‹ M. de Montalembert et extraits de ses œuvresChapitre 14 sur 38 · CHAPITRE XIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIll

La France et la question (IDrieiit. — Mrhémct-Ali. — Avantages de l'ail iioicr de la France à la Turquie. — Prcpovdèrnnee de la Uusnie ru Kurapr.

Travailleur inlUtiyahle, M. do Monlaleinbert n'éparjinail [lour se prépaier à la discussion, aucune étude, aucune fatiuuo. Plein de respect pour son noble auditoire, pour la Ki-ance dont il représentait les intéièts et suitout pour la vérité qu'il a toujours aimée avec passion, il lechertliail avec une fiévreuse activité les documents capables de l'éclairer. Aussi eut-il, pendant sa vie pailenientaire, , plus d'une l'ois l'honneur de jeter la lumière au sein des ténèbres et de dissiper, par la netteté et l'éclat de sa parole, les nuages cpfavaient amoncelés l'ignorance et la mauvaise foi. Tel fut l'ellet du discours mémorable f[u'ii prononra en 184U sur la question d'Orient.

La question d'Orient, on le .sait, est le proitlème ]i('litique po<é depuis le conunencement de ce siècle par l'allaiblis-cment de la Turquie et le foi'midable accroissement de la Russie? Conslantinopleestaujourd'inii, pouiainsi dire, la bairière qui retient l'Iviipire russe prêt à déverser ses bordes faroucbes sur l'Occident, dette barrière sera-t-elle renvei<ér".' Là e:st toute la «(uostion et elle est importante : le triouqilie de l'empire Puisse serait le triom-

))lio de l'Asie contre n'Anopc, du despotisme contre la liberté, de la civilisation païenne contre la civilisation cln^étienne.

Or, la Turquie qui avait depuis près de deux siècles commencé sa décadence, était à l'époque où nous en sommes, arrivée à sa décrépitude et se trouvait en face d'un adversaire redoutable. Méhémet-Ali, aventurier plein d'audace et d'habileté, s'était établi en Egypte, s'y était fortifié et s'était concilié, par son or, en Europe, de nombreuses sympathies. 11 passa bientôt, grâce à ses partisans, pour un génie civilisateur. Le gouvernement français, trompé par ses agents, croyant trouver de réels avantages dans son alliance et « espérant peut-être le conduire à Constantinople et régénérer l'empire Turc par sa race », l'aima et le protégea, au point de lui sacrifier la Syrie depuis si longtemps protégée par la France et de renoncer, pour lui, à l'influence salutaire que nous aurions pu exercer en Turquie.

Fort de cet appui, Méhémet-Ali ne connut plus de bornes et, par sesent reprises ambitieuses, il mit l'Empire ottoman à deux pas de sa perte. Les puissances européennes s'alarmèrent, et à l'insu de la France, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Pvussie, poussées par des intérêts divers, signèrent un traité pai' lequel elles s'engagèrent à défendre l'intégrité de la Turquie. Quelque temps après les flottes anglaise et autrichienne bombardèrent Beyroulli et St-Jean d'Acre. La déchéance de Méhémet-Ali avait déjà été prononcée par le sultan.

La France, blessée dans son honneur et dans ses alfections. se prépara à la guerre et l'adresse qu'on discuta le 17 novembre poussait le gouvernement dans cette voie.

M. de Montalembert monta à la tribune et son discours fut une véritable révélation. Le noble pair avait fait un voyage en Orient et les renseignements précieux qu'il

avait recueillis dL-couvrircnl les intrigues et la corruption qu'avaiont employoos MiMiL^not-Ali pour ôlovor sa réputation, cl le pacha apparut enfin tel qu'il était.

Le noble pair donna sur sa valeur matérielle des renseiî^nemcnts précis et significatifs, mais il fit surtout ressortir sa valeur morale.

» Ne croyez pas, dit-il, que je reproche au pacha d'Egypte, comme certains publicistes au nom de certaines opinions , d'avoir usurpé plus ou moins de territoire, d'avoir plus ou moins complètement secoué le joug de la Porte Ottomane. Ah ! j'aurais béni son usurpation s'il avait fait le bonheur des populations conquises par lui. Mais j'ai la conviction qu'il a fait peser sur elles une oppression plus dure, plus révoltante, plus inhumaine que toutes celles qui ont pesé jusqu'à présent sur ces malheu !C uses contrées.

