, dauphin de France. Il fut appelé, en 1700, au trône d'Espagne par un testamenl que Charles II, pour complaire à Louis XIV, flten sa faveur.
(2) Charles /F(17481819) se laissa gouverner par sa femme et par Don Manuel Gondoï (Prince de la paix), de garde-du-corps devenu minisire.
(3) Ferdinand 17/(1784-1833), fils de Charles IV, détrôna son père en 1808:, fut obligé de se démettre en faveur de Joseph Bonaparte, revint en Espagne un peu plus tard et soutenu par le gouvernement français, ii reconquit le pouvoir absolu, en 182:3. Son règne ne fut qu'une impitoyable tyrannie.
Voyons niaintonant, \hm\v h France, quelle a été cette haute inilucnco tondéo par Louis XIV sur l'Espagne. Quels secours l'Espagne a-t-elle jamais apportés à la la France? Dix ans après la paix d'Utrecht, lorsqu'un petit-lils de Louis XIV régnait en Espagne, et son arrièrepetit- lils en France, lorsque ces deux souverains étaient au degré d'oncle et de neveu, n'y a-t-il pas eu guerre pour la conspiration de Cellaniare? Un peu plus tard, le pacte de famille a été tonde : cela a-t-il empéclié que la France n'ait conclu, en 17(33, la paix la plus humiliante, la plus honteuse qu'elle ait jamais eu à subir ? L'alliance continue; arrive la guerre d'Amérique, guerre malheureuse pour la France, malgré tous les secours de l'Espagne et dans laquelle les flottes espagnoles ne purent empéclicr les siennes d'être anéanties dans les Antilles. Enfin arrive la révolution ; que vit-on alors? La première puissance tiui reconnaît la Convention, ou la République, ou, pour mieuxdire, les assassins du chef de la maison de Bourbon, n'est-ce pas l'Espagne, où règne le plus proche parent du malheureux Louis XVI? J'avoue que c'est pour moi une grande preuve que les alliances de dynastie sont très-peu de chose dans la politique générale. J'espère que les sympathies constitutionnelles, que l'identité des intérêts libéraux et de la l'orme de gouvernement fonderont une alliance beaucoup plus forte et beaucoup plus .solide. C'est ce qui m'empêche de déplorer... la ruine de cette haute influence fondée par Louis XIV, influence qui a fiiit aussi peu de bien à l'Espagne qu'à la France. (1)
Ce qui le frappe surtout en Grèce, c'est l'afTaiblissement de notre influence.
« Je ne puis me défendre connue Français, dlnn rapprochement pénible : c'est celui de la position de la France aujourd'hui en Orient et en Grèce, avec ce qu'elle
(1) Discours sur la politique étrangère , Tome I, p. H"?.
était soiif; la Rostaiiralion. Je ne suis pas suspect en faisant ce rapprochement, car chacun sait que toutes mes paroles sont dictées par une sollicitude sincère j)Our le gouvernement que la révolution de Juillet a fondé. Mais on ne peut nier que la France jouait alors en Orient un rôle plus imposant que celui qu'elle a joué depuis. Voici en deux mots ma pensée à ce sujet. Sous la Restauration, le pays était humilié par le souvenir des désastres qui avaient ramené la dynastie d'alors; mais le Gouvernement ne Tétait pas ; il était au contraire dans une bonne position à l'étranger par ses alliances et ses sympathies; et il faut avouer qu'il en a souvent profité, et notauiment dans la question d'Orient, où la bataille de Navarin et l'expédition de Morée lui ont fait le plus grand honneur (1). A la révolution de Juillet, le pays lui-même s'est redressé; mais, par une fâcheuse contradiction, le gouvernement nouveau a paru s'abaisser, se rapetisser, en proportion de l'élévation, du juste orgueil du pays, tout pénétré comme il l'était de la fierté d'un peuple qui a remporté une grande victoire La France s'est dressée en face de l'Europe après ces trois grandes journées : elle a déployé devant l'Europe l'ancien drapeau de ses conquêtes, elle lui a montré cette redoutable épée qui venait de briser une couronne, et puis elle l'a remise lentement et dignement dans le fourreau, jusqu'à ce qu'on la provoquât à s'en servir de nouveau; mais elle n'entendait pas, je pense, que son gouvernement la conduisît de de complaisance en complaisance à cet état d'apathie et d'humilité par trop chrétienne où nous l'avons vue depuis » (2).
