‹ M. de Montalembert et extraits de ses œuvresChapitre 22 sur 38 · C.VlHoLlnUES DANS I.KS ÉLKCTIONS. — La qUCStiotl CCllllO · texte numérisé non relu

C.VlHoLlnUES DANS I.KS ÉLKCTIONS. — La qUCStiotl CCllllO

Unuc Cil ISAO. — Lu Bin'Cdiicratic est la plus terrible ennemie de l'Kglise. — Les partis. — Quel ci>-l le rérilable César au XIX' siècle ? — Système électoral, sous le (îouvernemcnt de Juillet. — Contre les lâches. — Déclaration de •jHierrc.

Cependant la dissolution de la Chambre (\çs Députés ;ivait été annoncée en lévrier 1846; cette nouvelle avait été accueillie dans les différents camps avec des sentiments divers. Les partisans du monopole, redoutant le jury électoral, voulurent lui soustraire la question de la liberté d'Enseignement et tentèrent un suprême effort pour arracher au Pouvoir une loi avant la fin de la session. Ils ne purent l'obtenir, et la grande question qui depuis tant d'années agitait le pays fut renvoyée aux électeurs.

• Tout .«oldat, dit quelque part M. de Monlalernbert, qui n'est pas dans les rangs de sa compagnie le jour du combat est uji déserteur. »

Chefs et .soldats se trouvèrent à leur poste. Dès le mois de mars, une circulaire émanée du comité électoral et portant les noms de MM. de Montalembert, de Vatimesnil et de Riancey alla réveiller les ( atholiques.

La Chambre ayant été dissoute en juillet, une seconde

circulaire fil un nouvel appel aux partisans de la liberté, leur donna d'utiles renseignements sur les candidats à choisir et sur les moyens à prendre pour ne point se laisser tromper par de l'allacieuses promesses.

Les catholiques attendaient une proclamation de leur vaillant chef. M. de ^lontalembert ne leur fit point défaut; il lança une brochure, sœur de celle qui avait paru en 4843; elle portait ce titre : Du devoir des catholiques dans les élections.

Les paroles du noble comte sont énergiques et pressantes. Général habile, afin de ranimer le coùrape de ses soldats, il leur met sous les yeux les résultats obtenus, fait le dénoudn-ement de leurs ressources, leur montre l'ennemi, et leur trace leui's devoirs. 11 est partout plein de verve, d'élan, de confiance ; on le sent, c'est en vainqueur qu'il parle.

« Lorsqu'il y a près de trois ans, dit-il en commençant, un écrit fut publié sous un titre analogue à celui-ci, à coup sûr, nul ne pouvait prévoir le cliemin que devait faire en si peu de temps la question catholique parmi nous. Alors un sentiment de tristesse, de défiance, de découragement dominait les cœurs les plus dévoués à la liberté religieuse ; et c'était à bon droit, en présence de l'immensité des obstacles qu'il fallait combattre, et de la déplorable faiblesse des ressources que l'Eglise et la liberté pouvaient invoquer.

» En est-il de même aujourd'hui? Non, certes. Et si quelque chose peut secouer la torpeur d'un trop grand nombre de catholiques et mettre un terme à leur coupable indifférence, ce doit être, à coup sûr, le spectacle des résultats incroyables qui ont été obtenus au bout d'une lutte si courte et si faiblement soutenue par ceuxlà même qui y étaient les plus intéressés, par les pères de famille chrétiens!