» Je ne prétends pas qu'avant de passer sous sa domination, les parties de l'Orient qu'il gouverne aujourd'hui aient eu un gouvernement régulier, un gouvernement pacillque. Je sais qu'il n'en était pas ainsi ; mais sous l'ancicri régime de ces pays il y avait au moins quelque refuge contre la tyrannie, quelques intervalles, quelques exceptions, quelques moyens de ne pas être accablé par son Ut jds.

» S.)us Méhémet-Ali, il n'en a iilus été ainsi. Il a fait en petit ce que la Russie fait en grand. 11 a prostitué les invealions du génie européen au génie de la barbarie ; il a employé tous les progn*,'S de la civilisation moderne pour rend!-.' plus lourd, plus accablant, plus universel, le joug du despotisme oriental. 11 a poussé les levées d'hommes jusqfd l'extinction de la population ; il a accumulé les impM- jusqu'à aboutir en droit et en fait à la confiscation de la propriété. Une fiscalité plus atroce que tout co qu'on a connu jusqu'à présent en Europe, le monopole de toutes les productions de l'agriculture, le mépris sys-

tématique de la vie humaine comme ba?e de tous les travaux publics, voilà les bienfaits dont Méhémet-Ali a doté les populations de l'Orient, et, je le dis à regret, aux applaudissements de la France.

Avec trois ou quatre millions de sujets, il a voulu entretenir une armée de deux cent soixante-dix mille hommes, c'est-à-dire aussi forte que l'armée de la France sur le pied de paix. Ce sont ses apologistes eux-rnèmes qui le disent ; ce chiffre est consigné dans l'ouvrage d'un de ses partisans déclarés. Et tout cela, il l'a fait avec le vernis de la civilisation, et, malheureusement pour nous, d'une civilisation exclusivement française. N'est-ce pas une comédie révoltante pour nous, que de lui voir donner le beau nom de garde nationale à la dernière levée par laquelle il a arraché à leurs foyers de malheureux infirmes qui avaient été épargnés jusque-là, pour les enrégimenter, sous peine de périr sous le bâton ; car le bâton, c'est là son grand instrument de civilisation ; et le résultat, c'est la famine, c'est la nudité des familles qui restent encore, c'est le désespoir de tous ceux qui sont soumis à son autorité. (1) A l'atrocité, le système deMéhémet- Ali joint Fimpuissance et la stérilité, et ce sont les événements qui se sont chargés de le démontrer aux dépens de la crédulité et du crédit de la France.

(( Reconnaissons-le donc, dit M. de Montalembert, la cause du pacha est indigne des sympathies d'un peuple généreux comme des préoccupations d'une politique véritablement élevée. Elle en est indigne non-seulement par elle-même, mais encore relativement à la position qu'elle nous donne en Orient. Nous lui avons sacrifié la position la plus belle, la plus élevée en Orient, notre ancienne influence sur l'empire ottoman et sur Constantinople.

(1) Discours sur la qtieslion d'Orient, (séance du il novembre 1840). OEuvres de M. de MonialemberUîome T, page 2H'i.

»Ali! coniliicii r(»[)oiulanl la inajoslé, ilrcrépite, si Ton veut, de renutin» (itloiuau, est pnMcraljle à celle énerjrie stérile d'une liarl'ai'ie nouvelle! Nous pouvions régner à (lonslantinopie dans celle position souveraine, dans ce boulevard de riiulépendancc européenne, par l'afrcclion

listante des Turcs pour la France, par nos souvenirs, jiarce que nous sommes les plus anciens alliés de la Porté, parce que nous l'avons sauvée en 1807. Mais par quelle déplorable fatalité faut-il que la France, après avoir, la première, lechei.-lié et obtenu l'alliance de la Porte au seizième siècle, suus François I", alors que cette alliance était une honte p<Hir un royaume très-chrétien, parce que la Porte était une puissance menaçante pour I'Kmrope, parce qu'elle était au ban de la civilisation chrétienne ; la France ne s'est pas arrêtée alors ù ces considérations morales, elle a fait alliance avec la Porte, et elle !» en est vantée : par quelle déplorable fatalité faut-il donc qu'au moment où nous avons à remplir une œuvre civilisatrice en lui restant fidèles, nous l'abandonnions en nous Jetant dans les bras de nos rivaux et de nos ennemis? .. (1)

Kt, parmi les livaux de la France, le clairvoyant orateur en distiniiue un plus terrible que tous les autres, et il en signale avec elVroi les progrès rapides.