(1) La bataille de ISaimi'in, livrée aux Turcs, le 20 octobre 1827, par les floUes réunies de la France, de la Russie el de FAniileterre, et l'expédition deMorée qui la suivit amenèrent l'aiïranchissement de la Grèce. Othom, second fils du roi de Bavière, en fut nouimé roi, en 1832.
(2) Discours sur la Grèce, 22 avril 1838, tome i,pase 129.
KnCin, s'il prond avec tant de fou la drlcMisc (l(^ la Belgique, ce n'est point u par des raisons de parenté et d'affection J>;c'est parce qne sa canse est « noble, généieiise, digne d'être défendue par tons les lion\mes justes. »
<i Je ne crois point, s'êcrie-t-il, que le pali'iotisnie doive être renfermé dans les limites des frontières de son pays. Mon patriotisme consiste à rêver pour ma patrie une ffrande inlluence au dehors, coiniue de la grandeur et de la liberté au dedans. » Or, abandonner la lieli^"i(|ue, c'est combler le système désastreux de la France dans sa politique extérieure. Et quel est ce système? M. de MontalembeFt va nous le taire connaître en l'accablant de .ses ^-arcasmes.
tf Kt ici je n'attaque pas le Ministèie: (1) il est aussi l)on qu'un autre, il vaut peut-être mieux ([ue celui (jui !•■ remplacera. {Rires.)
J'attaque seulement le système, système (pii peut .se résumer dans ce mot : recud'r ! {Rumeurs.) Oui, Messieurs, reculer : depuis 1830 nous n'avons lait que i"ecu- 1er, et maintenant, adossés à notre frontière, il nous faut reculer encore. En 1831, notre influence, si ce n'étaient nos armées, était sur la Yislule. D'abord nous avons reculé de la Vistule au liliin ; depuis nous avons encore reculé de l'Adriatique aux Alpes. Et maintenant on veut nous repousser ju.scpie dcri'ière la Meu.se, car c'est ce que nous annoncent les organes du i,a)uvernenient du Nord. C'est la Meuse, (pii est, selon eux, la frontière de l'Allemafme.
Eh bien, je dis que ce système est déplorable, et cpic nous ne devons pas aller plus loin ; je dis que le drapeau orange, qui a été renversé en 1830 aux frontières de la France, rétabli en 1838, sera le signal et la première victoire d'une troisième Ke.slauralion. (Agitation.)
Dans quelques jours, dans queUiues semaines, si le
(1) Ce minislërc élail préside par M. Mule.
Gouvernement abandonne réellement la Belgique et entraîne l'approbation de la législature, que va-t-il arriver? On en viendra aux mains dans le Luxeml)ourg. On aura le spectacle d'une nation faible par le nombre, mais forte par son union et le dévouement de son monarque, luttant pour la justice et pour la liberté. Je ne prétends pas qu'elle aura le dessus ; mais je dis que le dernier mot, pour une nation comme pour un roi, le dernier mot, ce n'est pas la victoire, c'est la dignité. Ce ne sera pas un de ces mouvements irréguliers qu'il est facile de transformer, d'attribuer à une poignée de factieux. Non, ce sera un peuple avec un roi à sa tète, un roi élu, im roi»gendre du Roi des Français, à la tète d'une armée disciplinée et ambitieuse de venger un affront immérité. Il y aura là une leçon et un contraste que la France ne peut manquer de saisir. Du baut des remparts de Thionville, de Long- \vy, de Metz, des oreilles françaises entendront le canon de cette lutte, et ce canon réveillera tous les cœurs qui aiment la justice et qui n'ont pas encore adopté cette lâche maxime : « Chacun chez soi, chacun pour soi ! 3d La France tout entière se dressera, au moins pour écouter ; et si cela dure, croyez-vous que vous pourrez la retenir, vous qui n'êtes pas sûrs de la majorité dans une chambre. Si vous le pouviez, il faudrait que la France ne fût plus la France ; il faudrait que la dernière goutte de sang de 89 fût épuisée dans ses veines, qu'elle fût noyée dans mi océan d'intérêts matériels, et plongée jusqu'au cœur dans la betterave et le bitume. {Rumeurs et réclamations.)
