CHAPITRE XVll
Attaques contre les catholiques. — Elles sont repoussées par M. de Montalenibert. — Diversion des amis du monopole.
— Les jésuites. — Odieuse conduite du ^Ministère à leur éjjard. — Les jésuites et les Parlements. — Les jésttites et la reine Klisabcth. — Influence de M. de Montalemlunt.
— Dispersion de la Compagnie de Jésus. — Etal de la question religieuse.
La noble conlonance des cajtholiques dans les luttes dont nous venons de donner une idée eut pour résultat de déchaîner contre eux un torrent de colères et d'insultes. Les employés hauts et bas du Pouvoir prêtèrent main forte à la presse et se laissèrent aller, en plusieurs endroits, à d'ignobles tracasseries.
Dans ces attaques, rien ne fut épargné : « ni les cérémonies du culte, ni les actes de l'autorité religieuse, ni les leçons de la théologie, ni les lois les plus élémentaires de l'Eglise, ni les mœurs d'un clergé qui jamais et nulle part n'avait été plus exemplaire ; ni ces dévotions qui, pour être anciennes ou populaires, n'en sont pas moins l'aliment le plus autorisé de la piété catholique; ni ces ressources d'une charité aussi inépuisable qu'ingénieuse ; ni surtout ces communautés religieuses si chères de tout temps à l'Eglise et si dévouées à toutes les douleurs de l'àme et du corps ;
Avec un ucliarneincnlsystéinaliciui' cl une pcrliclie étrange, on s'appli(jua sans relâche à distiller le venin de la calomnie et à le réjiandre ))ar vinjit organes divers sur tout ce qu'il y a de plus respeclal)le et de plus pur à nos yeux; et chaque fois que quelques calliolifiues iiient mine de tenir tète à l'orage, en invoquant le droit naturel de la défense et la liberté la réplique, ils se virent tantôt exposés à toutes les aménités de nos spadassins littéraires, tantôt traités de tui'bulents et de factieux par les oracles de la politique. » (1)
Ces outrages criaient vengeance. L'infatigable défenseur des catholiques reparut de nouveau pour réclamer en faveur de la liberté méconnue de ses frères. Les plaintes éloquentes et solennelles qu'il fit entendre et le douloureux et sombre tableau qu'il déroula, devant la Chambre des Pairs, des ignominieuses persécutions dirigées contre tout ce que notre France renfermait de plus digne d'encouragement, de respect et d'admiration, produisirent une vive sensation. Les colères semblèrent même s'apaiser, mais elles ne tirent, en se concentrant, qu'acquérir une force nouvelle. Elles reparurent bientôt plus passionnées, plus intenses, plus perfides, et ce fut pour se diriger contre les jésuites. Cette guerre aux jésuites était de la part de l'Université et de ses aniis une diversion habile. Se voyant bloqués dans le monopole par une armée intrépide et bien disciplinée, marchant .< sous le drapeau de la charte » et ayant à sa tète des chefs pleins de vaillance et de savoir, les adversaires intéressés de la liberté, déjà plusieurs fois battus sur leur propre terrain, avaient résolu « de se jeter dans le camp ennemi, » et, dirigés par l'instinct de leur haine, ils s'attaquaient au cœur même de l'Eglise.
(]) Discours sur les allcinles porléei» à l;i liborié religieuse, séances des 113 et li janvier 1845 ; Œuvres de M. t'e Monlalemberl, tome IIj page 3.
» CV^«l une '^loiro <:ans pareille pour 1.1 (^.nmpnp;nie rie Jésus que cette unaniinilé des ennemis »lo TEglise p^ur la fi'apper, la dénoncer, la calomnier. Seule parmi les nombreuses congrégations qui ont honoré et servi l'Eglise, elle a ce glorieux privilège d'être partout et toujours l'objet spécial de la haine, de la calomnie et de la persécution. Seule, elle accomplii ainsi chaque jour la prédiction de Notre Seigneur : Bcati estis cum... dixerint omne maUtm adversus nos mentientes propter me. (Matth., V.) Privilège unique, glorieuse prérogative de ces lidèles amis de Dieu, de ces bons amis de la vérilé, qui doit leur assurer l'admiration et l'amour de tous les vrais catholiques, qui ajoute chaque jour un nouveau rayon à leur couronne et qui fait de leur nom le plus méritoire qu'il soit donné à des chrétiens de porter dans le temps où nous sommes. » (1)
Dans cette circonstance encore, en les attaquant, on attaquait l'Eglise, les Evèques, le Pape lui-même, qu'on prétendait avertir et punir des jugements portés par eux contre l'enseignement universitaire. La ruse était grossière, néanmoins elle réussit. L'agression commencée au Collège de France se propagea rapidement. La presse lui prêta son puissant concours et répandit par ses mille canaux, au milieu des multitudes, le mensonge, la calomnie et l'outrage. Un orage se forma, les pas.sions s'enflammèrent, un toJlr général s'éleva des régions malsaines. M. Thiers , dont on est fàchè d'avoir ici à prononcer le nom, s'en fit l'interprète à la Chambre des Députés. 11 réclama contre l'existence des jésuites l'apiilication de lois aux- ({uelles personne ne pensait et dont M. Berryer, cet éloquent champion de toutes les causes honnêtes, combattit vainement rajiplication qu'on voulait en faiic.
