CHAPITRE XXXIV
Lu Pologne dans Vabandon. — Le Pape et la Pologne. — La Russie révolutionnaire . — La Beliffion, la Famille et la propriété en Pologne. — Apostrophe aux indifférents. — Espérances de 3/. dr Monialernhert.
La Pologne, on s'en souvient, avait fait un appel à toute l'Europe.
I/Enrope lui avait-elle répondu ?
Ecoutons ^[. de Montalembert :
« ()nand, sur une grève battue par la tempête, le canon d'alarme éclate dans la nuit et annonce \\n navire en perdition, dans quel pays chrétien voit-on les habitants de la côte, sourds aux cris de? naufragés, à l'appel de' leurs semblables, de leurs frères, s'enfermer chez eux pour y dormir en paix ou ne rester éveillés que pour célébrer, au coin du feu, la douce sécurité du rivage et du foyer domestique ?
rt tluand retentit dans la rue ou sur la grande route le cri de détresse du passant assailli ou assassiné, que penser des honnêtes gens qui, au lieu de courir au secours de la victime, ne songent qu'à se barricader dans leur maison et entr'ouvrent à peine un volet [lour examiner de loin comment le crime .s'accomplit?
» C'est là cependant ce qui se passe en France, en Europe, depuis dix-huit mcjis.
ù SeuU'ment l'O n"o?l pus» un vaisseau, cV'sl uu i>eu[jle tout ontitM" qui sombro sous nos yeux dans une mer de siui^. (le n'est pas la nuit, ce n'est pas au sein île la tempête ni au fonii des bois, c'est en plein jour et en plein calme qu.^ \\ cat;\slrophe s'accomplit. Ce n'est pas un voya^ïeur isolé, ni même une caravane de pèlerins, c'est une nation, une grande nation chrétienne qui est cernée, saisie, garrottée, dépouillée, outragée, assassinée sous nos yeux. Il y a dix-huit mois, cette nation, que n'a pu dompter ni épuiser un siècle entier d'attentats féroces i;t d'intelligente oppression, s'est dressée dans la tombe que lui ont creusée ses bourreaux. Elle a jeté un grand cri ititur rappeler au monde qu'elle avait été enterrée vivante t qu'elle ne voidait pas mourir. Après quoi, désarmée, isolée, éperdue, avec l'audace du désespoir, elle a engagé la lutte qui dure encore
» La nation victime en a appelé à toutes les forces et à tous les droits d'ici-bas. Elle a invoqué tour à tour, par des adjurations i»oignantes, la civilisation, l'humanité, le droit des gens, le droit nouveau, les idées modernes, la liberté, le progrès, riionneur, la reconnaissance, la jiiété, la conscience publiqu(\ Elle n'a rien obtenu. A ce déchirant appel personne n'a répondu.
» La civilisation moderne, si orgueilleuse de ses progrès, de son empire universel, de ses inventions prodigieuses, le ses merveilles populaires, la civilisation est restée muette et impuissante devant ce specUicle monstrueux dressé à sa porte, d'une nation expropriée, mutilée, ■gorgée avec une régularité .«avamment implacable, en plein dix-neuvième siècle. La civilisation s'est déclarée vaincue jjar la barbarie.
» I^liberté,dans les pays même où elle lleurit le mieux, n'a rien fait, rien pu, rien essayé pour sauver un peuple, l'un des premiers et des plus anciennement libres [)urini les races modernes et qui ne demande à Dieu et aux
hommes que la plus simple et la plus élémentaire des libertés, celle de vivre.
» Le droit moderne, ce droit si persévéramment invoqué dans certains pays, si singulièrement interprété et si audacieusement appliqué dans d'autres ; ce droit qui, s'il fallait en croire ses plus bruyants prophètes, autoriserait les peuples à se débarrasser des rois qui leur déplaisent, sans motif, comme en Grèce, ou pour des motifs insuffisants comme à Xaples ; ce droit nouveau permet impunément à un empire plus qu'à moitié asiatique de nier et de violer tous les droits anciens chez un peuple européen et chrétien, tombé en proie au spoliateur après mille ans d'indépendance nationale.