Redoutez-vous ce mouvement, eh bien, empêchez-le d'éclater, défendez la Belgique avant qu'elle soit attaquée, défendez -la comme votre alliée ; car ce mot résume toute la question. Elle est notre alliée, non par ambition ou par l'intérêt d'un moment, mais par son origine même, par le droit de sa naissance. Elle est, comme le disait M. le ministre du commerce le 9 mars dernier, dans une autre
discussion : « Elle nVsl pas seulemont une nation amie, « mais une so^ur : sa révolution et la nôtre sont attachées c par des liens indissolubles. » C'est là, Messieurs, le secret de ses dangers, mais c'est là aussi la socvuùté de son avenir. Et remarquez que jusqu'à présent la Belgique a toujours appartenu à nos ennemis les plus dangereux. C'est sur son sol que, depuis Bouvines jusqu'à Waterloo, se sont toujours décidées, avec des fortunes bien diverses, les destinées de la France. Elle a toujours appartenu, d'abord à l'Angleterre, sous les communes de Flandre, puis à l'Espagne, puis à l'Autriche, puis, en dernière analyse, à la Hollande, érigée en royaume contre nous. Aujourd'hui, pour la première fois, la Belgique est à nos amis ; ses plaines nous sont ouvertes, et voilà pourquoi on lui en veut. C'est parce que la Belgique, tournée contre nous en i8l5, s'est retournée contre l'Europe en 1830. t »h ! si elle voulait, si elle pouvait être votre ennemie, croyez bien qu'on ne serait pas si âpre à la démanteler, à l'humilier ; mais, au lieu de l'aiïaibUr, on voudrait l'augmenter, on stipulerait peut-être pour elle un accroismoment de territoire, comme pour la Hollande en 1815.
Mais c'est par.;e qu'on sait qu'elle ne peut être que votre alliée qu'on lui en veut. C'est donc à vous qu'on en veut et non pas à elle ; elle est victime de son alliance avec vous. C'est vous qu'on veut anioindrir en l'amoindrissant ; c'est vous qu'on veut mutiler en la mutilant. (Très-bien! très-bien!) Voulez-vous empêcher cela? Défendez-la, sauvez-la pendant qu'il en est temps encore : sauvez votre alliée ; vous sauverez en même temps votre honneur, et vous n'aurez pas la guerre. (1) {Agitation.)))
C'est la même généro.sité, le même sentiment de l'honneur, le même amoiir pour la justice et la liberté qui l'animent et l'inspirent , lorsqu'il cherche à arracher à
(1) iJiscours sur la question beige, 26 décembre 1838. OEuvrcsjde M. du Monlalembert, tome I, p. 167.
— lOÔ -
l'epclavage le?; }i(>|)ulations indigènes des colonies françaises (1) ; ([u'il d(''leii(l la propriété ecclésiastique (2) et la propiiété littéraire (3) ; qu'il plaide pour les enfants pauvres contre l'avidité individuelle (4); pour les malades sans ressources contre l'uniformité et la bureaucratie (5); pour la libre circulation des voitures dans les campagnes (6) ; lorsqu'il revendique du gouvernement des secours pour ceux qui ont vaillamment servi la patrie (7); qu'il appelle sa protection sur les émigrés fuyant devant la persécution (8) ; lorsqu'enfm il venge la dignité la Chambre des pairs (9) ; réclame l'expropriation des niommients historiques (10) ; soutient le ministère du 1^^ mars (11), et élève sa voix en faveur de la liberté d'enseignement et de la liberté religieuse (12).
(l) Séance du 7 mars 1836. (2) 19 mai 1837. (3) 29 mai 1839. (-1) 4 mars 1840. (5) 6 avril 1840. ^6) 7 mars 1838. H) 17 février et IT) juin 1838. (8)5 mai 1838.(9)24 juin 1840.(10) 12 mai 1810. (11) M avril ]8-i0. (12) 23 mai 1839 et 24 mai 1840.
CIIAPITIIK XH.
(suite.)
M. (le Monlaleniberl, du reste, ne renfermait point son action dans les débats de la chambre. La préparation de ses iliscûurs, ses Iréipients voyaiies et sa coriespondance qui s'étendait à presque tous les pays de l'Europe lui laissaient encore le temps de l'aiio de nombreuses excursions dans lé domaine de l'art (1) et de l'histoire (2), En outre, le journal , cette autre tribime sans cesse ouverte, lui oll'rait l'occasion de llétrir par la plume les actes injustes que ne pouvait atteindre sa parole, et il la saisissait avec empressement. Nous n'en citerons qu'un exemple ; il est cai-actéristique et il jette sur les dispositions du jeune pair après la chute de M. de la Mennais, la plus vive lumière.
