MM
» Lemonumonl ivpund ;i la inajesté do sa desiinalion.il est à coup sûr li' |HtHluil le jihi< nui)j,niliiiuc de la renais siince de rarchileclure au dix-neuvième siècle. On pourniit désirer un style moins lleuii, une riiliesse moins monotone dans les décorations de ce splendide édilice. On regrette que rarclntecte ne se soit pas laissé inspirer par la noble simplicité de l'abbaye de AVosiminster, plutôt que par le voisinage trop imméiliat de la cliapelle de Henri VIT, ou par le style llaniboyant de l'ancien cloître des chanoines de Saint-Etienne, qu'il a bien t'ait de conserver scrupuleusement au centre de son œuvre moderne, mais dont il pouvait se dispenser de faire le type et le motif dominant du palais régénéré. Mais n'importe . l'ensemble est incomparable. Cette masse énormedécoupée à jour, celte foret de pignons, de créneaux, d'arcs-boutanLs, celte profusion de sculptures au dehors et au dedans, ces tours colos.sales, ces innombrables clochetons, cette façade su» la Tamise avec sa double terrasse baignée |)ar les rioLs du lleuve qui viennent jeter aux pieds du législateur la grandeur navale et commerciale de l'Angleterre, tout cela mérite bien le cri d'admiration ({uejeta l'empereur Nicolas à la vue du monument encore inaciievé ; Cest xin rêve en pierre.
» On entre, et l'on est comme écrasé par l'immcnsilé de la salle qui sert de vestibule, du vieiix Westnunster-Ifiill avec sa voûte en bois portée sur des ligures d'anges rpii .servent d'entraits. Celte salle ]jasse pour la plus grande de l'Europe et la plus hardie, puisque la voûte ne porte que sur les murs latéraux. C'est là que s'est célébié jusqu'en 18*20 le banquet féodal qui terminait la cérémoniidu .«acre des rois d'Angleterre, et pendant lequel un champion armé de pied en cap entrait à cheval, llanqué du connétable et du comte maréchal, et jetait .son gant au téméraire qui voudrait contestei' le droit du roi à la couronne qu'il venait de pitMidn- sur le tondieaii irEdou;ird
le Confesseur. C'est là aussi qu'ont éié jutrés tous Us grands procès politiques qui donnent à l'histoire d'An gleterro un caractère si spécial , depuis celui du ro Charles T*''" jusqu'à celui de la reine Caroline en ^1820. C'est là surtout que le procès de Warren Hastings absorba pendant quinze ans toutes les merveilles de l'éloquence de Burke, de Pitt, de Fox et de Sheridan. Ce sont bien là les propylées de la grandeur parlementaire.
» On gravit l'escalier qui en sort pour conduire à l'enceinte des deux Chambres, et on y rencontre les statues des hommes d'Etat, des magistrats, des ministres, des grands citoyens qui ont le plus honoré l'Angleterre. En franchissant la porte principale, on passe entre Falkland et Hampden, les deux héros de la grande guerre civile, le royaliste intègre, conciliant et désintéressé, le parlementaire intrépide, modeste et chevaleresque, réconciliés par la mort et réunis par la gloire dans l'admiration commune d'une postérité reconnaissante. Ailleurs et partout, des peintures à fresque, qui pourraient être meilleures, reproduisent des sujets exclusivement empruntés à l'histoire ou à la poésie nationale, au lieu des allégories stupidement ]nythologiques qui présidaient aux délibérations du Luxembourg et du palais Bourbon. (1) Rien de plus saisissant, de plus approprié à sa destination que la disposition et la décoration des deux salles des séances qui font face l'une à l'autre, aux deux extrémités des bras d'un corridor en forme de croix, dont les voûtes immenses appellent et étonnent le regard. La Chambre des lords offre un aspect splendidc : tout n'y est pas irréprochable au point de vue de l'art, mais de combien ne dépasse-t-elle pas en magnificence et en majesté tous les édifices analogues en Europe! Les célèbres tapisseries qui représentaient la défaite de VAi'tnada espagnole par les flottes de la reine
(1) Voyez la spirituelle critique qu'e;! a faile M. de Moiilalembcfl en 1842; OEuvres, Tome VF, 2G().
Flisabclii, et quo consuiiui l'iiu'en<lio do 183."), ont ("'{rrein[tlarV'es par (U-s vitiMiix où lij;ui'oiil les l'ois rt los reines «rAiijïletoi'iv. Kiitro le.< ienèlivs se drcsscnl les slatues de> Itarons ([ui imposj'iont on l'2ir> la ^landocluirle au roi Jean : rovoliis do leurs coUos do mailles, appuyés sur leurs jïlaives et leurs écussons annoriés, ils semblent pnMnener un rojrard austèi'e et paternel sur leurs descendants qui sié-rent à leurs pieds, et qui oui reçu d'eux l'inesti niable patrimoine de la liberté et de l'honneur. Partout le blason vient éclairer et expliquer riiisloire. Les annoiries dos grands justiciers depuis le temps de la conquête normande, avec leurs noms et la date de leur insliiUalion, décorent avec une parfaite convenance l'enceinte où sié|ie toujours la plus haute juridiction du pays. Les chanceliers qui ont de tout temps présidé la chambre des pairs y ont aussi leurs annales écrites dans leur blason; le nom de Thomas Becket y figure avec celui de liuil d'autres évo(|ues. archovôquos, cardinaux qui ont rempli comme lui celle charge illustre. Le culte de la ti'adition et de l'bisloire, le vrai patriotisme, l'a emporté' partout sur l'esprit de secte ou de parti. Nulle part le protestantisme n"a posé son enqireinte sur le rnonurnent: nulle part ne se montie la solution de continuité cjui a séparé par la l'éformo los Anglais du seizième siècle de leurs glorieux et invincibles ancêtres. Partout, au contraire, triomphent les formes et les souvenirs do l'art catholique : et on pourrait reprocher à l'ensemble dos décorations, confiées au t;dent prodigieux du witholique Pugin, d'avoir afl'ecté un caractère trop ecclésiastique, et de trop donner à cette enceinte législative l'apparence d'inie cathédrale. ]Ai trône où la reine vient ouvrir et clore les sessions annuelles du parlement, ce trône avec son dais, ses candélabres, ses marches du si\\c le \à\\< riche et lo plus liturgique, semble im véritable autel.
y> Jamais la l'oyatilé, la liberté o\ l'iiisloire ivout en de pins spleiidide sanctuaire.
» L'effet de la Chambre des communes, plus simple, plus austère, eût été non moins grandiose, s'il n'avait fallu sacrifier en partie aux exigences de l'acoustique. Mais là aussi le caractère historique et traditionnei a servi de base à la décoration. Les représentants du peuple y siègent au milieu des insignes des villes, des provinces, des rois et des reines dont l'autorité, les intérêts et la grandeur sont venus, après tant de siècles de conflits, s'absorber dans ce grand corps qui s'est longtemps vanté d'être the first assemhly of gentlemen in Europe ; et là comme partout, sur le pavé comme sur le plafond, à leurs pieds comme au-dessus de leurs tètes, les fidèles Communes lisent la fière devise donnée par Richard Cœur de Lion à sa couronne et qui résume si bien l'histoire, la grandeur et la force de l'Angleterre : Dieu et mon droit.