)) L'humanité reste impuissante comme la liberté ! La philanthropie, l'adoucissement si justement vanté de nos mœurs, de nos pénalités, la compassion sentimentale réclamée et dépensée par la publicité quotidienne pour tant de malheurs réels ou imaginaires, rien de tout cela n'a prévalu contre ce qui semblait ne pouvoir être qu'un cauchemar, et ce qui est devenu un fait d'une horrible réalité, le fait du vampire qui suce le sang et la vie d'une victime éplorée.
» La conscience publique, la piété, la reconnaissance, elles aussi n'ont su que se renfermer dans l'oubli et le silence. En vain la Pologne étalait- elle devant nos yeux le souvenir de ses services et de ses titres, le spectacle de ses plaies et de ses angoisses, elle qui a été pendant de si longs siècles le boulevard sanglant de l'Europe, l'infatigable alliée de la France. Rien n'y a fait. Rien n"a réussi à vaincre l'impitoyable inattention, la honteuse usouciance, l'impassilile iadifféreuce, l'imprévoyance ob.stinée de l'FAirope contemporaine. Elle ne veut plus même qu'on lui parle d'un sujet usé, condamné. Elle veut l'oublier, le chasser de sa pensée, en détourner ses veux alourdis par la fatigue du gain et du plaisii-. La
qnesUoii est Iranclu'P ; le Ti}tirs a rappelé ses eorresl»on(l;inls ; le lideuii est lomiii". l'arloiH d'auliv cIkisc.
Les plus compatissants, les plu> yénéreiix font comme Aj^ar, ipii s'é oignait en pleurant pour ne pas voir ra;j;onie <le son (ils mourant de soif dans le désert : et abiit neditquc e )'<;(jio)ie procul iniantuni pntnst arcus jncere. Dixil enim : Non videbo rnorientem puerion. >■<
Dans son malheur, la Polojine a tendu les bras vers les ;irandes nations de TOccident.
L'Allemagne a détourné la tète avec une ingratitude cyniqtie.
L'Angleterre, portant elle-même c( attachée au liane » une nation opprimée, a indignement battu des mains.
I^ France regarde et se tait.
Qui donc prendra la défense de l'infortunée Pologne?
«. Voici que du milieu de ce silence glacial, de cette indifTérence universelle, une voix s'élève, une seule, pour répondre au cri de détresse de la Pologne agonisante. • Test la voix de la religion; voix plaintive, indignée, immortelle. Celui qui est aux yeux de tous, amis ou ennemis, fidèles ou impies, la plus. haute personnification de la religion dans le monde, celui-là a parlé ! Le vicaire de .lésus-Christ, du fils de Dieu, mort sur la croix, a ]inrlé pour la nation crucifiée.
'( L'éloquence a. jailli en flots pressés et bouillonnants, du fond de ce noble coiur, du cuMir de Pie IX, cœur d homuit' i! de iinnfiff. (tii rindiLMintif»!) ;i débordé avec la pitié
« CcA le jtlu> faible, le pbi.^ désarmé des souverains européens, qui a seul rempli son devoir, seul répondu à Tattente des cœurs généreux, seul obéi .'i la voix de la justice et de la pitié. Et ce plus faible des souverains, c'est le chef de notre religion, le |)ère de nos âmes ! C'est lui qui nous donne en ce moment le sublime et consolant spectacle delà protestation du fiiblt- contre U- ft)rl, de la
justice contre l'iniquité, de la vérité contre le mensonge. Mais , ajoute le généreux écrivain, en plaidant ainsi pour la Pologne, Pie IX a, sans le vouloir et sans y songer peut-être , fourni an monde le plus grand argument en faveur du pouvoir temporel de la papauté. Jamais on n'a mieux prouvé qu'il ne pouvait y avoir pour elle de complète indépendance que dans la souveraineté Qu'on nous montre donc une autre façon de vendre son autorité libre et souveraine comme il nous la laut, comme il la faut à la justice et à la vérité qu'elle personnifie })Our nous ! Qu'on essaye de se figurer un Pape sujet ou vassal salarié d'un roi d'Italie ; qu'on se le représente usant do ce fier et généreux langage devant un maître allié ou complice de l'oppression qu'il faut dénoncer, de la trahison qu'il faut dévoiler ! »
Pie IX défendant la Pologne, quel beau spectacle !