En 1837, l'Archevêque de Cologne, Mgr de. Droste- Fischering, obéissant à sa conscience et à son devoii-, refusa de suivre les prescriptions de la loi prussieime sur la bénédiction des mariages entre catholiques et protestants.
Le roi de Prusse (:}), furieux de cette rési.stance, le fit
(1) Voyez : De t« ])einture chrétienne en Ilalie à Voccusion du livre de M. Jiio \]S3~.) De Hùtut (tcliul de Cart reliijicux en Fiance (18:f7). De l'alliludf ticluelle du va>uUUi*me en France (IRIiB).
{2) M. tic Monlaleniberl préparail son histoire des Moines d'Occi dent.
Ci) Frédéric-Guillaume III.
saisir et jeter dans une prison. Cette odieuse conduite agita l'Europe entière. Grégoire XVI avait, peu de temps avant, blâmé les scandales et les usurpations ({ui avaient souillé la cause des reines d'Espagne et de Portugal. Dans un bref aux Évêques de Pologne, « il avait, en inculquant l'obéissance aux peuples, fait ses réserves en faveur des lois divines, qu'il n'est permis à aucun César de violer. » Il protesta avec autorité contre l'injustice triomphante du César prussien et ne craignit point de donner un témoignage public d'admiration et de sympathie à l'Archevêque captif.
Les journaux de toutes nuances exprimèrent sur ces faits leurs sentiments, les uns par de banales critiques, les autres par une approbation équivoque, plusieurs par un silence calculé.
Ce fut M. de Montalembert qui prit la plume dans V Univers. Dans deux articles successifs, il marque des stigmates de l'ignominie le front du persécuteur allemand, avec le style poignant dont il a le secret ; il salue avec amour l'indépendance invincible du vieil Evèque, se refusant à profaner une bénédiction, et surtout, on le sent, il est heureux de pouvoir être le témoin de la fausseté des accusations de servilité qu'on lançait alors contre la Papauté et qui se trouvaient réunies avec amertume dans un ouvrage célèbre (2) dont nous avons parlé plus haut, puljlié par un ancien apologiste de l'Église, devenu son ennemi, M. de la Mennais.
« Et d'abord inclinons-nous, dit M. de Montalembert, devant la majesté de ce spectacle. Au moment où ceux des monarques de l'Europe dont les devoirs entraînent des relations publiques et constitutionnelles avec les peuples qui leur sont confiés, viennent leur parler un langage où toutes les ressources do la parole humaine sont employées à voiler la lutte terrible que se livrent les (2) Les Affaires de Rome.
'passioii<5 ot le* intrrèl?; polilituios, ;i ce moment même un autre monarque, le plus t'ail»le de tous aux yeux de la rhair, un vieillard qui a été moine, monte à son tour sur son trône, au milieu d'une assemblée d'honnnes qui ont vieilli comme lui dans les travaux du sacerdoce, et qu'il appelle ses frères; et là. il [larle dans la langue que parlèrent Pierre et Paul devant les Empereurs romains. Mais de fluoi parle-t-il? Est-ce des besoins de son fisc? de l'augrmentation de son armée ? de la prospérité ou de la détresse de ses États? Non! tout cela est eflacé à ses yeux par un intérêt plus sacré. Il parle uniquement pour défendre unétranger,unprisonnier,unhomme qu'il n'a jamais vu, un homme courbé sous le déplaisir d'un prince vingt fois plus puissant que lui-même. Il parle sans détour, sans ambiguité, comme sans violence et sans exagération, mais avec une autorité ineffable : il est placé, dit-il, là où il ne suffit point de gémir : Eo loco positi quo plorare mala non f^ufficit,e[\\ ne gémit plus seulement; il proteste d'une voix qui semble venir d'un monde plus pur et plus saint que le nôtre, contre l'injustice triomphante : il fait descendre la lumière d'en haut sur ces artifices ténébreux du pouvoir séculier, si coupables que c'eût été un crime même de les .soupçonner : Quodque vel leviter suspicari crimen fuisf^et. Ce captif, gardé à vue dans une forteresse, il ne l'appelle pas seulement un courageux combattant, il lui décerne le nom de vainqueur : Oh re- /tf/joni.s causam invietè proinKjnulam. C'est qu'en eflet, (juand le chrétien lutte contre le mal, la lutte seule est une victoire : pour le chrétien et pour lui seul, résister, c'est triompher.