Le Ministère (|ui, dans les (jueslions leligieuses coinine
il) Du riifi]irtrl de M. Lindii-reg »iir le projet de loi rontrr la liliciir 'mehiiieiiieiif (]X\''i). Of'iivri's (!<■ M. di- MniiioIcmlxTl, loim- l\',
dans toutes les autres questions, se traînait à la l'emocqne K non pas de sa majorité, mais de toutes les majorités quelconques, ({ui « ne cédait pas seulement aux passions de son parti, mais aux passions de ses rivaux, de ses ennemis, de ses héritiers naturels, ;> savait parfaitement que les jésuites n'étaient pas des factieux, des ennemis des lois, qu'ils n'étaient pas des brandons de discorde. Cependant il se laissa entraîner à la suite de l'opposition; mais, avant d'appliquer les lois qu'on invoquait, il annonça qu'il allait négocier à Rome pour obtenir du Pape la dispersion de la Compagnie.
M. Rossi , que sa mort fit avantageusement connaître plus tard, fut chargé de cette importante mission. Les négociations traînant en longueur, M. Thiers revint à la charge, le 10 juin. Le lendemain, M. de Montalernbert poi'ta la question à la Chambre des Pairs. Le généreux orateur venait de montrer une noble impartialité en défendant la liberté des professeurs du Collège de France et une vigoureuse franchise en reprochant au Ministère sa mauvaise passion dans la question de la liberté d'Enseignement; il montra la même grandeur d'àme et la même audace dans la question des jésuites. S' attaquant au Gouvernement, il lui prouva, dans un discours qui est tout à la fois une protestation éloquente contre la grande iniquité qui se préparait, une éclatante justification de l'Ordre des jésuites, une sanglante satire de Tultramontanisme pratique des hommes d'Etat de cette époque , que sa conduite était inconvenante, hypocrite et et lâche : inco)wenante, parce que, traitant avec Rome, il avait déclaré que, quelque fût le résultat des négociations , on appliquerait les lois comme on les entendait ; hypocrite et lâche, parce qu'il se vengeait sur les jésuites, à cause do l'impopularité de leur nom, de délits supposés dont les Evèques, le Clergé et le Pape lui-même étaient seuls coupables.
Kl pour tit'ni.tiilr»'! (|ir<'ii liMpiiiint les ii'-suiloï^, c'osl l)ii^n lou>> li'S aiilres i»nlivs rc'lijxi<'nx et TEgliso tout l'iilii're (iii'un vciii alU'iiKirc, le iu>l»lo iiair, rapproclie «les lois iavoiiuées tonlre euv les consoi[aeiues qu'elles eurent. (( Ainsi donc, trois lois contre les ordres relijïieux, et trois cons«k(uencos naturelles et évidentes rontre l'Ejïlise : ))reinière loi, de 1790, suivie du schisme constitutioiuiel : seconde lui (signé",' Danton), de ITO'i, suivie de la iléporlation des prêtres fidèles à leurs sei'menls; troisième loi, de messidor an XII, suivie de l'envaliissemenf ilu iialriinoino de TK^ilise et de Teniprisonnemenl du Pape. »
<( Si ces dates, contimii'-t-il, no vous disent rien, sachez bien fpi'elles disent beaucoup, qu'elles disent tout au cœur des catholiques. (.)n aura beau négocier à Rome, cajoler les évèques, on ne viendra pas à bout de détruire celle évidence de la marche toujours parallèle des attentats conirf l'E'Jisr" avec lc< lois contre les ordres leligieux.
