‹ M. de Montalembert et extraits de ses œuvresChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Différentes tentatives faites à la Chambre des Pairs en faveur de la liberté d'enseignement. — M. de Montalembert à Madère, — Du DEVOIR DES CATHOLIQUES DANS LA LIBERTÉ DE l'enseignement. — Droits de l'Etat, 2ia^' rapport à l'Enscignement. — L'Eglise est nne reine! — Résultats prévus de la loi de -iSii. — Ressources offertes par la Gouverneme)it constitutionnel.

M. de Montalembert avait, on s'en souvient, inauguré le combat en faveur de la liberté de l'Enseignement par le procès de l'École li])re. Dans l'intervalle qui nous sépare de cette tentative, il avait, à différentes reprises, (1) élevé la voix pour rappeler au Gouvernement les promesses de la Charte et bâter leur exécution. Mais le pouvoir, intéressé à conserver l'éducation de la jeunesse demeurait sourd à toutes les réclamations, et loin, de tempérer leur refus par un langage conciliant, les chefs de l'Instruction publique affichaient envers le catholicisme des intentions hostiles ou de provoquants dédains. <( L'opinion catholique inquiète et mécontente de voir le monopole de l'enseignement public attribué au corps universitaire, dont plusieurs membres étaient signalés comme hostiles, dans leurs cours et dans leurs écrits, à l'orthodoxie », (2) commençait à lever la tête. Un grand nombre d'évèques, sous des for-

(1) Séances du 27 déconilue l!~!}?. du "23 mai 1839, du "2-5 inni

(2^ MoMAi.EMDEnT. t/i!)t'!lé (i'Ensei.unciiienl, pa.i-eSiS.

mos (UlTt'rent<?s. cxprinÙTonl leiir.^ vœux, et 1(^ 1'' mai ISI'2, Mj;r. AlVtv, à l'occasion do la lète du roi, se lit l'interprète des sentiments de tous. La question fut successivonienl portée à la Chambre des députés (l) et à la Chambre îles pairs. M. Villemain. alors ministre de l'Instruction publique, déclara ([u'il ne pouvait prendre aucun on^a-iement «(uant à la loi réclamée, et se contenta de défendre l'enseignement universitaire contre les attiiques dont il avait été Tobjet.

Dans la courte réponse ((u'il lui adressa, M. de Montalembert, précise avec netteté les demandes des partisans de la liberté d'enseigneme>it :

<( Jamais on n'a dernanilé la liberté d'enseignement absolue, sans mesure et sans frein, ni dans cette Chambre, ni dans l'autre; jamais on n'a entendu exclure le (louverneinent du droit de surveiller, du droit d'intervenir jusqu'à un certain point dans un objet aussi important pour la prospérité [)ublique et la sécurité de l'ordre social. Jamais non plus, et c'est un autre fantôme qu'on a évoqué, jamais le cler-jé n'a demandé l'abolition de

I rni\ersilé et n'a pi'étendu se substituera elle » (1).

La lutte enjiajïée .se continua et se développa pendant l'année 1843, mais en dehors du Parlement. M. de >.lontalembert, obli<:é d'accompagner à Madère ]\Ime la comtesse de Montalemberl dont la santé inspirait de sérieuses inquiétudes, voulut cependant y prendri; [tart.

II laiH.a une brochure qu'il adressa t( à ceux qui pro-

(1) Par .\l. de (Innu-. Ni^ ;i (Jiiiinper, en 1804, (i'uiie ancienne et noble famille, .M. de Cirné avait olé envoyé à la Chambre en 1S3S^. l! \ fui, jus(]irà la lin du règne de Louis-l^liil.ppe, le défenseur le plus iiilic|iidu des IniérMs relij^icux. 11 e»l aujuiwd'hni membre de r.Académie française. Il a fiiil paiailrc, plusieurs cuvrages qui !;!! assuienl mie p!ac<' di=tii!ui!Of parmi les publicistes et les lii«-

tpus de iitiire temps.

l) IHiCnir» sar lu lib;-rlr iV Eii»i-i,f»ciiii-ui, >iMnce du G juin l.S4'i?. Ur.uvr.'S de M. de Moiilrtli'mbei I, pa^c ;J i~

fessent et pratiquent publiquement la relif^ion qu'ils croient la seule vraie. :»

Cet écrit intitulé . Devoir des CaUiolique.<; dans la question d'Enseignement, avait surtout pour but tic ranimer le courage des catholiques en leur exposant les dangers que présentait alors l'éducation en France et la facilité d'y échapper par l'usage des ressources qu'ofTrail la Constitution.