» Je résiste à l'envie bien naturelle de résumer ici tout

ce que le catholicisme a gai^né depuis 1800, quand le dix -neuvième siècle s'ouvrait sans pape, et quand les geôliers de Pie VI, mort dans l'exil et la captivité, proclamaient la fin de la superstition ponlidcalc ; depuis 1810, quand Pie Vil était prisonnier de Napoléon; depuis 1820 et 18:30, quand la cause de l'Eglise paraissait irrévocablement liée à celle des monarchies absolues. Je me tais sur l'incomparable restauration qui s'est opérée au profit de la vérité catholique dans le domaine de Thistoire, de l'art, de la poésie et de la science. Je me tais sur la renaissance de l'Irlande, sur la constitution de la Belgique, sur les héroïques leçons de Cologne et de Posen, sur la moisson miraculeuse que promet l'Angleterre ! Je me renferme strictement dans ce qui est de noire temps et de notre pays, dans ce qui s'est passé hier, dans ce qu'il nous faut faire demain.

y> Mais, je le demande à tout chrétien sincère, à tout homme de bon sens, n'eùt-il pas cru rêver, si on lui avait dit en 1840, ou même en 1843, qu'au bout de deux ou trois ans, on verrait la question religieuse devenir la la plus vitale et la plus flagrante des questions, se frayer un chemin à travers tous les dédains, toutes les distractions et tous les intérêts, et entrer triomphalement dans le domaine des faits, de la pratique des afi^aires? » (1)

Or, ce résultat, à qui le doit-on ? Aux nobles efforts de l'épiscopat, du clergé et des laïques catholiques avant tout. On a donc beaucoup fait pour la liberté, mais il reste encore beaucoup à faire : le monopole est encore debout, et si l'Université a changé de chef ('2), elle n'a point changé d'esprit. L'instruction primaire est devenue la j)roie de l'arbitraire; l'éducation des filles est menacée et poursuivie par les mesures les plus vexatoires, et

fl) Du devoir des Callioliqucs dans les élections. Oliuvres do ^!. de .MonlatcmbPrt,lome IV, page 361.

2) M. de Salvandy avait rcmplucc -M. Villcmaiii.

eulin la bureaucratie, comme un monstre hideux, étoufTe sous ses ailes immondes toutes les nobles aspirations : c'est surtout contre elle que le noble Pair dirige ses coups, oc Ne pèse-t-elle pas encore de tout son poids sur nous, celte odieuse bureaucratie de tous les départements ministériels, héritière insensée de toutes les inventions tyranniques de l'ancien régime, de la Révolution et de l'Empii'e ? Sa routine oppressive, ses traditions perverses ne finissent-elles pas toujours par dominer et entraîner les hommes, pour la plupart recommandables et consciencieux, qui la composent, et par les réduire à n'être plus que les instruments ou les complices d'un arbitraire chaque jour plus envahissant? Au mépris des principes si justes et si éloquemment proclamés par M. Guizot (1), n'est-elle pas occupée nuit et jour à étendre le réseau inextricable de ses liens à la fois minutieux et éloufifants sur tous les actes de la vie sociale, religieuse, politique et même domestique? N'est-ce pas elle qui, personnifiée dans le Conseil d'Etat, déclare que nos prêtres sont des délégués de la puissance publique, (2) se permet de juger et de condamner la théologie des évoques, et arrête au passage les bulles et les brefs du souverain Pasteur de l'Eglise pour les soumettre à la vérification d'une assemblée de laïques gallicans, protestants ou rationalistes?

(1) Il Pour fortifier réellement le Pouvoir aujourd'hui, il y a nécessité absolue de faire à la liberté sa part... C'esl un trop grand fardeau, dans un Gouvernement comme lo nôtre, c'esl un trop grand fardeau que le pouvoir absolu el le monopole, quelles que soient les mains qui le portent... Il n'y a pas de responsabilité, pas de forces qui puissent y suffire. 11 faut, dans son intérêt, que le Pouvoir soit déchargé d'une partie de ce fardeau Du sein même de la liberté naît pour le Pouvoir une source de forces. ii {Discours du oO janvier 1846.)

(2) Rapport de M. Vivien, conseiller d'Etat {ancien Ministre des cultes), concluant à la déclaration d'abus contre le mandement de Mgr le cardinal de Donald, portant condamnation du Manue! de M. Pupin.