» Ah! je conçois bion qu'il y ail eu un grand noiidire de dupes lors de la suppression des jésuites en 1703; je conçois qu'on ait pu taire croire à la royauté, à ([uelques gens religieux, à la |ia|»auté même, qii'on pouvait détruire les jésuites et pfTrter une atteinte send)lable à la dignité de 1 tiglise sans l'ébranler elle-même. On était alors dans un siècle fort léger et très sûr de lui-même; il y avait des gens très haut placés, comme nous l'a rac(tntê M. de Saiiit-Pricst. <pii >" )uo(juaient agréablement des catastrophes, dans le style du temps, qiii disaient que •lésus était un pauvre capitaine qui avait perdu sa com[)a- ;:nie. Il y en avait d'autres (pii crovaient bonnement que, moyennant ce sacrifice, on viendrait à bout de sauver la religion et la royauté.
» Mais cx)nservei' cette illusion aujourd'hui, c'est être vraiment insensé. Cela est inqio'-^iltle quand on a vu,
trente ans après la clmte de ces jésuites qu'on disail, comme aujourd'hui, si {ompromettants pour le trône et l'autel; quand ou a vu, dis-je, et l'autel et le trône, la noblesse, la hiérarchie sociale, les courtisans et la philosophie elle-même tomber tous ensemble dans le même abîme ! Et, chose à jamais remarquable, ceux qui avaient poursuivi avec le plus d'acharnement les jésuites, périrent dans la même catastrophe que ceux qui les avaient lâchement sacrifiés. Il n'y eut rien de plus irrévocablement anéanti par la Révolution que les parlements euxmêmes.
» Oui, ils y périrent aussi, ces parlements qui avaient tant persécuté les jésuites, et qui jugeaient leur théologie injurieuse à Abraham; ces parlements qui faisaient brûler les bulles du pape favorables aux jésuites en même temps que les ouvrages de Jean- Jacques et ceux des autres philosophes; ces parlements qui faisaient, comme on l'a répété ailleurs, bâillonner Lally, rouer Calas et Labarre ; qui administraient de force les sacrements de l'Eglise, et qui pendaient en place de Grève un prêtre nommé Ringuet. après qu'il eut subi la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir tenu des propres séditieux et fanatiques contre le roi et l'Etat devant sept personnes! Yoici l'ai-rèt textuel du 29 décembie 1762, imprimé par ordre du Parlement lui-même. Ils ont péri sans retour ; les jésuites qu'ils avaient cru immoler sont ressuscites, les parlements ne le sont pas, et, grâce au ciel, ils ne ressusciteront jamais. Avis à qui de droit! {Mouvement.) »
Un autre exemple du sort qui attend les oppre.sseurs !
(c En Angleterre, il y a eu autrefois la législature la plus violente, la plus sanguinaire contre le catholicisme en général et en particulier contre les jésuites. Il y a eu des lois, sous la reine Elisabeth, qui les condamnaient à
inoli ; voiiiî n'iivz jamais; iii'ï((iie-là;il y a ou Hp? lois pour U's perséiuln' à oulraiict\ pour lo'< ]ionrsiiivio jnsqiit» (lan«ï les derniers reroins ilu pays.
n Eli bien! qu'e:-l-il résulté de tout cela? C'est que la reine Fllisabetli a passé, elle et tous ses légistes, et tous les sophistes qui l'approuvaient. Toute cette législation inlernale a disparu de l'Angleterre, et le catholicisme a survécu, et les jésuites y sont restés; ils y sont encore avec leurs divers établissements, lem's couvents, leurs collèges; ils y sont avec une pleine liberté, plus grande mille foi» que celle que vous voulez leur ôter parmi nous. La seule chose qui a passé, c'est cette législation indigne que TAnglelerre maudit, dont elle rougit aujourd'hui, comme la France, laissez-moi cette conviction, rougira un jour des lois de la Révolution et de leur application qu'on a invoquée contre vous. Demandez en Angleterre laquelle des deux Eglises est aujourd'hui la plus florissante, la plus jjleine d'avenir : celle qui a été créée, protégée par les légistes, les bourreaux, les politiques ennemis de l'Eglise; ou celle des papistes, des jésuites, ]»()ursuivis et torturés pendant trois siècles? Demandez et méditez la réponse. F'Ih' sci-;» à la lois votre leçon et votre châtiment.
» Vous y reconnaîtrez que le sacrifice du juste ne profite jamais en dernière analyse qu'à la justice. Cela s'est toujours vu depuis le temps de Pilate; et c'est un exemple, une méditation que je recommande aux nombreux successeurs de ce fameux houuue d'Etat paiiui nous, flniiu'ur iji'nérale.)