« Ah ! désormais, continue le noble écrivain, les âmes les plus défiantes, les plus irritées, pourvu qu'elles aient conservé quelque bonne foi et q\jelque respect pour l'Eglise, sauront à f{uoi s'en tenir sur ces reproches de servilité, de lâcheté, de connivence avec les oppresseurs de
la religion, (juc l'on a jetés à la face de la cour de Rome. Désormais on connaîtra toute l'étendue de ce pacte, selon lequel, à ce qu'on prétendait, les libertés de l'Église étaient vendues à ceux qui se chargeaient de dompter les soulèvements des peuples. Désormais on pourra mesurer jusqu'à quel point est tombée ce qu'on appelait une puissance décrépite, condamnée à ne plus régner que sur des ruines. Pour nous, catholiques fidèles, que la miséricorde divine a préservés de ces funestes erreurs, iTOus n'en devons pas moins remercier le vicaire de notre Dieu d'avoir si glorieusement confondu ses ennemis, et d'avoir ôté à la bonne foi errante jusqu'au dernier prétexte de l'erreur. Saluons donc avec une liumble admiration ce jour où s'est déchiié le voile, l)ien transparent du reste, qui enveloppait la longanimité de notre père. Le glorieux mystère de sa justice a été tout d'un coup inondé d'une clarté formidable. On a vu tout ce qu'il y avait de force et d'énergie dans cette adorable patience, qu'il est si difficile de comprendre, mais si glorieux de posséder dans un siècle pressé de vivre et amoureux de la lutte et du blâme comme le nôtre; patience qui dépasse les bornes de la sagesse humaine, parce qu'elle ne connaît que celles de la charité divine ; mais patience qui ne va ja mais jusqu'à abdiquer le droit, ou à renier la vérité. Oui, répétons-le sans cesse, l'Église est patiente, parce qu'elle est immortelle. Mais il vient un moment où elle puise dans son inunortalité même un courage et une force dont la seule ombre plane au-dessus de toutes les forces et de tous les courages de la terre. » (1)
(( Saluons donc avec amour, ajoute-t-il, l'image de ces deux grands vieillards, l'uu sur les bords du Rhin, l'autre sur ceux du Tibre ; l'un, entraîné captif au milieu des baïonnettes et des canons à la mèche allumée, pour n'a-
(1) R(' flexions sur l'allocution pontificale du 10 décemhrelS'il. — OKuvres do M. de Monlalemberl, lome IV, page 2.'i2.
voir pas viuilu prolaiitT une béuéd'alion; l'autre, élevant, du fond de son vieux palais, une voix qui ne commando peutl'Ire [)as à dix mille soldats, mais ([ui remue cent millions d'âmes ; tous deux les seuls représentants, à cette lieure, du triomphe imprescriptible de l'esprit sur la matière, du droit sur la force, de l'infini sur le fini. » (i)
F,e triomphe de res[)rit sur • la matière, de l'inlini sur le Uni, c'est là ce que le noble comte cherche partout, dans les arts aussi bien que dans la polilicpie.
Un se rap|>elle avec (juelle éner;2,ie M. de Montalembert avait protesté, en 183il, contre les Vandales de diverses espèces qui dévastaient les monuments de notre foi et de notre histoiie. Sa voix avait eu de l'êcho, et le Ciouvernement de Juillet s'était rangé du côté du petit nombre d'hommes qui essayaient alors de lutter contre le torrent des dévastations. Les « bras immenses et inévitables de la centralisation » avaient peu à peu arrêté « le marteau municipal et la brosse fabricienne )),et la presse, on lançant de toutes parts des publications destinées « à tirer d(; la poussière, et à révéler au pays les anticpies Irésois de son art national >., avait fait comprendre et dé- ' ouvrir qu'en France il avait existé un autre art, une lutre beauté que la beauté et l'art payen du siècle de
Louis XIV et de l'Empire j>.
Mais cette découverte qui renfermait implicitement • lie de l'art reli<;!;ieux, n'avait guère été faite (pie par des -'•ns de lettres et des voyageurs.
1 1 était donc urgent de la faire passer dans la vie j)ratique, de la faire reconnaître par les artistes ou ceux qui aspiraient à le devenir, de la faire comprendre par ceux |ui commandaient ou par ceux qui jugaient les œuvres liites d'art religieux. C'e.st vers ce but que se dirigèrent les elïorts de tous les véritables amis de l'art, et surtout
(1) Encore l'affaire de Cologne, Ma r» 1838. OEuvres do Monla- /emborl, tome IV, paf;o 271.