((. Transportons-nous par la pensée à Rome, dans cette sacristie du collège de la propagande, où, le '24 avril dernier, en la fête d'rm martyr capucin, saint Fidèle de Sigmaringen, le Pape a prononcé ces paroles désormais acquises à l'histoire et dont nous reproduisons, parmi diverses versions, celle qui parait le plus ii l'abri de tout reproche d'exagération ou d'inexactitude :
« Non ! je ne veux pas être forcé de m'écrier un jour, )) en présence du Juge éternel : Vœ mihi quia tacui !... -» Le sang des faibles et des innocents crie vengeance » devant le trône de l'Eternel contre ceux qui le répanô dent. Et de nos joints, ne voyons-nous pas aussi un » sang innocent versé dans un pays catholique, dans la » malheureuse Pologne? Je me sens inspiré de condamner » un potentat dont je ne tais le nom en ce moment » que pour le nommer dans un autre discours, et dont » l'immense empire s'étend jusqu'aux régions hyperbo- )) réennes... Ce potentat, qui s'appelle faussement catho-
* lique «rUrioiit tl n r>l nirun soliismatique n-jelé du » sein do la véiilaMo Eglise ; ce potenlat, dis-je, oppiinie
tl lue ses sujets ealholiques, (|u'il a poussés par ses ri- )' Joueurs à rinsurrection. Sous pivlcxte de réprimer celle » insurreclion, il extirpe le catholicisme, il déporte des » populations entières dans les contrées les plus septen- » trionales, où elles se voient privées de tout secours re-
* ligieux, et les remplace par des aventuriers schismatii(ues. 11 persécute et massacre les prêtres, il relèjiue les évèques au fond de son empire, et, tout hétérodoxe ''l schisuialique qu'il est, il ose encore dépouiller de sa juiidiction un évèque légalement institué par umi. Insensé (^itolto) ! il ignore qu'un évèque catholique, sur son siège ou dans les catacombes, est toujours le même, ot que son caractère est indélébile. »
En prouoiH'ant ces paroles, le Souverain Pontife, nous oïl un témoin oculaire, était sublime à voir. Sa magnifique voix avait atteint un diapason formidable. Elle tonnait. Se soulevant sur son trône, il semblait de son bras étendu lancer une tondre invisible ; la sainte colère qui le renq)li>sait avait enq)ourpré son front sous sa couronne de cheveux blancs, et tra+isfiguré ses traits. Ce vieillard désarmé était là seul, debout au milieu de l'Europe dégénérée et prosternée devant la Russie, seul en face de la jirétendue Sainte-.Vlliance t{ue le czar voudrait reconstituer, et, au moment où la diphjniatie européenne s'épuise en ménagements et en adulations pour le potentat moscovite, seul il demandait com[)te du sang de la Pologne. Ees auditeurs, parmi les(piels on comptait quatorze cardinaux et un archiduc (rAutriche, semblaient étonnés de ce méj)ris pour les calculs de la politique en présence du devoir, de celle majesté pres((ue divine (h: l'hoinme qui est le suprême interprète de la vérité. A l'élonnement, au frisson involontaire qui circula dans l'assemblée, suc-
céda l)ieiitùt un eiitli(>iisi;i<tno ((lie je i<-<[ti'rl mmiI icskIiI muet. (1)
M. de Montalerrdieit, le \ieux ol lidi-le ami df la Pologne, l'intrépide chevalier de la paitauté en li-e^saillit d'admiration et de honlieur, et, dans les transports de sa reconnaissance, il s'écria :
(T A l'heure qu'il est, on peut dire qu'il n y a en Eiij ope que deux opprimés : Le Pape et le peuple Polonais. » Et saisissant cette plume vaillante qui est devenue son épée depuis que l'épée de la parole lui a été enlevée, il ti'aça ce plaidoyer véliéinent, cette protestation éloquente que tout le monde a lue, du droit et de rhumauilé contre l'extermination du peiq)le catholique par excellence, éioufïé sous 1;>. plus dure des oppressions, en présence de l'Europe distraite et indifférente. M. de Montalemberl servant d'écho à Pie IX pour défendre la Pologne contre ses indignes persécuteurs, sera salué par Thistoire leconnaissante, lorsqu'elle eniegistrera les nobles dévouements de notice siècle.