» C'est au milieu de toutes ces magnificences de l'art et de l'histoire que délibè-re le Parlement d'Angleterre et qu'il délibère avec une simplicité, une aisance et une tranquillité qui sont le gage des institutions fortes et sérieuses. Rien d'alTecté, rien de théâtral. Quelques hommes en frac et en paletot, le chapeau sur la tête, s'y occupent des intérêts du plus grand empire de l'univers et y font, avec une lenteur salutaire, des lois qui vont régir les destinées de deux cent millions d'iiommes ré- ])andus dans les cinq parties du monde. Ils parlent comme ils siègent, sans façon. Cette admirable et enviable simplicité est ce qui frappe le plus dans les discussions du palais de Westminster. Chacun s'y montre tel qu'il est, et, chose rare, chacun y prend facilement et rapidement la place qui lui appartient légitimement; chacun y remplit le rôle auquel il est le mieux adapté, et cpie l'instinct de tous lui a recomiu. A côté de l'homme politique pre-
[•ivmtMil <lil. ili' riioiiHiic d'alVaircs iimi|>ii .m inaiiicinciit • It's liiiatuos n\\ (li's bureaux, vient t^e placer \o légiste, l'imlustriel, le clief de parti en qui ï>e résument la force et le droit d'une moitié île l'Angleterre. A côté de l'enlant perdu d'une coin ictiou isolée, le (/f^a^fr, c'est-àdiie riiomine ijui sait mener et éclairer un débat, intervient, «[uand il le lant, avant et aiuès Dioinme (pii ne •^ait t'aii'e qu'un discours métliodiipie et préparé. Point de tours d'inscription : cbacun parle au moment (|ui lui convient le mieux et (pie nid ne soni^e à lui conlest(>r.
•: On fait aux ministres tropdeipiestions etde!5(piestions -ouvent indisci'ètes ou inopportunes, (jui n'ol)tienneiit el ne méritent que des réponses évasives et dérisoires. Toiil le monde y parle trop lonjruement poin* notre goût, el c'est le grand défaut de leur système de discussion. Mais le défaut même n'est que l'excès d'une vertu dont le notre était trop complètement dépourvu : le icspect du droit individuel, et la tolérance des opinions adverses, «hielquefois on se dérobe, par la fuite, à une épreuve trop prolongée, et le désert se fait autour du membre malencontreux riui abuse de sa facilité, suilout s'il méconnait les exigences de l'appétit ou du sommeil de ses auditeurs ; mais, le plus souvent, on y sait supporiei' l'ennui comme la contradiction. On n'y a pas l'habitude d'interrompre un orateur par des murmures, par des exclamations, par des protestations contraires aux idées qu'il soutient. On sait bien que, s'il parle, c'est pour taire valoir .ses propres idées, non celles de ses adversaires : ceux-ci attendent patiemment leur tour pour lui répondre. La réponse peut être aussi mordante, aussi violente que l'on voudra, mais, au moins, le préopinanl aura pu lendre toute sa pensée, sans avoir eu à lidiei contre les clameurs et les aboiements de ceux qui se figurent qu'une opinion refoulée par le bruit dans la poitrine d'un orateur est une opinion <onfondue et anéantie.
» J'ai entendu nou-.-eulenient les grands oialeuis âqiii le prestige du talejit pourrait faire supposer une autorité spéciale, mais des personnages de troisième et de quatrième ordre soutenir les thèses les plus impopulaires, les plus odieuses à l'immense majorité de l'assemblée, au milieu d'une chambre, sinon attentive, du moins respectueusement silencieuse.
» Chose digne de remarque! le Parlement anglais semble devoir être la terre promise de l'hérédité du pouvoir et de l'éloquence politique, c'est-à-dire des deux forces qui répugnent le plus au système qui se partage la domination du monde moderne ; mais ni la naissance, qui est le cauchemar des révolutionnaires, ni la parole, qui est le cauchemar des absolutistes, n'y exercent une intluence abusive. L'histoire démontre que, depuis Soraers jusqu'à Peel, les grands rôles y ont surtout été joués par des hommes dont la naissance était inférieure à celle de la plupart de leurs auditeurs et de leurs partisans, et qui n'euss<'nt point fait partie de ce qui s'appelle la noblesse sur le continent. Et quant à l'empire abusif de la parole, cette patrie de l'éloquence politique est de tous les pays du mc'nde celui où la parole, quand elle n'est que la parole, obtient le moins de faveur. Le vox et prœterea nihil n'y a aucune chance de succès. Un homme qui n'est qu'un beau parleur est aussitôt mis à sa place, c'està-dire très-bas. On lui préfère toujours l'homme de conscience .ou d'affaires qui bégaye ou qui bredouille, mais qui parle le langage de la conviction, de l'expérience, ou de la passion- On sait que l'esprit de discipline et de pratique a fait comprendre de tout temps au parti du gouvernement, comme à celui de l'opposition, la nécessité d'avoir un chef avoué, ou, comme ils disent, un conducteur, a leader, dans chacune des deux Chambres. On subit souvent sa domination en frémissant, mais on la subit toujours docilement tant qu'elle dure. Or, on a vu l'armée
llli^l^ltM■iclle cl, ce nm es^l plus élraiiyi' fin urc, 1 (>|>|io>!lioii, conduite par des lioiinnes qui élaient Mou loin d'otro élo(juenis. Ni lord (".astlereaffh, ni lord George lientinck n'étaient, à vrai dire, des orateur.-* ; sir Robert Peel l'ëtail peu, le duc de Wellington pas du tout, et je ne pense pas que lord Palnierston Tait été plus d'une lois dans sa vie. Mais tous à certains jours donnés ont régné par l'empire de leur parole, parce que, sous une l'orme souvent inculte, elle reproduisait fidèlement l'autorité de leuij)osition et la volonté de leur parti. Leurs vrais orateurs s'élèvent le plus souvent à l'éloquence sans y aspirer. Ils y arrivent insensiblement, à travers les embarras techniques d'une discussion hérissée de chinVes ou de détails; mais montés à ce faîte ils y planent avec un naturel et une majesté dont le cbaiine et l'ascendant sont infinis. Alors l'Angleterre tout entière tressaille : elle reconnaît 1" pre.4ige éphémère, mais incomparable, (jui fuit de la parole humaine, à certains moments, le type suprême de la beauté, l'arme irrésistible de la vérité. Elle inscrit avec orgueil le nom de ce nouveau venu au piemier rang de .ses gloires; elle salue en lui un orateur; car les Anglais ne comprennent pas (jue, dans notre langage parlementaire, nous ayons été conduits à donner ce grand nom à tout homme qui paiie. » (1 )
iJu pailemtmt. .M. de Mtmtiilembert nous conduit dans les écoles; elles ollVent à l'observateur un spectacle plus grandiose encore et à la vieille société anglaise ime garantie plus sûre que le gouvernement représenlatif.
