CHAPITRE PREMIER
Famille de Montalerabert. — Naissance de Gharles-Forbes Comte de Montalembert. — Son éducation. — Ses études classiques. — L' Université.
I^IO- l^^^O
Parmi les familles nobles dont s'honore le Poitou, il ne s'en trouve peut-être point qui soient plus anciennes que celle de Montalembert. Ou la voit paraître avec honneur aux plus beaux jours de la chevalerie française. François I"" disait : « Nous sommes quatre gentilshommes de la Gurjenne, qui combattrons contre tous allans et venons de la France, moi, Sanzac, Montalembert et la Cliasteigneraye. »
Ce vaillant Montalembert d'Éssé, déjà célèbre sous Louis XII, fut, à cause de ses nombreux faits d'armes, nommé premier j^entilhomme de la Chambre. Les courtisans ratifièrent ce choix par leurs sympathiques acclamations : ils remarquèrent néanmoins avec finesse que le nouveau chambellan « était plus propre à donner \ine camisade à l'ennemi quhine chemise aii roi. »
Cette parole était juste et on peut aussi l'appliquer avec vérité à tous ses descendants. A chaque siècle, on eflet, le glorieux nom de la maison de Montalembert retentit dans les fastes militaires de la France.
Son désintéressement, du reste, égala toujours son courage. A l'avènement des Bourbons, le pouvoir se concentrant de plus en plus entre les mains de la royauté, la
vieille noblesse française se divisa en deux parts : la première se pressa dans les antichambres du roi pour y briguer les distinctions de la Cour ; l'autre, préférant une liberté obscure à un brillant esclavage, se retira dans la province. Les de Montalembert furent de ce nombre, et, loin d'aller au-devant de la faveur, ils l'évitèrent lorsqu'elle se présenta à eux. Au XVII<= siècle, M"'^ de Maintenon, devenue leur alliée par parenté, leur oflrit en vain sa puissante protection. Ils dédaignèrent ses offres qui semblaient alors être celles de la fortune et continuèrent de demander à la bravoure et à la science l'illustration de leur nom.
La guerre de sept ans les fit briller d'un vif éclat. Marc Piéné, marquis de Montalembert, par la bravoure et l'habileté qu'il déploya aux sièges de Kehl et de Philipsbourg, se plaça parmi les plus grands généraux de son temps. Sa gloire s'accrut encore pendant la guerre de Bohème, et l'emploi qu'il sut faire de ses loisirs, lui acquit laréputation méritée de savant distingué et même de poète facile. Lorsque le volcan de la révolution dissémina par l'Europe les grandes familles de la France, Jean de Montalembert, son frère, se retira en Angleterre avec son fils Marc-Réné, alors âgé de quinze ans.
Marc-Réné, en qui l'on remarquait une fougue toute ciievaleresque, servit d'abord sous son père dans l'armée des émigrés. Il prit ensuite du service dans l'armée anglaise et fut successivement envoyé en Egypte, en Hollande et aux grandes Indes. Il assista dans l'armée de Wellington, en 1808 et 1809, aux campagnes d'Espagne et de Portugal, et, de retour en Angleterre, il épousa Elise Forbes, qui appartenait à Tune des plus illustres familles de l'Ecosse.
C'est de ce mariage que naquit à Londres, en 1810, Charles Forhes, comte de Montalembert, dont nous allons esquisser la vie.
La première éducation du jeune Charles fut confiée à un ancien oralorien, M. l'abbé Le Mcmnier Laqiiarrée (\). Ce prêtre véntrahle dirigea vers les sphères élevées de la foi toutes les aspirations de l'ànie ardente de son disciple, et, il est permis de le dire, ce fut au cœur du vieil anii de sa famille que M. de Montalembert puisa cet amour profond de la religion, qui lui inspira par la suite des accents remplis d'une si noble éloquence et lui valut l'honneur de marcher à la tète d'une croisade contre les ennemis de l'Église et de la société.
En 1814, son père était colonel et chef d'état-major. Il rentra à Paris, à la suite des Bourbons, avec toute sa famille, reçut le grade de colonel dans l'armée française et fut, peu de temps après, nommé membre de la Chambre des pairs.