» Oui. quoi qu'il arrive, l'avenir sera à nous, parce qu'il est à la liberté et au droit commun. Un jour viendra où le soleil de la liht^rlé <c lèvera pour nous et pour tous; CxTr nous n'en vouhius pas pour nous seuls. Comme l'a écrit ces jr)urs ci nu ecclésiasticpu' éminent (1 j, bien
[1) M. l'uljljé ltiipaii|..iiji.
connu de vons, nous perdrons des soldats, mais nous ne perdrons pas de Ijatailles. »
M. le Garde-des-Sceaux lui répondit. Incapable de r«^futer le discours du noble orateur, il attaqua sa personne.
uM. le garde-des-sceaux, lui répliqua M. de Montalembert, m'a fait l'honneur de faire de moi un personnage de très-haute importance. Certes, je ne serais pas de mon .siècle si je n'avais pas une trop lionne et une trop grande idée de moi-même ; il en est ainsi de tout le monde. {On rit.) Je ne prétends pas avoir échappé à ce vice de mon temps et de mon âge ; mais, en vérité, si grande que puisse être cette idée, elle ne l'est pas autant que celle que M. le garde-des-sceaux voudrait me donner et donner de moi aux autres. Il m"a dépeint comme le chef du parti catholique, comme le guide du clergé, comme le dictateur des mandements de l'épiscopat, comme faisant des voyages de propagande, adressant des circulaires aux évêques, employant, en un mot, tous les moyens possibles pour enseigner aux évêques ce qu'ils devraient approuver ou condamner, et quelle conduite ils doivent tenir. Et non-seulement je tenterais cette grande entreprise, mais, à entendre M. le garde-dessceaux, elle serait couronnée d'un plein succès : et c'est moi, c'est mon humble individu qui seiais le guide de l'épiscopat, et par conséquent Fauteur de tout le mal, de tout le trouble qui se passe en France »
La peinture faite par M. le garde-des-.sceaux était trèsexagérée sans doute; M. de Montalembert n'était et ne voulait être le dictateur de personne. « Avec tous les laïques qui avaient parlé ou écrit dans la grande cause de la liberté religieuse, il andjitionnait de .servir l'Eglise , il repoussait comme une injure adressée et à l'Eglise et à lui d'avoir voulu et pu la conduire. » (1) Néanmoins, elle nous donne une idée de l'intluence bien légitime d'ailleurs que (1) M. L. Veuillol.
le noble l'air avait rituiiiiisi" aiipivs des catliolitiues, du Clergé et des Evèijuos eiix-inènics, par son talL'iit, son courage et son dévonemenl. d Etant de C(Mix ((u'on avait loujouis vns lt'^^ priMiTuTs SUT la hrèclie, dit ({ueliiue pari M. L. Veiiillot. il «Mail aussi df roux dont les avis avaient le plus d'autorité »
<Juant aux jésuites, ils reeurent de leur jçénéral l'ordre de se disperser en France, et, i)ar un motif de paix, ils se pai-tajièrent en petits groupes.
>' Ce qu'on reirardait coniuie linant-garde catholique, dut tout à coup, par l'ordre de son chef, poser les armes et déliler sans mot dire sous le feu de l'ennemi. » Mais le prétendu succès obtenu par le Gouvernement, et dont il était si lier, ne lit qu'agrandir l'abîme qui séparait l'Eglise et l'Etat, et les concessions faites à la révolution ne tirent qu'exciter sa voracité. Elle devait un jour engloutir le Gouvemement, et les jésuites, au contraire, devaient reparaître sur ses ruines, conduits par M. 'J'hiej'S !
Du reste, rien n'était fini, rien n'était changé ; la question de l'enseignement et de la liberté religieuse restait entière, et, ajoutons-le avec M. de Montalembert , les amis de la religicm et de la liberté étaient délivrés d'un grand embarras. Le fantôme du jésuitisme dont les partisans du monopole se servaient pour effrayer le pays s'était évanoui. « Sachez-le. disait uvcc une noble fierté l'intrépide défenseur {U'< catholiques, lien n'est fini; nous restons debout. Une main siu' l'Evangile et l'autre sur la Charte, nous léclainerons tout ce ijue nous avons réclamé, et nou.s ne diminuerons en aucune façon ni nos justes prétentions, ni h- courage que nous y avons apporté. » (1)
(1) Discours sur la rli>p»rsioii des jcsuiies, si'ancc du IG juillet iHiô, lome II, pa^e lî'S.