« On .sait que, sous le nom modeste iVécoles, trois ou quatre vastes fondations, parmi lesquelles Eton (2) et Harrow (3) occupent le premier rang, reçoivent, presque
(1) Avenir |»ilili^pic tic r.Anjileterrc, l'iinc V des uuuvrcs, pu^o 320 el suivaiilBA.
(2) Fonde par le rui Henri VI en lill.
(3) Fondé par John Lyon en loS^.
sans exception, les enfants de tontes les taniilles aisées du pays et leur oll'rent une éducation à la l'ois classique et virile, sous la direction de quelques membres éminents du clergé anglican. Elles se distinguent de tout ce que nous avons d'analogue en France par deux caractères : leur antiquité et leur emplacement à la campagne. Idenliliées en quelque sorle par leur date avec l'histoire de la nation, elles oll'rent pour premier enseignement à leurs élèves la mémoire des grands hommes (pii les ont précédés sur ces bancs scolaires qu'ils ont (fuittés pour aller présider aux destinées du plus vaste eiiqiire qui exislo sous le soleil. Une collection de bustes et de porti'aits y représente sans cesse aux jeunes habitants de ces lieux les traits des citoyens dont le nom remplit les annales de l'Angleterre, ou occupe encore la première place dans l'attention des contemporains. La plupart y sont représentés encore jeunes, tels ([u'ils étaient au moment où les premiers feux de la gloire vinrent dorer leur front, et où leur renommée naissante a fait désirer un souvenir de leur présence. Cet air juvénile semble un rapprochement de plus entre eux et leurs successeurs.
» Mais c'est surtout en éloignant de la capitale et des grandes villes ces grands centres de l'éducation secondaire, et en les maintenant dans cette situation, que les Anglais se sont assuré un avantage incalculable. On connaît leur amour pour la vie rurale, et l'influence salutaire qu'elle exerce sur eux. Rien donc de plus naturel que d'avoir placé les foyers de l'éducation nationale à la campagne; rien aussi de plus utile au développement moral et matériel de cette jeunesse. Il est difficile de concevoir un séjour mieux fait pour exeixer une action heureuse et durable sur l'élite des fils d'une grande nation que celui d'Eton, par exemple. Les logements des maîtres et des élèves y forment un vaste et bel édifice, dans ce style semi-gothique qui répond si bien aux
mœurs ol aux idoos «lu |)ay.s. La cliapello, ([ui serait i\\<iuo (['«Hro une calliéilrale, compte parmi les plus lieanx moiceaux de rareliitecture anglaise du (luinzième siècle. \ is-à-vis, et de l'autre coté de la Tamise, s'élève le château de Wimlsor, demeure de la royauté, avec sa -iiosse tour ronde bâtie par Guillaunie le ('.Dnipiéraid et sa cliapelle de Saiut-GetM'ges, toute couverte de blasons des chevaliers de la Jarietière depuis Kdouard 111. Tout à lentour du collé<re, de vastes juairies liudlées par les ondulations de la Tamise forment un paie orné de pelouses et de futaies à [lerte de vue. Ce n'est pas là seulement <pi»i ct«s «Mifants prennent leurs récréations : ils se répandent à toute heure tkins la campagne ou dans le hourg voisin; sauf le tem[is des classes, ils font à peu |)rès ce (ju'ils veulent, et n'abusent ([ue rarement de cette liberté si étrange à nos yeux. Sans surveillants, siins anti'es restrictions ipie celles imposées par certains usages traditionnels et ]iar ce respect de soi-même dont tout Anglais est pénétré, ils connnenc<>nt ainsi avec une impétueuse et précoce vigueur l'apprenli.ssage de la vie publique, du self-govermncnt, connne le faisaient d'ailleurs leurs i)ères et les nôtres dans les écoles du moyen-âge. Le nombre des élèves laborieux n'est sans doute pas plus grand que dans nos lycées, peut-être l'est-il moins; mais l'étude des langues anciennes y est à la fois très avancée chez quelques-uns et populaire chez tous. Kn outre, chez la masse des enfants, la vie, la santé, l'intelligence, coulent à pleins bords, avec une sorte de sérénité expansive et respectueu.se <pu; l'on ne renconti-e guère chez les élèves de nos casernes universitaiies. ( hielle dillei(MiC(,' entre; un pareil séjour et les maisons où nous avons fait nos classes, vraies prisons murées entre deux rues de l'aris, dominées partout par des toits et îles tuyaux de cheminée, avec deux ranjjées d'arbres étiolés au mili<'i( il "une cour pavée ou
h^jihli^r. cl. uiiç iiiitlljeiireuse piuiiieiiade Ions les liuil on quinze joui's à travers les guinguettes des faul)ourgs !
» Cependant, on ne remarque pas de rudesse ni de grossièreté cliez cette jeunesse émancipée de si bonne heure. A certains jours solennels, ses aînés figurent en costume de cour devant la famille royale et l'aristocratie,, et y déclament des discours grecs, latins, anglais, avec une aisance et une simplicité de bon goût que tout le monde envierait. Mais c'est pendant leurs récréations . ordinaires qu'il laut les voir, à l'ombre de leurs grands arbres, pour juger de la virilité anticipée de ces enfants de la liberté, en même temps que de l'énergique vitalité des classes supérieures de l'Angleterre ; et l'on comprend le mot du duc de AVellington, lorsque, revenu vers le déclin de ses jours dans ces beaux lieux où il avait été élevé, se rappelant les jeux de son enfance, et l'etrouvant la même précoce vigueur cliez les descendants de ses camarades, il dit tout iiaut : Ccsf ici qu'a été gagnée la bataille de Waterloo.
)) Si l'on passe des écoles aux universités, on aperçoit plus clairement encore le lien qui unit l'éducation à la vie publique, et les racines par où les vieilles institutions britanniques puisent leur robuste vie dans la vie sans cesse renouvelée des jeunes générations. Les universités d'Oxford et de Cambridge sont, à mon sens, la vraie merveille de l'Angleterre. C'est par là que pas.sent d'abord tous les membres du clergé anglican, tous les héritiers de la pairie, de la grande propriété, les légistes et les gens de lettres, les hommes politiques; c'est là que les pères de famille enrichis par le commerce, l'industrie ou la littélature se hâtent d'envoyer leurs fils; c'est donc là que se forme presque exclusivement la classe dirigeante du pays. Dans la liste des lionors, c'est-à-dire des hauts grades académiques obtenus depuis 1802, et que l'on reproduit dans l'annuaire de cliaquL- université, on retrouve plu-
siieurs des yruiiils noms de TAnLilelerre contemporaine. Aussi cette liste, (juandelle est pul)liée cliaiiuo année dans les joiu'naux, est accueillie par la nation tout entière avec ini vif intérêt : et un /«ojju»'»)' ainsi obtenu reste pendant la vie entière une distinction liors ligne pour les titulaires.