Le noble comte s'eltorce, du reste, en toute circonstance, de sé})arer la cause de cette grande nation de la cause révolutionnaire.
') 11 Y a, dit-il, des révohitiorts légitimes et nécessaires ; il y en a plus souvent encore d'insensées, de coupables et d'inutiles. Mais la Pologne n'est pas plus responsable des unes que des autres. Elle n'a de commun avec la Révolution que d'en être la victime. C'est la Russie, et non la Pologne, qui est la vraie révolutionnaire et qui est en train d'accomplir la révolution la plus inique et la plus atroce que les hommes aient jamais connue, une révolution qui s'appelle la suppression d'un peuple! La Pologne n'a jamais ni renversé un pouvoir légitime ou national, ni envahi une nation voisine. Son histoire est peut-être la seule au monde où il ne se trouve ni attentat contré la (1) Correspondance du 27 avril, dans la Gazette du Midi.
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|)iM>oiuio tiim l'oi, ni -inon'i' d»^ ivlijiiun. An UKiniciit où la Franco laissait alxiutii- lu Lirande i"cvuliUion (le 1780 à la Torrcur, la Pologne, j)ar sa constilulioii du '.) mai ITîH, (levanrail ou atteignait, fu établissant une nionai'rliio héréditaire et pai'leinèntaire, les résultats acquis par la douloureuse expérience des peuples les plus éclairés. Aujourd'hui même, après tant de catastrophes et t\r désespoirs, aujourd'hui que la 'lireclion du mouvement insurrectionnel a passé des mains de l'aristocratie à ccllcsdela petite noblesse, tpii répond àce(ju"on appelait bourjreoisie chez nous, l'esprit révolutionnaire n'exerce aucun ascendant et ne vient ni tioul)ler ni souiller aucun dévouement.
» On peut dir< îiardimenl quil n'existe en l'oioL;ne ni une idée, ni un instinct, ni une insti'aition lévolutionnaire. .Si les révolutionnaires du reste de rKuro[)C sympalhi.senl avec elle, cette sympathie dont il faut les louer lait plus honneur à leur cœur rju'à leur lof;i({ue. Mais ce • jui ne l'ait honneur ni à la logique ni au cœur de certains conservateurs plus ou moins religieux, c'est le soin qu'ils prennent decheich-M- un prétexte à leur inhumaine indill'érence dans la prétendue complicité des Polonais avec la révolution européenne. Il ne s'agit pas même en l^ologne d'une nationalité nouvelle à créer ou à reconnaître ; il s'agit d'une des nalionalité> les plus anciennes et les plus indélébiles de l'Europe, qui n'a jamais cessé d'existei- en fait ni en droit, et qui réclame avec une invincible obstination .*on indépendance conlisquée. »
Oui, invincible. Quel autre peu[»le auiait pu ré<i<li'v aux tourment*-- qu'on lui fait subir.