GHAPlïUt: XMll.
La question d'Orient : Icb Uinses et les î\[aroiiites. — lu^uijection de la Pologne. — Quel crime est le meurlve d'une nation ? — La Pologne a siihi ce critne. — L'existence de la Pologne est la condition de la sécacilé de l'Europe. — Energie du peuple Polonais. — Incorporation de Ciacovie. — Vitalité de la Pologne. — L'Europe sans la Pologne.
Coniiiie une senlinello attentive, M. de Montalenibert Jutait sans cesse ses regards sur Fliorizon et dirigeait ses ellbrts contre tout ce qui pouvait empêcher le développement de la religion et de la liberté, ternir l'honneur de la France ou s'opposer à l'agrandissement de son influence au dehors. La campagne en faveur de la liberté religieuse était terminée ; il en profita pour défendre la liberté individuelle(i), et, bien qu'étranger à la marine et à l'armée, il prononça, pour le développement de la première et la gloire de la seconde, deux discours pleins de bon sens et de patriotisme qui lui méritèrent les applaudissements des généraux et des amiraux que renfermait la Chambre des Pairs (2). Mais les causes qui allaient
(1) Discoun siu*/es livret-t d'oiirriers , séance du 10 février 1846: Discours sur les passeports, séance du 12 février 1846-
(2) Discours sur les forces mnritiines delà France, séance du i?3 juin 1846. — Discours sur lu Guerre cl le CltrisUanisinc en Alyrric, séance du 30 juin 184(5.
-luloiil à ta yiamle àino. étaient celles îles nations opprimées; or, à cette époque. île graves désordres venaient de se passer dans le Liban.
« Là se trouvaient deux races, Tune, celle des Maronites, chrtHiens, et spécialement alliés à la France depuis le temps de Si Louis, et placés sous sa protection ; l'autre, celle des Druses, moins nombreuse, mais plus belliqueuse, plus sauvage, et faisant un cruel abus de cette supériorité belliqueuse. » (1)
Après lexpulsion de l'émir l>escliir. on avait obtenu une indépendance iéci|in>que pour ces deux races. Cliacune d'elles devait avoir un administrateur particulier.
tt Cette comlition , réclamée par le Gouvernement, français, ne fut jtas fidèlement observée. Les Druses prirent le dessus ; ils abusèrent de leur force, et la position des cil rétiens, c'est-à-dire des Maronites, car les Dru<es ne s(jnt ni cbréliens ni musulmans, devint du plus en plus cruelle. » ( 2) Les Druses conuniient des alvocilés inouïes : ils écartelèrent les petits enfants, niassacrèrent les prêtres, et firent .subir aux fenmies d'iiorriltles traitements, et cela avec la complicité de la Poite, avec la connivence presque déclarée de rAn}^lelerre, M. de Montal»^nd)ert dénonça ces douloureuses per.?écutions à la Cbambie «les Pairs, et le Miniï-tère prit alors n l'engagement de faire respecter, autant qu'il le pourrait, le.s droits de l'immanité etl'bonneur de la Franco, si profondément intéressé au sort des populations du Liban. ))(1)
('ej)endant l'état de ces i)0|iulations ne fit qu'empirei'; les Turcs intervinrent en qualité de suzeiains, («t leur intervention produisit « des malbeurs plus grands ut plus terribles, des attentats plus odieux, des violations plus
(1) Ditcoum »ur lis chrétiens de Syrie, séance tlu 15juillel Ih^.j, page 117, lome 11 des œu^rcs de M. de Monlalembert.
(2) Ibid.
(1) )l. de Monliileiiibeil. ... .'. . . j."
flagrantes de tous les sentiments d'humanité et en même temps de l'honneur et des intérêts de la France, que n'en avait produits la guerre civile entre les Druses et les Maronites. Les troupes turques commirent, au vu et au su de tout le monde, et d'après les versions unanimes de toutes les correspondances, des attentats qui n'avaient point été commis jusque là; l'humanité était outragée.» M. de Montalembert reparut à la tribune. Son discours arracha aux hommes d'Etat de solennelles et publiques protestations en faveur des chrétiens d'Orient, et la sanction de M. Guizot, qui déclara solennellement que les faits énoncés par M. le comte de Montalemhert étaient exacts; que la 2^oli tique turque ainfii que le systhne mixte étaient devenus intolérables.
