‹ M. de Montalembert et extraits de ses œuvresChapitre 5 sur 38 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Séjour en Suède. — Voyage en Irlande. — L'Irlande. — Le clergé anglican et le clergé catholique. — Une messe en Irlande. — Entrevue de M. de Montalembert et d'O'Gonnel.

M. de Montalembert avait contracté dans les collèges de l'Université une véritable passion pour le travail. Il la conserva en entrant dans le monde et elle fut sa sauvegarde au milieu des nouveaux dangers qu'il eut à affronter. Les années de son adolescence furent calmes et laborieuses; et les précieux moments que la jeunesse frivole de nos jours dissipe le plus souvent en de coupables divertissements ou en de stériles occupations, il les consacra à de fécondes études et à des voyages, qui, à cause de sa curiosité naturelle, se transformaient en de véritables excursion.s scientifiques. Son père, qui avait été ambassadeur à Stuttgard, venait d'être envoyé à Stockolm. C'est là que M. de Montalembert alla passer l'année qui suivit sa sortie du collège, et, esprit profondément observateur, il publia dès 1830, dans la Revue Française, un Essai sur la liberté constitutionnelle en Suède. Il avait alors dixneuf ans. On voit déjà en germe dans cet écrit la netteté d'exposition, l'élévation de vue et la finesse d'appréciation qui distingueront plus tard le grand orateur.

De Suède, M. de Montalembert partit pour l'Irlande. Il y était poussé par l'amour qu'il portait à cette gêné-

reuse jnais inforliiiu'e nation et par le désir d t'iutlier tic ses yeux l'oppression ([iie lui faisait endurer TAn^leterre. Bien que Tlrlande eût, sous la puissante direction d'O'Connel, conquis son indépendance religieuse, elle n'en était pas moins digne des svnipatlùes de tous les hommes de cœur, et il nous sera instructif de la parcourir à la suite du jeune voyageur. Son récit est empreint d'un enthousiasme ardent et réfléchit toutes les émotions de sa belle âme. Il nous montrera d'ailleurs quels étaient, dès cette époque, l'esprit et les idées de M. de Montiilernbert. Ce fut avec un pieux respect qu'il foula le sol de la Palestine moderne.

«L'Irlande, dit il, me semble devoir être la Terre-Sainte de nous autres catholiques des siècles froids et civilisés. Comme les chrétiens du moyen âge, fatigués des combats et des violences de leur époque, tournaient sans cesse leur pensée vers la contrée où leur loi avait surgi paisible, innocente, céleste, et de temps à autre se précipitaient avec une incroyable ardeur aux lieux qui renfermaient le berceau et la tombe du Sauveur ; ainsi nous, du sein de cette civilisation qui nous énerve et nous ennuie, nous devrions aller en pèlerinageàce débris vivant du moyen âge, et nous reposer quelques instants sous son ombre. La verdure et la virginité du pays, la jeunesse morale et le fervent enthousiasme du peuple, rafraîchiraient nos imaginations qu'une activité factice a épuisées, et nos cœurs usés par !'.■ vide des révolutions et la furnée de l'industrialisme. Nous y verrions ce que peut la foi (juand elle sait être libre ; et, agenouillés dans les rudes cliapelles de l'antique religion, nous comprendrions comment un pays, dédaigné par la civilisation, a pu [)roduire un peuple de héros, toujours prêt à redevenir ce qu'il avait été, im peuple de martyrs. » '1)

(1) Lettre tur le Caiholicumc en Irlainl.-. — Œuvres de M. de Monlalembert, tome IV, poge l"i7.

Martyre. l'Irlande l'a été, elle l'est encore, et son bourreau est le clergé anglican. Jetant un regai-d sur la honteuse histoire de ce vil persécuteur, le jeune ami de la liberté est saisi d'une violente indignation et il accable de ses traits acérés cette église bâtarde toute composée de « révérends pillai'ds » , de curés chasseurs ou fermiers qui, par des exactions aussi monstrueuses qu'injustes, accumulent d'immenses richesses et vont, dans leur basse cupidité, jusqu'à faire restaurer par des catlioliques leurs propres églises et leiu' enlèvent jusqu'aux champs où reposent les pères de leur race et les premiers martyrs de leur foi.