« C'est pour la première fois, dit le noble comte qu'on voit des assemblées politiques se réunir, délibérer et se séparer sans proclamer, par un acte quclcontiue, leur croyance on Dieu dont émane toute justice et toute vérité.

C'est pour la première fois qu'on voit l'élite des enfants d'un peuple condamnés à recruter des légions, à s'entasser sur des flottes d'où tout symbole et tout secours religieux sont systématiquement bannis.

C'est pour la première fois, enfin, que les jours consacrés au repos, à la douleur ou à la joie, par la loi religieuse, sont ouvertement et opiniâtrement violés par le travail, en vertu de l'exemple et des ordres de l'autorité supérieure

Jamais, et pas plus dans l'antiquité que dans les annales des peuples chrétiens, un spectacle pareil ne s'était olfert au monde. Entre toutes les nations, la France est la première et la seule qui l'ait donné. » (1).

Or, à qui, sinon à l'Enseignement universitaire, faut-il atti'ibuer cet athéisme qui descend des régions officielles dans toutes les classes de la société et qui se transmet de génération en génération.

Si donc les catholiques veulent préserver leurs enfants du venin qui menace leur intelligence et arrêter dans les familles l'envahissement du fléau, il faut qu'ils rcnver-

(1) Devoir des Calholiffues dam lu libcrti': d'ciisciijncincnC,{OEn\'rcs ,de M, de Moutalcmbeit.) tome i, page 311.

sent, non l'Univorsité, mais son monopole, etdurestp, pnr leurs attaques, ils ne font que défendre la Constitution.

0 Car l'État n'a pas le droit, sous peine de violer la constitution qui est la condition mt'ime de son existence, d'imposer à tous les citoyens un çyst6me d'éducation qui compromet le maintien de la croyance religieuse au sein de leurs familles. De ce que l'État n'a pc»nt do religion, il n'en résulte point pour lui la faculté d'empêcher les citoyens d'en avoir. Bien loin de là, la Charte non-seulement promet la liberté d'enseignement, mais elle garantit solennellement la liberté religieuse : celte liberté, appliquée à une religion positive comme le catholicisme, n'est plus qu'une dérision, si, en vertu d'une série de dispositions extralégales, rendues en l'absence de toute représentation nationale, le pouvoir exécutif se trouve investi du dîoit exclusif de façonner les croyances et les rnmurs de l'enfance, au profit soit d'une religion particulière, soit, comme il arrive dans l'espèce, au profit d'un rationalisme purement négatif. Qu'il ouvre des écoles sans religion à cette portion si considérable du peuple français, pour qui la religion n'est qu'une fiction, cela est dans son droit jusqu'à un certain point; mais qu'il s'arroge l'odieux pouvoir d'y parquer les enfants de ceux qui regardent la foi catholique comme la base unique et souvejaine de toute vérité, à moins qu'ils n'aient le moyen d'entretenir des précepteurs, ou la volonté de consacrer leurs enfants au sacerdoce, voilà l'usurpation, voilà l'attentat, voilà la persécution qu'on a si justement comparée au système qu'avait essayé contre l'Église naissante l'apostat Julien.

Que l'État garde donc son Université , si bon lui semble, mais qu'il nous laisse, ainsi que la Charte l'y oblige, la liberté d'en rester dehors, sans être fiappés d'incapacité et d'ilotisme » (1).

(1) iJrcoir (/es c illiijli(iHfs duiti l(i hlji-ilr li' hii r,ijiiiini-,il . par M. do MoiitaleuiLert : œuvres, lomc i, page 319.