» C'est ici (jue l'avenii' de l'Aniileterre se retrempe incessamment dans les eaux, du passé. Nulle part au monde le moyen à;;e n'est encore debout et vivant comme à Oxford et à Cambridjre. Il n'y est point à l'état de résurrection factice, ou de mosaïque déterrée sous la lave mal éteinte des révolutions. Il n'y a jamais péri.
» La plupart des fondations remontent aux temps où l'Angleterre était encore catholique, et ont gardé l'inefl'able empreinte de leur origine. L'esprit de conservation, (pli est le plus précieux apanage de la race anglaise, y règne plus que partout ailleurs. Dans ces foyers de l'anglicanisme, on a maintenu avec respect et dans la situation la plus apparente les effigies des deux souverains que It'ur catholicisme a rendus les plus impopulaires de tous .'ux qui ont régné sur la Grande-Bretagne. A Cambridge, et là seulement dans toute l'étendue des trois royaumes, on voit la statue de la reine Marie, si odieuse au peuple anglais parce qu'elle essaya, par les tristes moyens que sollicitait l'iidolérance de son siècle, entre le brutal Henri VIII et l'impitoyable Elisabeth, de ramener son royaume à l'unité catlioli((ue. A Oxford reste également debout la statue de .lacques II, qui paya de sa couronne le l)érillewx honiK.'ur d'avoir voulu imiter Louis XIV en imposant à la fois le catholicisme et le pouvoir absolu à son royaume. Le peuple anglais ne connaît pas, du reste, cette odieuse manie de dégrader et de mutiler les monuments historiques, dans le vain espoir d'elTacer jusqu'au souvenir des victimes de la passion ou de l'injustice des révoUiliims. I5ien plus, au plus fort du siège de Sébaslopol,
pendant la Conrmcntovalio^i cVOxfoi'tl, à la cérémonie oit doux généianx de Farniée de Crimée venaient recevoir, avec les insignes du grade honorillque de docteur ès-lois, Tovation la plus chaleureuse qu'une ardente et patriotique jeunesse pouvait décerner à d'illustres vétérans, on vovail à la place d'Iiouneur, dans l'enceinte où se célébrait cette tète, le portrait en pied de l'empereur de Russie, qui avait participé en 1815 à une solemnité sem])lable; son image y était comme témoignage du passé, et nul ne pensait à lui faire payer la rançon du présent. Comme de l'aison, les gloires plus spécialement universitaires y sont Tobjet des plus respectueux hommages. Où [>ourrait-on comprendre mieux le culte des ancêtres intellectuels que dans une corporation qui, comme le collège de la Trinité à Cambridge, a l'insigne honneur de compter à lui seul dans son arbre généalogique les noms de Bacon, de Milton, de Newton et de Byron, c'est-à-dire les plus grands génies de l'Angleterre sauf Shakspeare, qui ne fut d'aucune université, et Burke, qui fut élevé à celle de Dublin?
>) On conçoit que Fesprit de conservation si bien justjhé ne se borne pas seulement aux monuments matériels, et ::e déploie plus énergiquement encore dans la garde des habitudes et des traditions qui ont présidé à la naissance de ces grandes institutions. Tout subit l'influence de ce souffle tutélaire. Je priais un jour le master (président ou supérieur) d'un collège de me donner quelques détails sur le règlement intérieur de Ui maison : « Rien de plus facile, » me répondit-il ; « nous n'avons rien changé aux statuts que nous a donnés notre fondatrice, lady Marguerite, comtesse de Richemond, mère du nù Henri VIT, en 1505.
» Tous les chefs de l'Université, tous les membres des dilféronts collèges dont l'agrégation forme l'Université, sont élus par leurs pairs, comme les membres de l'Inslitut de France, mais sans aucune intervention, présen-
talion (<ii ;i|i|in)l)atioM An [xuivoir. Ils ne rccuivcMl du l^ouvoi'noiiKMil ni niamliil ni salaiiv. Us ne lui rcniUMil aucun coiiipli» (lt> |(>ur onsoignonionl. Le programme des éludes, les conditions d'admission. d"e\:imen, les it-iilenienb de discipline inlôrieiu'e ou oxloiieuie, tout ost en dehors et au-dessus de l'action du [»ouvoir royal ou ministêriel. LVs(U"it conservateur (jui a toujoms distingué les universités anglaises est donc uniquement le IVuit spontané de l'indépendance et de la conviction. Elles sont en cela, comme en tout, l'image de la société anglaise et de son aristocratie, libre et Hère, mais ordonnée, d'autant plus respectueuse envers Tautorilé qu'elle en est [dus indépendante, toujours ouverte au mérite, toujours prèle aux progrès utiles, aux réformes nécessaires, mais solidement assise sur la tradition et sur le droit individuel.
» C'est pour([uoi la charge de chancelier de l'université d'Oxford ou de Cambridge, conférée à vie par l'élection de tous les docteurs et licenciés, est regardée coiiune le suprême honneur dont |)uisse être revêtu un prince ou un pair d'Angleterre, et qu'elle a été inq)Osée à ce litre au duc de Wellington avant de l'être au comte de Derby ; comme aussi le mandat de représentant d'une des universités à la Chaud)re des communes est. le plus leclieiché (le tous par les ministres et les orateurs, tels que Pilt, l'eel et M. Cladstone.
•j Api'és l'indépendance politi(iue, c(.' qui distingue surtout les iniiversilés anglaises des étahlisscments qui portent le même nom sur le continent, c'est que chacune d'elles se compose d'une agrégation de x'm'^l colléfjcs (Vislincts, lesquels sont autant de petitc-s républiques dont les londateuis ont été les législaleins. Chaciue collège renfernu! un nondut" de /i'//o*'vs ou de prébendaires dont le noudue varie de dix à ciMil. qui se recrutrul eux-inênu's à cerlaine> conditions voulues par- \r fondaleui', et m- pnivent perdre leur dignité iinen sl' mariant ou en obtenant
un bénéiice au deho^^;. ils élisent oniie eux un chef inamovible, et président sous sa direction à l'instruction et aux examens des étudiants. Cette existence collégiale est la base de l'existence de l'Université : chaque collège a des lois et des règlements particuliers, des honneura et des examens spéciaux, en dehors des grades conférés ou reconnus par l'Université tout entière. C'est une vraie fédération morale et intellectuelle, dont chaque branche a, comme les divers Etats de l'Amérique du Nord, ou les cantons de l'ancienneSuisse, une histoire, une législation, luie influence, une renommée à part, mais qui toutes viennent aboutir, comme les affluents d'un grand fleuve, dans un réservoir commun de gloire, de force et de vie.