H La llussie, s"écrie-t-il, enserre déjà lEuiupe de tous

liés; .sa frontièie centrale n'est rpi'à deux cents lieues 'lu Rhin. Le jour où ses convenances rexigeront, elle tournera le Sund ; car, je puis le dire, moi qui n'ai aucun caractère ofliciel ni diplomatique, elle est déjà maîtresse de la Suède, parce cpu* sa capitale lui est ouveite, et parce que les insliluliuiis politicjues de la Suède suivent la pente anarchique quia déti uit la Pologne. L'n de ces jours encore elle sera mail resse de l'Autriche, parce cpie sur le l'anube. depui- lifluiade jusqu'à son embouchure, tout

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lui appartient, à elle ou à ses vassaux; parce que depuis la Bukowine jusqu'aux bouches du Caltaro, les populations slaves de l'Autriche, cfui professent sa religion, l'attendent et l'appellent.

» Un seul point l'arrête, c'est Constantinople; cette seule barrière la sépare encore de la Grèce, qui lui tend déjà ses mains rendues vassales par la communauté de religion et l'intrigue, la sépare aussi de l'Adriatique, dont toutes les populations riveraines professent sa religion, parlent sa langue et adorent sa grandeur et son avenir. Qfouvement.)

» La Russie a dit quelque part que Constantinople était la clef de sa maison. Eh bien , remercions Dieu de ce que nous pouvons tourner cette clef; car le jour où elle l'aura à sa disposition, où elle débouchera à la fois par la Baltique et l'Archipel, il y aura bien d'autres libertés de compromises dans le monde que celle de la Méditerranée. (2) {Nouveau mouvement.)

» L'intervention de cette puissance redoutable en Turquie, intervention si défavorable à la France, a été le résultat de la politique française, (l)

» En résumé, dit-il en terminant, je crois que cette question d'Orient sera un jour le tombeau de la paix, et je m'en félicite [mouvement), de la paix telle que nous l'avons depuis dix ans; mais je ne crois pas le moment assez opportun ni le motif assez légitime pour faire la guerre à toute l'Europe. Je crois à la force, à la grandeur, au courage invincible de mon pays, mais je ne crois pas que ces armes redoutables puissent être employées impunément pour une cause injuste. Je crois que la France peut encore faire vibrer le cœur du monde, mais non pas pour une question qui lui soit purement personnelle,

(1) Ib. i,age2o5.

(2) Question d'Orieiil. OKuvics de M. de Moii'.ulcinbeil, lonie L page 25],

pour une question d'honneur national plus ou moins l)ien ontciuiuc. »

L:s événements devaient se charger de réaliser la prophél'o du noble pair. Quelques années plus tard, en ciïot, allait avoir lieu celte glorieuse mais stérile oxi/édilion d'Orient qui devait prendre une i)lace à part dans les fastes militaires de noire France et Caire admirer au monde entier l'habileté de nos généraux et l'intrépidité de nos soldats. En attendant, la Franco « rentra dans ce qu'on appelait alors le concert européen; » l'Egypte fut laissée à Méhémet-Ali, et la Svrie, enlevée à la Turquie, lui fut rendue.

Ces arrangements étaient ioin de réaliser les désirs de M. de Montalembert ; aussi le retrouverons-nous plusieurs fois à la tiibune, défendant les intérêts chrétiens qu'on avait méconnus dans la solution de cotte grave question. Mais une autre question , une question intérieure et non moins importante allait concentrer tous ses cfibits dui*ant les années qui allaient '^uivie.

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