Oui, la liberté est le droit des catholiques et s'ils ne l'ont pas encore obtenue, c'est qu'ils se laissent aller à une dangereuse nonchalance, c'est qu'ils se laissent engourdir par des sophismes trompeurs, c'est qu'ils s'endorment dans de puériles illusions. Après les avoir dissipées une à une , sous le souflle de sa puissante argumentation, M. de Montalembert attaque directement le monopole , en fait voir toute la perfidie, le tnontre comme un des anneaux de cette longue chaîne de despotisme avec laquelle on veut enchaîner la religion et repousse avec indignation la honteuse servitude à la- (fuelle on veut soumettre l'ÉgUse. Répondant ensuite aux oft'res de l'Université qui invitait l'Eglise à lui prêter son concours, à condition d'adopter ses méthodes, d'admettre ses systèmes, de subir sa surveillance, il s'écrie avec vuie noble fierté :

« L'Eglise catholique, il faut bien qu'on s'en souvienne, ne connaît pas ces transactions avec ceux qui l'ont reniée ou vaincue ici-bas. KWe se laisse proscrire, mais non pas exploiter. On peut confisquer ses biens, la dépouiller de ses droits, lui interdire, au nom de la loi, la liberté qu'on laisse à l'erreur et au mal. Mais nul ne saurait confisquer la sainte indépendance de sa doctrine, ni lui faire abdiquer un atome de sa toute-puissance spirituelle. Dépositaire de la seule vraie égalité, de la seule vraie liberté , elle n'acceptera jamais le partage des intelligences, dont on lui attribue comme la plèbe, en se réservant l'élite. Elle n'a pas été envoyée seulement, comme on le dit, pour consoler le malheur, la faiblesse et l'ignorance, mais bien pour prêcher la pénitence auxheureu.v, l'humilité aux forts, et la folie de la croix aux sages et aux savants. Elle ne dit pas aux honnnes : Choisissez dans moi ce qui vous convient. Elle leur dit : Crovez. obéissez, ou {lassez-vous de moi. Elb.-

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n'est ni resclavtMii la clienlcjù rinslruincnl (\c porsoime. Elle o>l roin»' ou elle n'est rien. » (1)

Puisqu'il y a une opposition radicale entre les intérêts et les (Itoits du oatliolicisnie d'iuie part et les prétentions de l'Université de l'autre, il faut donc combattre. Dans un exposé rapide de la situation, M. de Montalembert exprime ses espérances, ses alarmes et passe en revue les cfl'orts qui ont été tentés jus([u'à ce jour.

<f L'n petit nombre do pairs et de députés, dit-il, ont réclamé au sein des Cli.indjres léjiislatives la réalisation de ce principe; un petit nombre d'écrivains ont soutenu dans la presse, avec la j^his louable persévérance, les droits de l'Eglise et de la société contre le monopole; un petit nombre de pétitionnaires ont demandé au Parlement la restitution du libre exercice de la puissance paternelle; enfin un nombie encore plus petit (l'évèques ont dénoncé pubUipienient renseignement universitaire. » Beaucoup d'autres se sont plaints par correspondance ou en personne, mais ils n'ont atteint aucun résultat.

Le noble éciivain signale ensuite le danger (|ui i)our lui ne consiste pas, comme on se le figure, dans l'ajournenient plus ou moins prolongé du projet de loi sur l'in- .struction secondaire, mais a bien jdutul dans la présentation procbaiue et l'adoption immédiate d'une loi qui, sons prétexte de pourvoir aux promesses de la cbarlo, les interprétera de façon à resserrer tous les liens de la servitude actuelle, et à i-endre pei'manent et irré[)aral)le un mal qui, eu droit, n'est aujonrd'bni f|ue ])rovisoire. »

Ef, rn ellét, .M. de Montalembert démontre que si la nouvelle loi tait aux petits séminaii'os tpielques concessions, (jue si elle abolit certaines mesin^es tracassières, elle anéantit tous les bons elfets (jii'on ponnait attendit' d'elle, en excluant les ordies religieux du droit commun.

(1) I «voir (les ( atlK>li(]uc.s ilans la ll'ocilf* il'îviiseigiicin;'!!!. fKuvres «le M. «le Muiilalenibprt. ii-mp I. p. XU.