» En outre, chaque collège est propriétaire. Ils ont tous été richement dotés par leurs fondateurs en domaines fonciers qui, bien qu'éloignés et souvent éparpillés dans plusieurs comtés divers, passent pour être mieux administrés que toute autre propriété dans un pays où toutes le sont très-bien. C'est un argument assez contrariant pour les adversaires de la main morte. Les revenus, joints aux droits que payent les étudiants, servent à entretenir le personnel et le matériel de ces collèges, où sont logés et nourris maîtres et élèves, et dont la magnificence rivalise avec celle des plus beaux palais de l'aristocratie.
» Ainsi donc l'indépendance la plus absolue à rencontre du pouvoir, la variété dans l'unité, la diversité des règlements, la liberté des enseignements, l'antiquité et le caractère religieux de l'origine, l'opulence et la stabilité du patrimoine, telles sont les bases sur lesquelles repose le haut enseignement en Angleterre.
» Je ne dirai qu'un mot des étudiants; ce sera pour relever un contraste nouveau et significatif entre eux et les nôtres. Les nôtres sortent brusquement de la servitude des lycées, où chaque minute de leur journée est réglementée sur un échantillon conuuun à la Erance entière.
pitiir t'iiUvr tUiiis la liljtMli'' aUsohu" de l.i \if de inni'homme à Paris. Di's que noire lycéen est transloiiii»' ou étu(Hant, nul ne surveille ni sa conduite ni ses études; il loge où il veut et fait tout ce (ju'il veut du uiatiu au soir et du soir au matin. L'étudiaut an^ilais sort d'une école comme Eton, où il a déjà goûté l'attrait et la responsabilité de la libellé, pour retrouver à Oxfoi'd ou à Clambridge une discipline pres(juo aussi sévère que celle qu'il a suivie pendant son enfance. Il peut disposer de sa journée, mais à la condition d'assister deux fois par jour à l'office tlivin, et de ne jamais soiiir dans la rue sans le costume officiel, une robe noire avec un bonnet carré. En outre, tout étudiant doit loger dans un des collèges de ITniversité ; il y occu[)e im apparleuient particulier, mais il faut qu'il dîne au réfectoire commun avec ses camarades et ses maîtres, et cpie le soir il soit rentré à heure ii\e. Toute contravfulion grave à ces lois, tout outrage constaté à la régularité des mœurs ou simplement aux usages du monde poli, entraîne soit Texiiul^-idn de l'Université, soit la ntslicfttioit, c'est-à-din,' un exil de trois mois, qui équivaut, par la perte des frais d'insciijtlion, etc., à une amende de mille à douze cents francs, infligée à la famille du délinquant. Tel est lo régime (jue sidjit, sans l'onihie (l'un murunire, l'élite de la jeunesse anglaise <l<' dix-linit à vingt-deux ans, et qui leur aiiprciul le icspccl de soi eu même temps que le respect de la loi et de la tradition. J'allais oublier l'aspect extérieur de ces universités, et cependant il est au moins aussi frappant et aussi original que leur organisation. Mais comment peindre un spectacle si curieux'* (jue l'on .se figure, réunies dans le poui'lour d'une même ville, et se touchant par leurs enceintes particulières, quinze ou vingt de nos anciennes abbayes, dans toute la grandein- et toute la magnificence de leur épotpie la jdus fif^rissanle, telles «[u'on peut se les représenter d'après les planches si rares du Monanticoii (jalii-
rcitum, ou \l'> vues plus rares eucoi'e de Cluiiy, de Cileaux et de Clairvaux ; chacune d'elles avec deux, trois et quatre cloîtres à arcades ogivales ou cintrées, avec un réfectoire grand, liaul et voûté comme une église, avec unebibliollièque toujours, avec un musée et une galerie de tableaux quelquefois, surtout avec une chapelle où se célèbre deux ou trois fois par jour rofhce canonial accompagné de chants d'une beauté antique. Sans doute chacun de ces édifices, pris isolément, n'est pas irréprochable. Il en est cependant bien peu qui n'étonnent par leur grandeur, leur distribution pittoresque et si excellennnent adajjtée à leur destination ; bien peu aussi qui n'ollrent un certain mérite de style ou d'antiquité. Plusieurs sont des monuments du plus haut prix, tels que la chapelle de Ki)ifj's Collège et la façade de S. Joh)i à Cambridge, les cloîtres de Magdalen et de Merton, et l'église de CJirist-Cliurch à Oxford. Mais c'est surtout l'ensemble et l'agglomération si rapprochée de ces vastes et curieux édifices qui a quelque chose de prodigieux et d'unique, et qui, comme l'Alhambra à Grenade ou la Piazzetta de Venise, laisse une impression qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
» Sous ce l'apport, Cambridge est peut-être préférable à Oxford même, parce que ses dix-sept collèges, moins vastes pour la plupart que les vingt-quatre de sa rivale, y sont mieux groupés et plus rapprochés. Presque tous sont disposés les uns à la suite des autres le long d'une limpide et profonde rivière, qui arrose et embellit une série de parcs remplis d'arbres comme on n'en voit nulle part ail" leurs. Chaque collège a son parc, et ces parcs ne sont se parés entre eux que par des grilles à jour ou des fossés sans murs, de sorte que leur réunion forme une vaste forêt de haute futaie, au milieu de laquelle oh voit surgii' les tourelles, les clochers et les toits crénelés des collèges. A Oxford, plus isolés, les préaux, les jardins, les parcs consacrés aux récréations des maîtres et des étudiants;
— Ml —
soiil oiu'oi'i' plus \a>ti's; les mis voulsi' ((iiirdiHlic,' ;i\(H' la campajino einii'iMUiaiito : tlans les autres, on voili'ri'or sur ilt's [H'Iousos iiKoni[)araltles, à Touilirc de resarl)ies séculaires <iui sont là coiMiue partout la |ilus belle parure de r.Vnpleterre, des troupes de cimIs ou de paons ipie ron entretient reijpeetneusenient, [laree ([ue h^ fondateur la ainsi voulu il y a trois ou quatre siècles. Ce sont les jardins iTArniide, tiansportés de.s régions île la léerie (laii< celle de l'histoire oi de l'éducation réelle. »
Mais il est en Anyleteri'e pour un callioliquc, «^ nue merveille plus iioldc et plus éhouissaide (juo toutes les merveilles d'O.vloi'd et de Cambridge : c'est le courage d»; ceux qui ont du abandonner les jouissances d'un le! séjour, .sortir de ces collèges où ils occupaient le [iremier rang, (juiller ces lieux enclianteiu's, l»riscr les liens It^s plus tenaces du c(eur de riioimiK» pour rentrer dans l'unité. »
M. de Montalembert le salue avec amour et admilation, dans les Manning, les Newmann, les Faber, les Wilbert'orce, et, [)our nous faire compi'cndre toute la consolation de leur sacrifice, en sortant des [lalais académiques qu'ils ont cpiittés, il nous conduit, avec um- noble lierté dans la jiauvre petite cbipelle où ro|)ose la vérité qu'ils ont reconquise.