(le M, (le Montalcmbert. Le nolile comte, aux yeux (le (|ui toutes les œuvres de l'homme racheté par Dieu (levaient n'être que des moyens de procurer la gloire du Sauveur et le salut des âmes, s'appliqua d'une manière toute spéciale à combattre l'envahissement du payen dans le chrétien, de la matière et de la chair dans le royaume de la pureté et de l'esprit. Laissant à l'art profane toutes les libertés qu'il a conquises ou usurpées, tant qu'il se renferme dans les sujets qui lui sont propres, il ne cesse, dans ses différents écrits, de revendiquer, avec une invincible énergie, l'inviolabilité du domaine surnaturel, du domaine religieux, et cette inviolabilité, il la revendique dans toutes les branches de l'art, aussi bien dans la musique que dans l'architecture et la peinture; « ce livre des ignorants qui ne savent pas en lii'e d'autres » (1).
Pour arriver à la noble fin qu'il veut atteindre, l'ardent écrivain ne néglige aucun moyen. Etudiant la vie des artistes chrétiens, il s'applique à les arracher à l'oubli que font peser sur eux les partisans du paganisme; il étale avec une pieuse complaisance, devant nos yeux, comme un doux reflet de leurs vertus et de leurs mœurs, les chefs-d'œuvre qu'ils nous ont laissés; il en fait saisir toutes les beautés, en fait admirer toutes les richesses, et, après nous avoir promenés au milieu des trésors des anciens âges, il nous montre le souffle impur du Paganisme émané de la Renaissance , desséchant peu à peu dans les âmes la source de toutes les pieuses inspirations, et donnant naissance à cet art sacrilège qui aboutit à la vulgarité , à la niaiserie et à l'inconvenance.
Il oppose aux antiques cathédrales, ornées de la fraîche
et pieuse parure que lui donnaient les peintres des âges
de foi, et retentissant des chants graves et solennels des
(1) Concile d'Arras tenu en 1205, cité par M. de Montalembert.
population? simplt^s des anciens jours, l'Epliso moderne avec ses atours mondains et ses cantiqties sautillants.
Arrêtons-nous, dit-il un instant, devant la façade: vous v \errez quelques colonnes serrées les unes contre les autres, connue à Notre-Dame de Lorette, ou bien une série de frontons superposés et llanqués de deux excroissances allongées en pierre, qui ont la forme d'un radis ou d'un sorbet dans son verre, comme à Saint-Thomas- ■ l'Aquin; vous saurez que ce sont des trépieds où est censée brûler la flamme de l'encens. Quelquefois une tour s'élève au-dessus de cette monstruosité ; tour dépourvue à la fois de grâce, de majesté et de sens, terminée par une terrasse plate, ou par un toit de serre chaude, ou, comme en Franche-Comté, par un capuchon en forme de verre à patte renversé. Vous vous demandez ce que peut être un édifice qui s'annonce ainsi, si c'est un théâtre, ou un observatoire, ou une halle, ou un bureau d'octroi. On vous explique que c'est un temple. A coup sûr, pensez-vous, c'est le temple de quelque culte qui a remplacé le christianisme. On vous nomme'un saint dont le nom hgure dans le calendrier chrétien ; et vous finissez jiar découvrir une croix plantée quelque part avec autant de bonne grâce que le drapeau tricolore sur les tours de Notre-Dame. C'est donc vraiment une église ! Vous entrez. Est-ce bien vrai ? Oui, il faut le croire, car voilà un autel, des confessionnaux, une chaire, dos crucifix. Mais esl-ce bien une église catholique, une église où l'on prêche les mêmes dogmes, où l'on célèbre le même culte que celui qui a régné dans les églises d'il y a trois cents ans '^ Ces dogmes n'ont-ils pas été profondément altérés? ce culte n'a-l-il pas subi quelque révolution violente? Où est donc celle forme consacrée de la croix, si naturellement indirpiée et si universellement adoptée pour le plan de toutes les anciennes églises? Où a-t-on coiiié ces fenêtres carrées, rondes, en parallélogramme, en
.scgmenl de cercle, quelquefois en poire garnie de feuillage, en un mot de toutes les formes possibles, pourvu qu'elles ne tiennent ni du cintre, ni de l'ogive chrétienne? Est-ce de cette cage suspendue entre deux piliers, ou de ce tonneau à demi creusé dans le mur, que l'on prêche la parole du Dieu vivant dans la même langue que saint Bernard et Bossuet ? Qu'est-ce que cette montagne de rocaille qui grimpe à l'extrémité, qui cache le chœur, s'il y en a un, qui élève, sur des colonnes cannelées, im fronton garni de je ne sais combien do gros enfants tout nus dans les postures les plus ridicules, et qui se répète en petit tout le long des bas-côtés ? Serait-ce par iiasard l'autel où se célèbrent les plus augustes mystères ?