« En fait, continue t-il, une loi sur la liberté d'cnseigement comme celle qu'on nous réserve ne changera rien à l'état actuel; elle ne sera que l'occasion d'un nouveau triomphe pour l'Université et ses défenseurs. Après nous avoir garottés de nouveau, et de notre consentement, sous un réseau de mesures restrictives qu'on aura décoré du nom de liberté, ils se moqueront à bon droit de la stérilité de nos cfTorls pour leur échapper, et des clameurs ridicules par lesquelles nous aurons sollicité cette lib(?rté, demeurée impuissante entre nos* mains enchaînées.

» Si, au contraire, les catholiques de France ne veulent plus être dupes ni victimes, s'ils veulent sérieusement délivrer leur postérité du joug de l'hypocrisie et de l'orgueil rationaliste, alors, qu'ils le sachent bien, il faut changer totalement d'allures.

Et^ d'abord, il faut bien se persuader que leur affranchissement ne viendra que d'eux-mêmes. Aide-toi, le ciel t'aidera : cette vieille maxime n'a jamais été plus vraie que pour eux. Ils n'ont rien à espérer, ni de la bienveillance du pouvoir, ni de la bonne foi de leurs adversaires.

Mais ils ont tout à espérer d'eux-mêmes, s'ils le veulent. La constitution leur a mis entre les mains des armes avec lesquelles ils peuvent conquérir la liberté, s'ils veulent combattre. Ces armes sont la liberté de la presse, la liberté de la tribune et le droit de pétition.

Avec ces armes-là, mais bien moins assurées que les nôtres, les catholiques belges ont créé une résistance légale au despotisme hollandais, et après avoir renversé le trône des Nassau et fondé une constitution qui ne consacre pas un seul privilège à leur profit, c'est encore avec ces armes qu'ils maintiennent le droit commun contre les libéràtres qui voudraient les en exclure.

<( Avec ces armes-là, l'Irlande catholique, guidée par ses généreux cvèques, a reconquis ses droits, fait reculer la

pujssanle AnglokMTO et s'iionoro d'avoir accompli co que Uint criioinmos d'Htal avaient si lon;^loinp.-^ déclaré impossibh^, l'égalité politique dos catholi(iues et des protestants dans l'immense empire britannique.

» Avec ces armes-là, les catholiques français peuvent briser, au bout de quelque's années d'eflbrts, et pour jamais, le joug d'une législation abusive qui est un attentat aux droits de la conscience, de la lamille et de la société.

» Si vous ne le brisez pas, catholiques, ne vous en renez qu'à vous-mêmes. Si vous vous lai.ssez tromper par les paroles tantôt doucereuses, tantôt insolentes et hautaines des chefs de l'Université; si vous vous endormez avec une béate confiance dans je ne sais quelles promesses cent fois démenties; si, chaque fois qu'il s'élève parmi vous des voix désintéressées et intrépides pour flétrir la tyrannie, vous criez au danger et à l'imprudence, alors, vous pouvez y compter, cette tyrannie durera et se fortifiera en durant; comptez-y aussi, vous serez punis de votre lâcheté et de votre mollesse dans votre postérité : le germe infect qui vous effraie se transmettra et se propagera de génération en génération, et les enfants de vos enfants seront exploités comme l'ont été leurs pères, par des rhéteurs, les sophistes et des hypi.icrites. Dormez maintenant, si vous le pouvez, ilotes volontaires, en présence d'un tel avenir; mais cessez de vous plaindre en dormant d'un mal dont le remède prompt et facile est entre vos mains, et subissez en silence le sort que vous aurez voulu et que vous aurez mérité. » (1)

Cet appel si puissant ne resta point sans effet. La brochure de M. de Montalernbert, remplie d'une logique vigoureuse et parfois d'une éloquence entraînante, contribua à grouper plus fortement autour de l'Eglise

(1) Dudcuoir dfi calliolhiucfdans la librrtc d'cnfclijurniiitl, (A-lnvrc8 ilo M. de .Montolcmbeil, tome IV, paye 353.

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tous les vrais amis de TEiilise, ceux qui, selon l'énergique expression du « n(>])lc pair, étaient catholiques avant tout au lieu de l'être après tout. » Elle renfermait, du reste, le plan de la canqiagne qui allait s'ouvrir, et on peut la considérer comme la proclamation que le généreux clief du parti catliolique adressait avant le combat à tous ceux qui s'étaient enrôlés sous le drapeau de la religion et de la liberté.

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