« Quand arrive le dimancbe,(iu une de ces letes siqipriinées par la réforme, et naguère célébrées avec tant de pompe dans ces basiliques «[ui n'ont consiMvé d'autre trace du catholicisme que leur beauté architecturale (»u un nom qui semble im leproche vivant, il faut que le vovageui .sache s'arracher à la séduction de ces s|)lendeurs dont l'orgueil révolté a fait sa proie, pour fêter ailleurs le Dieu des hundjles et des pauvres. H faut qu'il entn,' dans ce sanctuaire modeste, sotnbre et bas, mais qui, à Cambridge du moins, dans sa |)auvreté, a reçu de la main de l'ugin l'empreinU.' de lu renaissance ogivale. Il y rencontrera
jiL'iil-éLre le dc-^i-endaiit (ruiic de ces anciennes races de yentilsliomnies normands dont la toi a bravé victorieusement, pendant dix générations, la proscription et le dédain. 11 se trouvera à côté de quelque pauvre servante sans place, qui a, elle aussi, tout sacrifié et tout enduré pour la vérité. Il y verra un ou deux étudiants craintifs et curieux, venus pour voir et non pour prier puis des ouvriers, des laboureurs irlandais, missionnaires en guenilles de la vieille religion. Mais il y subira la contagion d'une ferveur inaccoutumée; la plus douce et la plus noble des émotions inondera son âme. Il y goûtera dans toute sa pureté la joie d'appartenir à cette église qui, à travers tant de pertes et tant de malheurs, survit à tout et se rajeunit toujours. Et alors la conscience d'une grandeur et d'une force surnaturelle s'emparera de son coeur. Il se dira avec orgueil que la majesté du peuple anglais est moins impo- .sante, sa constitution séculaire moins antique, sa robuste société moins solide, et cet immense empire britannique sur lequel le soleil ne se couche plus, moins immense que le grand corps de l'Eglise, dont il est, lui étranger, avec ces pauvres déshérités, l'enfant et le représentant sur cette terre usurpée. )) (1)
L'Avenir politique de r Angleterre fut accueilli avec enthousiasme par presque toute la presse anglaise. Quant au Parlement, il lui fit un honneur qui n'avait jamais été accordé à aucun ouvrage étranger. Le livre du noble comte servit de thème à plusieurs de ses discussions. Invoqué, tour à tour, par les opinions les plus diverses, il ne l'encontra que des suffrages unanimes.
(]) De TAvenir [iDlilique de l'Aii^letiMTe, par le comte de Moiitaleiiibert ; OEuvies, loine V, passim.
CHAPITRI-: XWI.
Congrès de Paris. — Accusations poiiéos contro !<• Gouver- •lenient du St-Sié<,'o. — Pie l.X. et i.okd Pai.meuston. — Hume et la Painiuic. — Ai)Osti-oj)he à lord Palmerston. — Guerre d'Ilalie. — Pie IX et laFhance en 1849 et en 1859. — Justificalions de Pic IX. — Lconoricivre et ses zouaves. — Hypocrisie de M. de Cavour. — l'"" et 2' lettres a M. de C.vvoiit. — .Vncôtres, au.xiliaires et antécédents de ce ministre. — Iiiiitilitt- (!<> ses elVorts.
lJan> ce panéf^yrique des institutions et des uiu-urs politiques de l'AnjîleteiTe, M. de Montalembert signalait, avec raison, le loni: murmure ([\ù s' «'levait de tous les coins de l'Europe contre riiiconsé({uence de son intervention dans les destinées tles nations continentales. 11 eut bientôt l'occasion de ("aire entendre, à ce sujet, de nouvelles protestations.
I^ guerre d'Oiient, si glorieuse pour l,i l'rance, venait de se terminer. Un con<^rès réuni à Paris avait achevé Tteuvre de la pacilication européemie. La joie était universelle. Tout à coup Ton apprit avec une douloureuse surprise que des accusations graves avaient été portées devant les plénipotentiaires de l'Kurope, contre le gouvernement du Saint-Siège. Ces accusations furent peu de temps après commentées, développées et aggravées devant
les parleiiionts de Londres et de Turin, [)ar Lord Palinerslon et M. de Cavoiir.
L'on put prévoir dès lors les épreuves qui allaient tondre sur rp^glise.
AL de Montalembert avait détendu, toute sa vie, avec une indomptable persévérance, la cause de la sainte faiblesse de la papauté. Il avait eu naguèi'e la gloire de la plaider et de la gagner au milieu des orages, devant la Fi'ance agitée et l'Europe attentive.
11 éleva de nouveau sa voix. Ne pouvant monter à la tribune, il em[Joya la plume pour bafouer les insulteurs de FEglise sa mère. Il répondit, dans une brochure, intitulée : Pie IX et lord Palmemton, à tous les gi'iefs, en résumant toutes les réponses faites par le sentiment chrétien et 'le droit des gens. Puis s'adressant à l'Italie ei à l'Angleterre, il rappella à la première sa i^randeur, la noble mission de la maison de Savoie, les lois du devoir et de la reconnaissance envers la papauté, aiijourd hui, i.( la seule grandeur vivante de l'Italie. •»
Prenant à parti le plus diplomate des orateurs anglais :
« Nous ne vous mènerons pas dit-il, au pied de ces autels que vous ne connaissez pas; nous ne vous parlerons pas le langage de la foi, du tendre et fidèle dévouement à ce que vous avez renié et persécuté. Non, non, restez sourds, si bon vous semble, à la voix des siècles qui proclame la majesté bienfaisante de l'institution que vous prenez pour point de mire. Fermez les yeux, en aveugles volontaires, aux signes des temps, aux symptômes éclatants qui démontrent que jamais le Catholicisme n'a été plus vaillant et plus fécond, et qu'après avoir survécu à la Réforme il est en train de survivre à la Révolution. Mais tâchez au moins de n'être ni sourds ni aveugles sur le terrain des faits, de la pratique des aflaires, de la nature des choses ; cl, la rehgion mise hors de cause, tâchez de ne pas exiler avec elle la justice d'abord, puis le bon sens, et enfin
riionueur, ootlo vioillt' divinitt'' des ^ons do cdMir. dont l;« imtion s'i^st laiil alTaihlic, mais dont le nom o[ \o cnlf.} "Usorvt'nt oni'ore nn presti^^o san^; rival.
» Los faits d'alioi-d : il en est nn (jni santé aux venx, Cst (jn'il y u antant et plus de chrétiens catliolifjnos dans le monde (|ne de chrétiens non catholiques et ((ue tous ces aitholiques tiennent et obéissent au moins nominalement à ce pape que vous dénoncez, (|ue vous insulte?., (jue vous menacez sans relâche.