De la Syrie, le noble Pair porta ses généreuses sympathies sur la Pologne. Dépouillée et garrottée, ayant sur le cou les pieds de trois nations, cette infortunée secouait de temps en temps ses chaînes, et, malgré sa faiblesse, faisait trembler ses ennemis. « Elle rappelle , disait un peu plus tard M. de Montalembert dans son magnifique langage, ce géant de la fable qu'on avait cru anéantir en l'écrasant sous l'Etna. Loin de l'anéantir, chacune de ses agitations faisait trembler la terre et éclater les volcans.
(t Et fessum quoties mutât latus, inlremere omnem Murmure Trinacriam... »
Oui, c'est bien là « le symbole paifait de la Pologne ; chaque mouvement de son cœur liéroïque ébranle l'Europe. »
(( On a cru, ajoulait-il, anéantir un peuple, on a O'éé un volcan. Essayez donc d'en éteinthe les éruptions ! Autant voudrait essayer d'éteindre le Vésuve. »
Et, en eflet, à peine remise des traitejuents ci'uels (|ui; lui avaient valus ses derniers efforts, la Pologne avait commencé une nouvelle insurrection. Elle était paitie de Tarnow, en Autriche. Les seigneurs en étaient les
principatix auteurs ; mais, au lieu d'auxiliaires, ils ne trouvèrent ilans les paysans qiie d'implacables ennemis.
L'Autriche avait secrètement nouiri leur haine contre la noblesse : ils devinrent entre ses mains un puissant moyen de répression. Excités par la soif du pillage, ils se ruèrent sur les châteaux et en massacrèrent les habitants: toute la Gallicie se couvrit de ruines et de cadavres. L'insurrection, qui avait installé son gouvernement provisoire à Cracovie. dut après quelques succès, céder devant l'inten-ention de trois corps Autrichien, Russe et Prussien.
Ces événements retentirent douloureusement par toute l'Europe. D'énergiques protestations partirent, en France, de la Chambiv des Députés et de la Chambre des Pairs : nulle plainte ne fut plus éloquente, plus chaleureuse, plus pressante que celle qui sorti! du cœur si éminemment chrétien de M. do Monlalendiert. Mais, en faisant un appel énergique h la justice des souverain^ et aux sympathies des nations, en llétrissanl les oppresseurs et en s'apitoyant sur le sort des opprimés, le noble comte eut soin de séparer la sainte cause de la Pologne, cette fille illustre de l'église, de celle de la révolution, cette ennemie acharnée et ii'réconciliable du catholicisme. En défendant la Pologne, il attaquait la révolution dans le mauvais sens du mot, car, connne il le dit lui-même , il n'y a rien de plus révolutionnaire que le meurtre d'une nation. Ce qu'il défend, ce qu'il proclame, c'est le droit d'exister, le premier de tous les droits, pour les nations comme pour les individus.
La maliu'ité des idées, la haute sagesse des aperçus, la délicatesse et la foire des sentiments, la vivacité et la grandeur des images se réunissent pour faire de tout ce discours, et de cette? page en particulier, l'un des chefsd'œuvre de l'éloquence moderne.
D J'ai dit que le ciirne du partage de la Pologne était énorme et sans pareil. Ai-je besoin de vous le prouver?
Non, Messieurs. Je dirai cependant quelques mois p(juivous en faire sentir l'énormité.
» Quel est le crime qui occupe la première place dans les codes de toutes les nations civilisées ? C'est le régicide : il est partout placé au rang des crimes les plus grands, les plus odieux. D'où cela vient-il ? Est-ce parce qu'eu portant une main homicide sur un roi, on immole la vertu et l'innocence? Non, car on peut immoler la vertu et l'innocence dans le plus obscur citoyen qui périt victime d'un assassinat, tout comme dans le roi le pins })uissant.
» Est-ce, comme on disait autrefois, parce que l'on porte une main sacrilège sur l'oint du Seigneur? Non encore, car la plupart des rois de l'Europe moderne ne sont pas sacrés et ne prétendent pas à ce caractère sacerdotal dont étaient revêtus les rois de l'ancienne société catholique.
)> Qu'est-ce qui constitue donc l'énormité de ce crime ? C'est parce qu'un roi représente en sa personne toutes les forces, tous les intérêts, tous les droits, toute la puissance d'une nation, d'un peuple tout entier, parce qu'il est la patrie personnifiée. Voilà ce qui rend sa tète inviolable et sacrée, et ce qui fait que, dans tous les codes du monde, on a placé le régicide au-dessus même (ki parricide. {Très-hien !)
n S'il en est ainsi pour tout attentat contre la royauté, contre le symbole couronné et individuel d'une nation, que sera-ce donc que le meurtre de cette nation ellemême, d'une nation pleine de vie, de force et de gloire comme la Pologne ?