Ncsl-ce pas ollo qui imposée un tVein injurieux aux inspirations (le la charité et qui conteste à l'Eglise, par toutes les ressources de la jalousie tlscale, le droit de recueillir les aumônes de ses entants? N'est-ce pas elle qui, à Avignon, jette sur le pavé nos sœurs de charité, toutes meurtries par la calomnie et outragées jusque dans leur pudeur (1); qui, à Alger, interdit aux prêtres de prêcher la foi aux infidèles sur une terre désormais française (2); qui partout encourage et subventionne le travail du dimanche, cette violation scandaleuse du dogme chrétien £'t de la liberté de conscience? N'est-ce pas elle, en un mot. <(ui fomente, aggrave et enracine dans ce grand et noble pays, au nom et au prolit de ce qu'elle appelle l'Etat, un despotisme non sanglant, non violent, exercé souvent par des mains bienveillantes, mais le plus lourd, le plus ignominieux, le plus énervant et le plus dui-able qui puisse jamais peser sur l'àmc d'un grand peuple? » {3)

Après avoir signalé l'ennemi, le vaillant défenseur de la liberté cherche des alliés.

Le parti libéral s'offre à lui :

(( Héritier naturel et avoué des sanglants excès de la Révolution, des abaissements politiques de l'Empire, des déclamations voltairiennes sous la Restauration, ce jiarti est devenu l'acolyte de la police, du fisc et des parquets, » (i).

Une alliance avec lui serait une lâcheté. Elle ne peut donc être acceptée.

« Grâces vous soient rendues, ù Dieu de justice et de

(1) Mandemcnl de Mgr rarchevôqup (V,Vvii:non. pour 18JG.

{•2) retire de .M.::r Uupuch , «évoque dWlgcr . au pape (Irécoire XVI ; discours du général de La Rue, coiumispaire du Roi, d la Chambre des Pairs, le 30 juin 1810.

:?) Du devoir dis cnilioHijUCt, lonie IV, paye 3*7.

(1) Du ilctuir (/es aitholiqurs d'tiit les l'IecHoiis, tome I V . \>. 381.

— lîlO —

vérité! Vous avez permis que cette belle liberté, pure et sainte dans son essence, faite surtout pour vos enfants et votre Eglise, vous avez permis qu'elle fût purifiée de l'attachement de ces partis qui l'ont si longtemps exploitée, souillée, ensanglantée ! La voilà qui, dégagée de leur étreinte impure, nous appartient désormais : elle va servir d'arme et de sauvegarde à l'Eglise que vous avez fondée et qui a horreur de tout autre sang que de celui de Jésus-Christ! » (1)

Le parti conservateur se présente à son tour.

Il est décomposé en une foule de nuances, et tous ses membres redoutent ou repoussent la liberté de l'Eglise. Ils acceptent son concours, mais ils rejettent son indépendance. Le parti conservateur doit être considéré comme un dangereux ennemi.

Un troisième parti, le parti des demi-catholiques, le suit:

Ces gens-là sont de véritables « lils de Pilate. »

« A cette progéniture de l'homme d'État romain, on crie de toutes parts, comme à leur trop fameux ancêtre : « Si dimittis hiinc, non es amicus Cœsaris. » Làdessus ils commencent à trembler et à pactiser avec l'ennemi : cum audisset hwic sermo)iem, magis timuit. Abandonnons la vérité, se disent-ils, immolons-la, pour le bien de la paix d'abord, puis pour le nôtre; d'ailleurs elle se défendra bien toute seule; ce sont ses imprudents défenseurs qui font tout le mal ; enfin César a aussi des droits, et nous sommes ses amis, ses minisires : si dimiltis hune, non es arnicus Cœsaris.

Eh bien ! nous n'hésitons pas à le dire, il y a chez ces hommes une double erreur. Ils se trompent d'abord, comme Pilate s'est trompé; car il eût été bien plus l'ami de César en sauvant le Christ qu'en l'immolant.

(1) Du dcvuir des catholiques dans les ('leclions, par M. de Montalembert ; Œuvres^ tome iv, page 383.