« Je .sens (ju'ici il faut parler vite et peu. Il faut courir à grands pas à travers ces l'égions soud)res, sanglantes, enllammées. Et cependant il faut bien constater en pas- .sanl coinment on respecte en Pologne, sous le régime moscovite, ce fameux progrannn<' en tn.is articlfs ; « la
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religion, la famille, la propriété, » qui a servi de drapeau à tous les conservateurs de l'Europe après la catastrophe de 1848, et qui a été invoqué partout pour justifier les victoires ou les exigences de l'ordre public et de lu monarchie.
» La religion ! Ici le témoignage du Pape, chef et juge suprême des intérêts religieux de la chrétienté catholique, est à la ibis le plus compétent et le plus irréfragable de tous. On sait qu'il a reçu des sources les plus authentiques un ensemble de détails d'une gravité inouïe et d'une portée capitale qui démontrent un plan suivi de longue main pour décatholiciser la Pologne. De là ce cri de Fâme qui a ému et stupéfait l'Europe. Mais, en deliors de ces détails qu'il se réserve sans doute de rendre publics, le monde entier est déjà informé, et nul mortel ne peut plus se prétendre ignorant des attentats quotidiens contre la religion nationale des Polonais : leurs églises fermées ou profanées ; leurs monastères violés ou confisqués ; leurs pi'êtres déportés ou pendus ; leurs évèques emprisonnés, exilés et même destitués de leurs fonctions spirituelles par l'autocrate ; des millions de paysans lithuaniens poussés par la violence dans le schisme, comme l'avaient été des millions de paysans ruthènes sous Catherine lî ; en un mot, tous les sacrilèges et toutes les persécutions désormais dénoncés à l'Europe et à l'histoire par un auguste et irrécusable témoignage.
» La famille! Elle est frappée chaque jour, par lepomg de l'oppresseur, dans ce qu'elle a de plus sacré et de plus inviolable : dans la femme et l'enfant. L'enfance n'est pas seulement atteinte dans son âme, dans les premières lueurs de son intelligence, confisquée au profit de la tyrannie étrangère par un système qui tarit et qui corrompt toutes les sources de l'enseignement public et privé. Elle est appréhendée au corps ; elle est associée .uix supplices et aux tortures de ses parents ; elle est
lundaiiiiuV ;i {fros^ir de ses rejetons inoU'ensirs n-is handc^: de condatnnt's innoceiil^. ces longues (îles de pro^ioi'its qui vont peu[»lei' la Sibérie, qui semblent renouveler eu plein dix-neuvième siècle, au profit d'une tyrannie étrangère, le spectacle de ces mii^rations de peuples dont l'ère barbare avait le monopole. Une indiscrétion du journal officiel de Wilna, en publiant les clauses de l'adjudication des vêtements destinés aux déportés, a lourni la preuve toute récente et du reste superflue de ihabitude prise par les Russes d'enlevei- les entants polonais au-dessous de douze ans, pour les déporter dans les provinces moscovites et les y lai;onner à leur aise aux mœui-s et aux croyance? de la ser\-itude.
>> Et les femmes! Ici la plimie s'arrête; car, aiu^i iju'il est dit dans le manifeste du gouvernement national, "■n ce qui louche à l'honneur et à la pudeur des femmes, il y a d'-s mis-Tcs qui se dérobent à la plainte, parce ([ue la plaintif elle-même fait rougir d? honte la victime. Mais on peut les deviner, ces misères, et il faut les flétrir à jamais, en rappelant les excès, les opprobres dont une soldatesque brutale, qui n'écoute plus même ses ofliiers, a souillé les campagnes et les villes polonaises.