» Vous direz que ce crinje n'est inscrit dans aucun code. Non, mais c'est parce qu'il n'avait jamais été imaginé ni commis auparavant et parce que d'ailleurs il n'était pas besoin de l'inscrire. Nos anciens jurisconsultes disaient de la loi salique qu'elle n'était pas écrite dans les code.b ni daMS les coutumes, mais qu'elle était inscrite es cœuris
(le Ions les l-'i'(hii iti^. hih 1)1011 1 le rrimr {[iw j'ai 5>i<;nult', t'I le cliàtiiiienl qui iloit lalleimlre, .>t>nl in>fcrit6 dans le cieur (le tous les peuples, de tous les hommes d'honneur, de tous les honnnos vraiment sages et vraimiMit |toliti([uc>. [SoKVi'Ue oj)prob(i.tion.]
« Ce mme, continue le nohle orateur, la Pologne l'a subi ; et seule au monde elle l'a subi. Et qu'était-ce que lu Polo^ine '.' Était-ce une nation inconnue , inutile au monde ? Non, à coup sûr. Ce ne sont pas seulement les poètes, les n''veurs, les dédamateurs qui ont liiil l'existence de la Pologne ; ce sont les historiens, les homme*i p()litii|ues, les lioinmes sages (pii ont tous procUuné à lenvi tju'il n'y avait pas en Europe une iialinii plus utile à son équilibre, à sa sécurité.
» M. le ministre de l'Instruction iiublique la dit dans uu de .ses ouvrages les plus éloquents (je cite de mémoire) : <' l'n Polonais de moins, et Vienne succombait et le Vatican était menacé, et Louis XIV était oldigé de leconimencer sur les bords du Pdiin ce que Charlos-Marlcl avait fait autrefois sur les bords de la Loire. »
» Voilà le sens du moins de ce qu'il a dit, et je trouve la délinition admiral)le ; je suis convaincu que M. le comte de Salvandy ne désavoue pas aujourd'hui ces nobles paroles, et cependant aujourd'hui il est le complice silencieux du triste langage qu'a tenu l'autre jour M. le ministre des affaires étrangères. {Mouvement.)
n Voilà donc ce qu'était la Pologne il y a deux cents ans, et ce qu'elle n"a pas cessé d'être.
X Quand on -'a immolée, qu'était-elle? Était-elle devenue une de ces peuplades obscures et peu nombreuses, une de ces nations dégénérées, efi'éminées, qui tendent le!^ mains aux fers qu'on leur impose, et qui ne sont plu.s bonnes qu'à les baiser et les accepter ? Non, c'était une population imuiense, une population de 22 inillions d'hommes pleins d'héroïsme, d'ardeur martiale, et qui
précisément, depuis qu'on les a effacés de la liste des nations, depuis qu'on les a déclarés indip;nes de vivre comme peuple indépendant, ont donné an inonde entier l'exemple du plus héroïque courage et des )»lns brillants talents militaires.
« Jusqu'à présent on nous avait appris que, lorsqu'une nation savait combattre et se maintenir avec lionn(Mir sur les champs de bataille, c'était son meilleur titre à la durée et à l'indépendance. Et bien î depuis la ruine de la Pologne, les Polonais sous Kosciusko, sous Poniatowski. sous SkrzvTiecki, ont montré une gloire militaire que la France a certainement égalée, mais qu'elle n'a pas surpassée. {Très-bien !) On me permettra cet hommnge en présence de tant d'illustres militaires qui ont pu juger par euxmêmes de ce que valait la Pologne sur ces champs de bataille où tant de généreux Polonais ont combattu et ont péri pour la Franœ. [Nouvelle adhésion.)
(( Je dis que la Pologne seule a subi un pareil attentat. On a vu dans d'autres temps des pays conquis : on a vu l'Angleterre conquise par les Normands ; on a vu la Chine conquise par les Tarîares ; mais on n'a vu ni l'un ni l'autre de ces grands pays, ni le Portugal conquis par l'Espagne, ni aucun autre, à ma connaissance, perdre sa langue, sa religion, son nom même. Une nation tout entière et pleine de vie condamnée à la mort civile et politique, dépecée, disséquée toute vivante et distribuée par morceaux à ses vainqueurs, voilà ce qui ne s'était jamais vu sous le soleil, et voilà cependant quel est le supplice de la Pologne depuis quatre-vingts années !