Ils se liompent ensuite en ce qu'ils ne comprennent pas quel est le véritable Cérar de nos jours. » (1)

Ce César, quel est-il? — C'est la nation tout entière, puisque la souveraineté réside aujourd'hui dans la nation. Les catholiques, en se défondant, défendent donc César. Et comment se .sont-ils défendus jusqu'à ce jour. Aussi mal que possible. Partant de là, le noble pair lance des paroles de feu pour ranimer quelque étincelle de courage et de désintéressement dans les âmes des lâches soldats qui se traînent à l'arrière-garde ou s'endorment béatement au sein d'un tranquille égoïsme.

« Ah! .s'il fallait, dit-il, à ces Français trop nombreux qui tiennent une si piteuse conduite; à ce restant de vieille noblesse qui met sa gloire à rivaliser de luxe avec nos jiarvenus de banque sans y réus.sir; à cette jeunesse étiolée qui n'a de viril que la l)arbe; à tous ces tristes catholiques, à tous ces indignes Français qui voient trahir sans honte la Religion et la Patrie; s'il leur fallait un drapeau pour le métier qu'ils font, à coup-sûr, il faudrait leur donner connue enseigne ce sudariiim dont parle l'Evangile, cet ignoble fourreau dans lequel le serviteur inutile et paresseux ne sut qu'enfouir les trésors que son maître lui avait confiés pour les faire valoir. De ore tuo judico, serve nequam... Et inutilem servum l'jicite in tenebras exteriores; illic er'd fletus et stridor deyUium. » (2)

Le moment est venu de combattre; l'occasion est propice. Les catholiques ont entre les mains, s'ils veulent s'en servir, une aime terrible, et cette arme, c'est le vote.

Et, en elTet, le système électoral adopté par le Gouvernement de juillet donnait une grande force aux catholiques.

(1) Du devoir des cuthijliiiucs, Œ\i\riis, (u^u 38Ô, du lome IV. i2j Ib.

(( ViiiL^l ou livnLc voUiuls pur colléi^e déddai(?nl tVôf[U(Mimient d'une élection.

La majorité dos censitaires (1) )-edoutait le voisinuLie <lu cleryé et l'excluait de ses comices ; mais un petit nombre (le voix ouvertement religieuses , quelques hommes éti'oitement nnis les uns contre les autres, en face des divisions politiques les plus ardentes, exerçaient une iniluence considérable et quelquefois décisive» »(2)

Alix armes donc ! s'écrie le vaillant chef du parti caiiiolique, que tous votent et votent pour le plus offrant oi dernier enchérisseur en fait de liberté.

Réunissant dans sa conclusion, toutes res forces, toute son ardeur, il annonce à ses ennemis la guerre qui va s'ouvrir.

(S Nous le disons donc sans détour, à nos adversaires d'abord, puis à ceux qui se font les complices de nos adversaires par amour du repos : Non, vous ne l'aurez pas, ce repos; non, vous ne dormirez pas tranquilles entre une Eglise asservie et un enseignement hypocritement démoralisateur; non, vous ne nous empêcherez plus de vous réveiller par nos plaintes et par nos assauts. Los dents du dragon sont semées, il en sortira des guerriers! Une race nouvelle, intrépide, infatigable, aguerrie, s'est levée du milieu des mépris, des injures, des dédains; elle ne disparaîtra plus. Nous sommes assez à\iltramontains, de Jésuites, de néo-catholiques dans le monde, pour vous promettre de troubler à jamais votre repos jusqu'au jour où vous nous aurez rendu notre droit. Jusqu'à ce jour, il y aura des intervalles, des haltes, de ces trêves qui Suivent les défaites, qui précèdent les revanches; il n'y aura pas de paix définitive et solide. Nous avons mordu au fruit de la^discussion, de la

(1) Sous Louis-Philippe, pour ftiro électeur, il falluil [uiyer un impôt do 20<) francs.

(2) Le i>"rii cutlto'iqnc. i)ar M. de Falloux, p. ï-i.

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