D Mais à côté de celles que l'on dépouille, que rt)n tlagelle. que l'on outrage dans leur innocence et le\u' lionneur, quoHes sont ces autres Polonaises que l'on aperçoit en coslume de bal. coviveites de pierreries, d<; dentelles ? A quelle fête vont-elles, la tête parée de Heurs <t l'o-il voilé de larmes? Où elles vont 1 Elles vont au bal /nir ordre dans les hôtels soi^iptueux des gouverneurs russes et le long des rues xpuidanrnirnt illuminées jiar la police russe. Elles vont à ces véritables bals de rnctimes oi'ganisés avei; un raffinement atroci; d'ironie et de iruauté pai- les autorités russes, à Varsovie comme dans toutes les villes de la Lithuanie, peuplées pai- une foule captive et désespérée, et qu'il est défendu même d«
critiquer san;< encourir mie sévèi-e responsabilité ! Malheur à celle qui refuse une invitation ou qui, après l'avoir acceptée, s'abstient de danser ! Elle paiera la îançon de son impertinence à la première occasion qui se présentera de la frapper dans sa personne ou dans celle de ses proches. Quoi ! femme intraitable et séditieuse, vous pleurez ! Et qui donc ? votre mari incarcéré ? votre frère déporté ? votre enfant exilé? vos amis, vos proches morts les armes à la main ? la liberté trahie, votre patrie opprimée, désolée, dévastée ? Il vous déplaît de sourire, de vous parer, de danser au milieu de ces larmes et de ces tombes? Vous ignorez donc que, sous cette conquête pire que celle des Huns, que sous cette tyrannie renouvelée de celle des Césars, la joie est un devoir, la douleur une licence et le deuil une révolte ?
') Mais ne sont-elles pas encore plus à plaindre, celles qui doivent peupler, non plus les salles de bal des conimaudants russes, mais les convois i.'nmenses qui alimentent les armées de la déporiatinii ? Ni l'âge, ni le rang, ni la maladie, ni ces touchantes infirmités de la mère de famille que le bourre;ui lui-même, dans tous les pays chrétiens, est condannié à respecter, rien n arrête ici les pourvoyeurs delà Sibéi'ie. Les jeunes fdles de quinze ans ligurent à côté des mères, des aïeules d'insurgés absents. Eveillées au milieu de la nuit, entraniées à travers les rues par les sbires, sans avertissement, sans interrogatoire, sans enquête, .sans jugement, la [)lupart à peine couvertes d'un léger vêtement, ces femmes vont grossir le funèbre cortège des transportés et .s'entasser dans les wagons du chemin de fer qui l'entraîne vers ces immenses et lointaines régions, vers cet Orient d'où l'on ne l'evient pas.
» Mais à part même des circonstances monstrueusement aggravantes du sexe, de l'âge, de la maladie, se figuret-on quelque chose de plus inique et de plus indigne que
ces dêpoi'lalions «mi niasso appliquées même à des hommes, à des jeunes hommes, à d'honnêtes gens dont le crime. Tunique oriino est d'avoir aimé leur pnfi-ie ? S'imagine-l-on au cœur de l'hiver, par ce froid intense, dont nos climats tempérés ne nous donnent pas une idée, des centaines de victimes, appartenant aux classes aisées ou élevées de la société, enlevées, toujours la nuit, à .leur famille, à leurs amis, sans qu'on leur dise ni ce (|u'ils ont fait ni où on les mène? Ils disparaissent de la terre des vivants, de la terre de leurs aïeux, du foyer d'où on les arrache par handes de cinq à six cents, la tète rasée, les fers aux pieds, vêtus d'un io^noble sarrau grisnoir. On les entend passer à tiavers l'obscui-ité, dans cette capitale concjuise, où il est défendu de sortir la nuit. Avant l'aube ils sont déjà partis. Au moment où le convoi s'ébranle, on entend parfois entonner l'hymne de la prièi'e nationale : (ïrand Dieu, qui aimais naguère la Poloijne..., rends-noux la patrie, roids-nous la liberté! Ouelquos-iuis osent ciicr leur nom au hasard pour voir si quehjue voix amie .se ti'ouvera là et leur jettera un dernier adieu. D'autie?, plus heureux, entendent des sanirlots étoullés ; ils ont aperçu une femme, une mère qui a bravé toutes les prohibitions, tous les dangers pour saisir im regard, une larme de son )iiari, de son enfant, ag«inouillée au bord de la voie ou aux approches d(; la gare. Car il y ;i des gares, (\e>> embarcadères, des vf>ies d"' fer. des convois et di's locomotives pour ser-vir de véhiruif à ces infamies, poui- dérobei- avec la >"apidité de l'éclair toutes ces viitim;',s à l'ie.il de rol)serval(Mir étranger, pour ]>••- ;ill<,'r enfouir là-bas, bien loin, hors de porU'*e de la ini-moire et de la couqiassion des hoinuK^s ! d )i Tout cela s'écrie-t-il avec tristesse en lerminanl, tout cela a été dit et redit, tout cela a été lu d relu, tout cela est oublié ou passe inaperçu au inilicu (ji> notre légèreté, de notre insouciance, de noire inexorable lulilité.