Et nous. Messieurs, comment serions-nous insensibles à un pareil destin ? car enfin ce supplice que la Pologne a subi, nous y avons été un moment exposés. Vous le savez bien, dans les conseils de l'Europe il y eut un moment où, après nos défaites, après nos humiliations, on parlait, non pas les gouvernements, mais les hommes
paspionm's qui les poussaient, on pmlnit aussi du portnpe • le la France. Et si ce partaiic avait eu lieu coniiiio celui lie la l'olo^iue. si, eu 1815, la France avait étt- partagée en trois, entre IKspa^ne, l'Angleterre et rAllemaj^ne, croyez-vous qu'aujourd'hui nos droits seraient anéantis ? Est-ce ([uil y aurait par hasard quelqu'un au monde qui douterait du ilruit (jue nous aurions de ressaisir notre exiflence par tous les moyens possibles? Est-ce que Dieu en douterait ? Est-ce que l.>ieu n'autoriserait pas uos eflbrts ? (Mouvement.) Est-ce que les hommes politiques de l'Europe entière ne verraient pas, je ne dis pas seulement sans surprise, mais avec sympathie, ce que ferait la Franco, dans une position semblable, pour ressaisir son existence ? Eh bien ! ce que nous, dans cette position, nous eussions senti, appliquez-le à la Pologne, car elle ne fait que réclamer les droits, accomplir les devoirs qui eussent été les nôtres, si la France avait subi un sort pareil en 1815. {Mouvements divers. — Marques (Vapprobaiioi.)
H Je dis. Messieurs, qu'au-dessus de ce crime il n'y en a pas ; il n'y en a qu'un, c'est ce que la foi chrétienne appelle le déicide, et encore il n'a été tenté qu'une seule fois, et par des hommes dont la divine victime elle-même a dit qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Les meurtriers couronnés de la Pologne savaient très-bien ce (ju'ils taisaient; mais ce qu'ils ne savaient pas heureusement, c'est à quoi aboutirait le crime qu'ils commettaient. Or, c'est ici que je trouve la démonstration salutaire et vengeresse que je désire tirer devant vous des événements récents de la Pologne, comme de tout ce qui se rapporte à l'histoire moderne de ce pays.
« Oui, ce crime, quelque monstrueux, quelque colossal qu'il ait été, a été stérile ; ses auteurs n'ont pas réussi à tuer leur victime ; ils l'ont eU'acée de la carte du monde, mais ils n'ont pas pu la détruire dans le cœur de ses
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onfanl?, et ils se sont créé par là à oux-mémes un chntiment vivant, un ol)stacle pormanenl, une source intarissable de désordres, d'inquiétudes et de malheurs. C'est la justice de Dieu, et je l'en remercie.
» Il y a quatre-vingts ans que le crime a été commis qu'il a été commencé ; eh bien ! il n'y a encore rien de fait !
» ... Je viens donc à cette tribune y porter, y prononcer, non pas le moins du monde une élégie, une oraison funèbre, mais un acte de foi et d'espérance, surtout un acte de foi, car c'est plus qu'une espérance, c'est une certitude complète qui m'anime et que je voudrais "fraver sur cette tribune ; cette certitude, la voici : la Polopie est impérissable! quoi qu'on fasse contre elle, elle ne succombera pas; ce qu'elle a fait hier, elle le recommencera demain ; ce qu'elle a fait il y a quinze ans, elle le fera de nouveau dans quinze ans; ce qu'elle a subi il y a quatrevin<jts ans , elle cherchera à s'en venger dans quatre vingts ans, et elle aiu'a raison ! Dans un siècle qui a vu renaître la Grèce, l'Irlande, la Belgique, elle a raison de ne pas désespérer et je l'y exhorte de toutes mes forces et j'espère même qu'il ne lui sera pas imposé d'attendre si longtemps j'espère que je ne mourrai pas sans avoir vu de meilleurs jours se lever pour elle! (Très bien ! très bien! ) » ('!)
Ces nobles accents et ceux qu il fit entendre pour la rnème cause quelques jours après, furent accueillis avec enthousiasnie, mais n'empêchèrent point l'Autriche de consommer quelques mois plus tard l'iniquité qu'elle avait commencée.
Cette puissance spoliatrice, excitée par la Russie et n'éprouvant du côté de la Prusse que de très faibles résistances, s'incorpora la république de Cracovie, moyennant quelques compensations de territoire.
(1 ) Œuvres de M. de Monlaleml)prt, loino II. p. .346 cl suivanles.