» Rome, par la raison (ju'a donnée lonl Lansdowne, et parce qu'elle est la capitale spirituelle du monde catholique, est en quel([ue sorte la jx'opriété commune de tous les catholiipies. Elle se vante d'être la ville éternelle : mais qui donc Ta faite éternelle? (pii Ta empêchée de mouriicomme Babylone et Memphis. ou do languir dans une incurable décrépitude, comme Athènes et C(mstanlinople? Oui. si ce n'est la Papauté et le respect des peuples rajeunis Ac l'Occident pour cette Papauté, f|ui a su remplacer l'emjùre romain et durer trois lois plus que lui. Rome, la Rome moderne, l'Etat romoin, la Statn pontificio, qu'est-ce donc, si ce n'est l'œuvre des peuples catlioliques, de leur amour, de leur respect tendre et jïénéreux pour ces Papes, et non pour la ville ou le peuple do Rome? Ces monuments qu'invo»pioni qiiohpiefois, dans leurs déclamations in^nates, les faux Rojiiains, adversaires du Sainl-Siéffe ; ces palais, ces églises, ces sanctuaires innombrables, ces chefs-d'oMivro de l'art, ([ui donc les a construits, insjMrés, et. il faut bien le dire, payés, .si ce n'est la Papauté, enrichie par la toi et la charité filiale de TEuroiio, alois tout entière catholique? Oui, c'est nous^ Europe catliolique, qui avons créé, constitué, maintenu, enrichi la Rome moderne. Non, le peuple ntinain n'est pas maître doses destinées au même |»oinl où peut l'être ou le devenir tout autre peuple. Il non- doit coiiqile de tout ce que nous, peuples chré-
liens, lions avons liiil pom- lui. 11 nons doit compte (1(> linstilulion ([ne nous avons prélendu maintenir chez lui, à son très-grand jtrolit, mais non poiu' la livrer au liasard de sa passion ou de son caprice.
)) Le bon sens universel démontre que le Pape ne peut pas être le sujet d'un maître étranger; mais peut-il davantage être le sujet de son propre peuple, ou de quelque pouvoir né à Rome même et placé au-dessus ou même à côté de lui ? L'idée d'avoir à Pvome un pouvoir qui ne fût pas la Pa|)auté a toujours existé et n'a jamais triomphé. Elle a toujours succombé sous une de ces défaites qui, sans cesse renouvelées, semblent émaner d'un arrêt de la Providence. Dès les premiers temps du moyen âge, le palriciat romain essaie d'exploiter, d'opprimer et de remplacer la Papauté. Après les comtes de Tusculum, vinrent les empereurs allemands ; après eux, Arnaud de Brescia, Rienzi et tant d'autres. Tout a toujours échoué. On voudrait recommencer au profit de la démocratie moderne les vaines tentatives de l'aristocratie féodale ; mais leur fortune sera la même. Les mêmes intérêts, les mêmes lois de l'Iiistoire, s'y opposent. Le Pape ne peut pas plus devenir le jouet des factions romaines que du despotisme des étrangers. « Le Pape, a dit Napoléon, dans cette allocution mémorable citée par M. Thiers, tant de fois répétée, et qu'il ne faut jamais se lasser de rappeler, le Pape est loin de Paris, et cela est bien : il n'est ni à Madrid ni à Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Pai^s, les Viennois, les Espagnols, consentiraient à recevoir ses décisions ? On est donc trop heureux qu'il habite cette vieille Rome, tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils ont bien fait.
l'itiir It' ^iHivi'iUt'iiuMit dos àiiu's. et'":! I.i iiit'illriu»'. la plus Itienlnisaiite institution niiNm [misse ini;i|j,iin'r. .le ne soutiens pas ces cliosos par cnlctcnicut de dévot, nuiis par raison. »>
» ^ïais ce ijui est si vrai pour les puissances étrangères ne l'est-il pas tout autant pour les Romains eux-mêmes ou pour les Italiens on gonoral ? S'il faut (juc le chef de noire religion soit libre, libre non-seulement à l'égard de l'Autriche ou de l'Espagne, ne faut-il pas qu'il le soit également vis-à-vis de ses propres sujets ?
» Des catholiques de France ou de tout autre pays n'ont pas plus de raison d'obéir aux Romains qu'aux Russes ou aux Anglais. Quoi ! l'Europe chrétiemie aurait dérobé, d'un consentement unanime, Rome et la Papauté à toutes les grandes puissances pour finir par les livrei* à la démocratie italienne? Ce serait anéantir la liberté des élections pontificales, ébranler toute l'administration de r Egli.se, soumettre ses destinées à une action à la fois turbulente et tyrannique. Ce serait démentir l'histoire du monde et l'une des lois fondamentales de la civilisation chrétienne. » (1)
Après avoir vengé le magnanime IMe ÏX de tous les reproches ou plutôt de tous les outrages que lui avait adressés Lortl Palmerston, passé en revue les réformes qu'on voulait lui imposer, retracé en traits de feu la honteuse et sanglante liistoire de la république romaine, il met au grand jour, par inie apostrophe accablante, la bas.se hypocrisie des hommes d'état anglais :
» Et conmient ne pas être révolté par lecapiice. j'alla"s <lire parle cynisme, de vos alliances et de vos antii)athies, de vos préférences et de vos abandons? On vous voit applaudir, en Piémont et en Espagne, aux s[)oliations infligées à une Eglise déjà plus qu'à moitié dépouillée par 'es guerres révolutionnaires, et l'on .sait que vous ne 1 1) Pie IX, et lor.l Palinersior.
voulez pas sotiflVir la moindre atteinte aux richesses exorliilantos (lo l'Eglise anglicane. On vous entend gémir sur l'asservissement de certains peuples ; et on se souvient du sacrifice de Parga, de votre cruelle indifïérence à Tendroit des vénérables républiques de Gènes et de Venise, de la noble Venise surtout, non-seulement en 1814, mais en 1848, lorsqu'elle seule honorait par sa résistance opiniâtre les armes italiennes et vous tendait une main que vous pouviez si facilement saisir. On rit et on s'indigne du contraste que présentent vos théories à l'usage de votre politique extérieure et votre pratique à l'intérieur, dans le passé comme dans le présent. Ne remontons pas jusque dans le moyen-âge : mais il y a un siècle à peine, dans le siècle de la philosophie et des lumières, n'avez-vous pas réprimé, avec la plus impitoyable barbarie, la révolte des derniers partisans des Stuarts? N'avez-vous pas infligé aux chefs de l'aristocratie écossaise, et à tant d'autres pluobscurs, des supplices dont l'horreur n'a été surpassée que par les atrocités de Pombal vers la même époque ? Et il y a soixante ans, lorsqu'en 1798 l'Irlande, presque •'puisée par six siècles d'oppression et de misère, se souleva encore une fois et ouvrit ses bras à la Révolution française, ne lui avez-vous pas fait subir toutes les exécutions, toutes les violences, tous les outrages qu'tnie soldatesque effrénée, que des juges passionnés, que des conquérants implacables peuvent infliger à une race étrangère et vaincue? N'avez-vous pas égalé et même surpassé alors toutes les cruautés, toutes les violences de nos récentes révolutions, et jusqu'à ces flagellations et ces gibets de la Hongrie, que vous avez tant et si justement reprochés à l'Autriche? Si, depuis le commencement de notre siècle, la sagesse et l'équité de vos lois et l'admirable développement de vos mœurs politiques ont préservé les trois royaumes de tout conflit, de toute explosion, de toute violence sanglante, en a-t-il été de même de vos colonies V
— :îSô —
Quel est le j;ouvernemenl italien ou autre qui ait ivprinit!' riusuiivclion tiaus s»'s Ktals avt't' aulaut (lost''V(''ritt'' ot par iIl'S cliàtiuicnts plus ci'uols, plu< uoiul>ivux, plus lininilianls, (|u«' vous n'eu avez déployé contre les Grecs des iles Ioniennes et contre les indijiènes de l'île de Ceylan ? Kt ([uel était leur crime? Ils réclamaient, les uns et les autres, par des moyens que votre légalité condamne, la liberté ou la nationalité; et vous les leur refusiez avec tout autant de résolution et plus de succès que ces princes italiens, traités par vous de tyrans ou de bournviux. » (I)
Mais la Papauté ne périra pas.