Le jeune Charles fut placé dans une pension dirigée par un anglais, puis au collège Henri IV. La gravité précoce de son esprit et son ardeur pour le travail le firent avancer d'un pas rapide et sûr dans les études classiques. Il s'initia promptement aux délicatesses des langues grecque et latine et particulièrement de cette dernière qu'il traduit avec une heureuse facilité. Les nombreux voyages que nécessitèrent les positions diverses occupées par son père le familiarisèrent peu à peu avec les principales langues de l'Europe, et, depuis longtemps déjà, M. de Montalembert parle, non-seulement avec correction, mais aussi avec élégance, outre le français et l'anglais, sa langue maternelle, le suédois, l'allemand^ le polonais, l'espagnol et l'italien.
L'histoire fit ses délices dès ses plus tendres années, et il étudia avec amour les phases diverses de l'humanité, ne se contentant point d'apprendre exactement les faits, mais s'appliquant à en découvrir les causes dans les événe-
(1) Mourut en 1838 à Viens. M. de .Montalembert lui resta attaché et reconnaissant, jusqu'au dernier jour.
ments qui les ont précédés et à en poursuivre les conséquences à travers les âges postérieurs . A l'enuontre des esprits superficiels qui oftleurent toutes les questions et n'en approfondissent aucune, il s'haljilua de bonne heure à se rendre un compte exact de ce qu'il lisait et entendait, et à ne reculer devant aucune fatigue pour arriver, en toute chose, aune scrupuleuse exactitude. Cette hal)itude, si pénible à prendre mais si féconde en résultats, devint pour lui plus tard un véritable besoin et un véritable plaisir.
Il termina ses études à Sainte-Barbe-Nicole (collège Rollin), et couronna sa pliilosophie en remportant, en 1829, au concours général, le premier prix de dissertation française.
Grâce à la trempe énergique de son caractère et aux enseignements profondément catholiques qu'il avait reçus dans son enfance, il résista au torrent de scepticisme et d'immoralité qui entraînait alors tant de jeunes âmes et traversa, sans faillir, les dangers auxquels l'exposaient une imagination bouillante et un cœur sensDjle et que présentait pour la foi et pour les mœurs l'Unhersité de cette époque. Si l'on veut, du reste, comprendre quel était alors le triste état de l'éducation en France, il suffit de lire la peinture qu'il en traçait lui-même quelques mois plus tard:
(( Vous le savez, y a-t-il un seifl établissement de l'Université où un enfant catholique puisse vivre dans sa foi? Le doute contafjlcu.c, l'impiété froide et tenace (1) ne règnent-ils pas sur toutes les jeunes âmes qu'elle prétend instruire? n'en sont-elles pas trop souvent souillées, ou pétrifiées, ou glacées? L'immoralité la plus flagrante, la plus monstrueuse, la plus dénaturée, n'est-elle pas inscrite dans les registres de chaque collège, et dans les sou-
(1) La Mennais.
vcnirs do cliaquc ciiliiiit i|iii y ;i piissé seulernent liiiil joui-s (1)? ...
L'Université, dil-il ailloiirs, « voilà la soiino où U's ^o- MÔrations successives vont l)oiiv \o jioir<oii t[ui (icssoche jusque dans ses racines la disposition naturelle de riioiuine à serAÎr Dieu et à l'adorer.
» Lii s'établit entre les maîtres et les élèves cette intelligence, le plus souvent tacite, mais parfois avouée, qui lelègue au rang des préjugés et des conventions sociales toutes les vérités de la révélation. Là s'enseigne, non-seulement dans la chaire, mais dans toute.s les habitudes et dans tous les détails de lu vie, l'art de mépriser philosophiquement le joug de la loi du Seigneur. Là s'élabore l'idée si répandue parmi nous, que pour être ce (ju'on appelle dans le jargon du jour un homme sérieux, un homme pratique, il faut n'être astreint aux observances d'aucun culte. Là se développe cette maladie étrange et monstrueu.se de l'esprit qui consiste à adopter comme vraies dans le passé, et pour un temps seulement, les solutions éternelles de la révélation chi'étienne, à translornier des obligations de conscience eu événements purement historiques, et a admettre comme un bienfait social le Christianisme, dont on retranche la divinité du Christ ; comme si le Christianisme ainsi mutilé, loin d'être im bienfait, ne devenait pas la déception la plus scandaleuse et la plus prolongée qui ait jamais été imposée à l'homme {"l). »
(\) liiscuiirs proiioncM' à la Cliainl.rc des l'uirs, le 19 seplenibic 1831 [l'rocct de CÉculc libre). — Œuvres de M. de Montaleiiiberl, lome I*', |ia.ui' 14.
(2) Du devoir dis citihulifiucs dan.i la ffucatini d'enBeiynemciU, publ. en <>( lohre 184.3, p;ige '.jlfi du Inme IV des Œuvres de M. de Montalembert.