Tout cela s'enroiico dans l'océan glacé de Toiibli, deri'ièi'e le rideau vivant de scribes salariés, d'habits dorés, de [enimes décolletées, de diplomates mielleux, de journalistes éhontés, que la Russie a élevé entre ses crimes et la réprot)ation de l'Europe ! » (1)
« Sur ({uoi, dormez tranquilles et jouissez de la vie, monarques de l'Europe, hommes d'Etat et diplomates, et vous, conservateurs à tout prix. Fermez les yeux à tout ce sang qui coule jusqu'à vos pieds. Fermez les oreilles à ces clameurs déchirantes d'enfants et de femmes qu'on outrage, de jeunes gens et de vieillards qu'on déporte , à ces gémissements, à ces cris de désespoir d'un grand peuple qu'on égorge. Dovmite et gaiidete. Ne songez qu'à vos spéculations, à vos profits, à vos étranges plaisirs, et contentez-vous de pousser votie sym.pathie jusqu'à emprunter des modes aux costumes polonais et des émotions à la musique polonaise. Mais quand le tonnerre vous réveillera, quand le terrible lendemain apparaîtra, quand tout s'efiondrera sous vous, quand, éperdus, tremblants, sous cette terrible lueur que projette sur l'avenir toute calamité imprévue, vous recommencerez à chercher les vieux sentiers de la vérité, n'allez pas chercher bien loin la cause et l'explication de votre cata- -Irophe.
i> Ecoutez cette courte page de Chaieaubi-iand. du. roi des génies de notre siècle :
<.< Le monde n'aperçoit de Napoléon que ses victoires. Les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Mîiis, moi je pense que de ces souÛ'rances mépiùsées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la (Ij Le Pape et la l'oloyiie, passim.
lortuiio. It' bassin descend. Il y a du sanji iiinel et du •janp qui ( rie. Le sang- des champs de bataille est bu eu silence par la terre ; le san;; innocent répandu jaillit en •gémissant vers le ciel. Dieu le reçoit et le venge. » (1)
» Cependant la Pologne va succomber encore une fois : mais cette fois encore elle ne périra pas. Elle se recouchera sur son lit de misère pour y offrir de nouveau ses angoisses au Dieu dont elle attend la justice avec une indestructible espérance, avec im instinct sûr et profond de l'avenir, avec une conliaiice indomptée dans l'inépuisable fécondité du sacrilice. Grâce au ciel, la question n'est pas encore tranchée. Dans huit ans il y aura un siècle que le premier partage a été accompli. La résistance n'est-elle pas aussi vivante qu'au premier jour? N'e.st-ce pas précisément dans les provinces lithuaniennes, arra- <hées depuis un siècle au vieux tronc national, qu'il a fallu employer tous les raflinements de la destruction el <le la vengeance pour conlenii' et châtier l'éternelle protestation de la vitalité polonaise contre l'oppression et la contagion moscovite? Quoi qu'il aiiive, le droit aura été proclamé une fois de plus : la Pologne de ISivî, comme celle de 1830, de 1809. <le 1793, de 1703, de 1772, aura écrit avec son sang une de ces protest^dions incifaçables qui rendent toute prescription im|jossible. » il) Mi'-moircti d'Oui re-Tombe, l. VI II. p. 201.