« Le Dieu qui, deux fois dans ce siècle, l'a miraculeusement sauvée, qui s'est servi des Russes et des Anglais pour proléger l'élection de Pie VII à Venise, et des armées de la seconde Piépuhlique française pour ramener Pie IX à Home, saura bien trouver un remède contre les vieux abus qui peuvent b» compromettre, en même temps qu'une sauvegarde victorieuse contre le lamentable aveuglement de M. de Cavour et conlrc r.uiimosité étourdie de lord Palmei"slon. »
Lord Palmerslon persista dans son animosité étourdie • M. de Cavour dans sou lamentable aveuglement.
" L'babile mais coupable persévéï'ance de la politique piémontaise ayant l'éussi à amener une rupture entre la France et r.Vutricbe, la guerre se porta en Italie. Amis et •'unemis du Saint-Siège apiM'curenl, dès le premier moiiK'ut. l'orage qui d.'vaitéclater sur les Etats Ponlidcaiix. » C.'l orage éclata aussitôt ajirès la giu-rre.
La comédie préparée par M. de C.avoui- réussit à mcr- ■ mII.'.
Les Lé-ations se st|)aièr('nl <lr iiome. disant tpie son joug était insup[iortabl»'.
La plus stricte é(piité, écrivait quelques jours après
fl) Pic IX cl lonl l'ylitnTïtoii • Olliivriw «le M. Mt.nl.ili inlji-i I. loinc V, page l02.
M. (i«^ M()nlaleml)erl, dans un article (1) (jui lui attira uu avoitisseiTifnit (lu minii-h'-ro de l'intérieur, oblige de reconnaître que le Pape , dont les Romagnols déclarent le joug insupportable , ne le cède en vertus à aucun des souverains de l'Europe, et qu'après avoir été le prince le plus populaire de son siècle, il en est demeuré le plus irréprochable.
» Quel serment a-t-il violé ? Quelle constitution a-t-ii abolie? Quel sang a-t-il versé? Quelle propriété a-t-il confisquée ? Quel piège a-t-il tendu ? Quel mensonge a-t-il proféré? Qui au monde a-t-il trompé ou persécuté? (2) Il avait amnistié, sans exception, tous les anciens adversaires du Saint-Siège: ils l'en ont récompensé en le détrônant une première fois. Quelle liberté a-t-il détruite? 11 les avait toutes données à son peuple avec une générosité qu'il ne faut pas cesser de bénir, quoiqu'elle ait paru imprudente à beaucoup : on s'en est servi pour asiassiner son ministre, pour l'assiéger dans son palais, pour le contraindre à la fuite, pour le déclarer déchu de son trône. Enfin qu'elle bassesse a-t-il commise ? Il est le seul souverain de l'Europe qui ait vu sa capitale occupée depuis dix ans par des troupes amies mais étrangères : or, je le demande aux plus délicats et aux plus dédaigneux, quel prince a eu, pendant ces dix ans, une attitude plus noble, plus calme et plus digne?
» De tous les griefs que les Italiens ont élevés contre d'autres princes, en est-il un seul qu'on puisse, avec une ombre même de justice, imputer à Pie IX ? Pas un. Ust-
(1) Pie ]X et la France en 1849 el 1859, inséré clans le Correspondant du 25 octobre 1859. Le litre de cet article en donne ''analyse.
{2} On se rappelle la belle parole du cardinal Consalvi, premiei ministre de Pie VU. u Un étal de inensonne est la vie habituelle" des cours. Mais un mensonge à Rome perdrait tout un règne : sur le-champ il faudrait u.\ autre pape, t» Artaud, IJisluire de Lron XII, t. I, p. 167.)
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«' lin tyi*an? imui. l^'it^onno, parmi ses plus forcenés adu'rs;»ires, n'oserail l'anirnier. E^sl-il ca luilo? non, F,st-il usurpateur? non. Est-il étran<fei' ? non. il est le plus Italien, le seul tout à lait Italien des princes de la Péninsule; bien autrement Italien, au moins d'orij^ine, que cette maison de Savoie, qui le dépouille au nom de l'Italie. On ose parler de se.s sympathies autiichiennes; il faut convenir que, s'il en avait, on emploierait de singuliers moyens pour le convertir; mais ces sympathies, où en sont les preuves? .Vprès avoir secondé de son mieux le mouvement iUdien de 1847, après avoir été même jusqu'à exhortei' l'Autriche à se retirer de l'Italie, il n'a pas voulu lui déclarei" la jiuerre à laquelle le voulaient contraindre le P. Ventura et d'auties courtisans de la force et de la popularité. 11 a mille fois bien fait, car c'eût été manquer alors à son devoir do père commun des fidèles. Kn IS,")*). on ne lui a demandé ([ue d'être neutre, et cette neutralité, il l'a observée dans >a plus rigoureuse étendue. .Mais lui-même, par une inspiration d'honneur et de fierté di^Mie d'un autie siècle que le nôtre, avait demandé (jue les troupes françaises et autrichiennes sortissent à la fois de ses htats dans un temps où la ffuerre n'était pas encoi'e déclarée et où les peuples n'avaient pas été poussés à la révolution.
» Ouel est donc enfin son crime ? Il y en a un, mi seul : il est prêtre. Tout est là. Ces fiers Ilomagnols, si docilement soumis à la maison d'Esté et à je ne sais combien d'autres tyranneaux du moyen-àj^e, ces patriotes indonq»tés qui invoi(uent avec tant d'orgueil les souvenirs récents du royaume d'Italie, créé, inspiré et gouverné par une puis- .smce éliangère, ne veulent plus obéir à la souveraineté la plus ancienne, la ])lus vénérable et la plus italienne de l'Kuiope, paire (jue ce souverain est un prètie. (l'est leui' idée, leur fantaisie, leur façon d'entendre les droits de l'homme et du peuple. Mais depuis ({uand donc.