Mais approchons : examinons ces sctilptures, ces tableaux surtout, que l'on y expose à la vénération des fidèles. Quoi ! c'est le Fils de Dieu mourant sur la croix que cette étude d'anatomie où vous pouvez compter les muscles, toutes les côtes, mais où vous ne trouverez pas la trace la plus légère d'une souffrance divine,, et dont les bras tendus et dressés verticalement au-dessus de la tète semblent, conformément au symbole janséniste, s'ouvrir à peine afin d'embrasser dans le sacrifice exi)iatoii^e le moins d'âmes possible. Quoi ! cet être tout matériel, tout humahi, tout courbé sous le poids des basses conceptions du peintre et entouré de figures aussi ignobles que la sienne, ce serait là le Fils de Dieu avec les douze pêcheurs qui lui ont conquis le monde ! Quoi ! ce médecin juif qui semble demander le salaire de ses visites, c'est Jésus ressuscitant la jeune fille de Jaïre ? Cet homme nu qui prêche d'un air goguenard à un auditoire de gamins de Paris, c'est le précurseur martyr annonçant la venue du Sauveur? Ces demoiselles prétentieuses, ces petitesmaîtresses affectées, dont le front n'a jamais réfléchi que des vanités frivoles ou des passions impures, ce sont là nos vierges martyres, nos Catherine, nos Cécile, nos
Ajinès, nos Philoinène? Cette femme échcveloe, enVontée, au vtHement iinpiidiqiie, c'est la première des saintes, Tamie du Christ, Madeleine ? Cette série de scènes fantasmagoriques, où je reconnais, sous des liabits d'emprunt et dans des attitudes de théâtre, les figures que je rencontre chariue jour dans les rues, c'est là l'histoire de notre religion ? Ces Romains en toge, ces gladiateurs nus, ces modèles complaisants de raccourci, ces déclamateurs barbus, tous taillés sur le même patron, et dont je ne puis deviner les noms qu'avec l'aide du suisse ou du bedeau, ce sont là les saints dont autrefois des attributs distincts et tout empreints d'une poé?ie sublime rendaient les noms chers et familiers, même aux moindres enfants? Quoi ! enfin, cette matrone païenne, cette Junon ressuscitée, cette Vénus habillée, cette image trop fidèle d'un impur modèle, ce serait là, pour comble de profanation, la très-sainte Vierge, la mère du divin amour et de la céleste pureté, l'emblème adorable qui suffit à lui seul pour creuser un abîme infranchissable entre le christianisme et toutes les religions du monde, l'idéal qui évoque sans cesse l'artiste vraiment chrétien à une hauteur où nul autre ne saurait le suivre? Quoi! vraiment, c'est là Marie ! Mais dites-moi, je vous en supplie, quels sont donc les profanes qui ont envahi tous nos sanctuaires, et qui, consommant le sacrilège sous la forme de la dérision et du ridicule, poiir mieux flétrir la vieille religion de la France, ont intronisé la matière, le grotesque et l'impur sur les autels de l'Esprit-Saint, des martyrs et de la sainte Vierge? »
Et ces profanes, le noble écrivain les poursuit de son courroux, les signale à l'indignation de tous les catholiques ; et, puisant dans son ardent amour de la religion des accents pleins d'une pathétique éloquence, il s'écrie de nouveau, en montrant les églises envahies et souillées par leurs hideux produits: Exjmlsons les barbarei^, cri qu'il
ne cessera de faire entendre dans le Comité histon({ue des Arts (1) et dans la Commission des monuments histo-riques ('2) où ses lumières le feront successivement appeler.
(1) Fotulé en 1834, par M. Guizol.
(2) Créé en 1837, par 11. le conile île MoiitaliM't.