« C'est cet étahlissement religieux et légal, s'écrie-til, qui est le véritable fléau de l'Irlande, qui irrite la plaie toujours vivante de la conquête étrangère, qui épuise le pays et absorbe les ressources que lui laisse la coupable absence de ses principaux propriétaires. Un système d'exactions permanentes et monstrueuses est devenu la base de l'existence d'un corps de prêtres, à qui nous osons à peine donner le nom d'Eglise. On a vu des Eglises se gorger de biens au milieu des populations dévouées à leur culte, attachées avec fanatisme à leurs cérémonies, et recevoir, en échange de leurs donations, des prières et des consolations religieuses qui ne leur semblaient pas trop chèrement payées; mais ce qu'on n'a vu nulle part, ce que la postérité ne comprendra qu'avec surprise et indignation, c'est qu'une Eglise se soit trouvée assez avide, assez insensée pour dévorer les richesses d'un pays auquel elle n'inspire qu'une profonde aversion, pour se nouiTir de la substance d'un peuple qu'elle proclame elle-même égaré, impie et idolâtre. Quand les prêtres espagnols marchèrent à la conquête de l'Amérique, ils eurent plus de pudeur : ils firent des prosélytes avant de faire des tributaires, et s'ils abandonnèrent la pauvreté évangéUque , leurs richesses corruptrices leur étaient

i\u moins luuclijiuées par des mains o;itli(>ii(jiit>s. Il en a t'ié autrement en Irlande : à dêrant de conviitien, on lui a ilemandt' de Tardent, et riièrésit», tVap|>ée dès sa naissance d'une immortelle stt-rilité, s'est dédomma;^ée sur les l)ourses du peu d'empire «{u'elle exerçait sur les cœurs; le pays ([u'elle n'a i)u convertir, elle s'est mise, systématiquement e! pendant trois siècles, à le piller. « (l)

Mais, depuis trois siècles, cette hérésie pillarde et voleuse a devant elle un adversaire cjipahle de lasser sou avidité par son tiésintéressenieut, de vaincre son despotisme par sa noble indépendance et ([ui a juré devant Dieu d'étie pauvre et libre.

i( Liberté ! pauvretti! tel tut le cri que poussèrent les prêtres du Dieu vivant, lorsqu'à l'aurore d'une i)ersécution qui a duré trois cents ans, ils se virent rejetés, eux et leur peuple lidèle, dans les i'oudrières et les déserts de l'Irlande. Ils comprirent dès lors quelle mission le Ciel leur ré.servait ; ils l'acceptèrent avec une sainte et solennelle reconnaissance; ils lui ont (>ardé une immortelle fidélité. Ils compriient que pour sauver la loi dans cette ile où elle avait été si brillante et si féconde, il fallait en faire la vie et la seule ressource du peuple concpiis et esclave; que, pour l'enraciner dans les cœurs, il fallait l'enlacer à un amour acharné de la liberté et de la nationalité; ils tirent tout cela. Ils comprirent de [)lus que, pour qu'il y eût alliance entre eux, il leur fallait devenir pauvres et nus comme lui; ils le devinrent. L'hérésie con({uérantc les supplia de re.ster poiu' elle dans les riches cathédrales où ie[>osaient les os de leurs prédéces.seurs; ils en sortirent dédaigneusement. Elle les poursuivit ensuite à outrance, et voulut leur arracher le morceau de pain que le |)auvre parUi^^eait avec eux; ils eurent faim et restèrent. Quand elle vit leur mi.sère, elle

(Ij Lettre $ur le CnllioUcisme en Irlande, \}uï)\iée tiaii» l'Avenir. Œuvres de M. du Moutaieiiiberl, lome IV, page 130.

décerna une récompense légale à l'apostasie ; nul ne vint la réclamer. Elle ferma leurs séminaires et déporta leurs professeurs; ils allèrent s'instruire à l'étranger et revinrent instruire leurs frères Elle leur imposa un serment et des prières sous peine de mort ; ils refusèrent et moururent. Elle mit alors leur tète à prix, condamna les prêtres qui célébraient des mariages à être pendus, et à être écartelés ceux qui reviendraient de leur exil ; ils firent des mariages, revirent leur pays, et moururent. Désespérant de vaincre leur obstination par les supplices, elle eut recours à l'hypocrisie légale; elle leur offrit ua riche salaire et renouvela trois fois cette offre : trois fois ils lui répondirent par un unanime mépris. Toujours libres et toujours pauvres, ils surent se garder purs de tout contact avec la civilisation anglaise, née de la religion catholique, et révoltée contre sa mère. Jamais et nulle part, ni au pied du gibet ni à la barre des parlements, ils n'ont fait de pacte avec cette fille dénaturée ; et Dieu leur a tenu compte de ce long et implacable refus. Car tandis que l'hérésie, rongée par ses richesses et ses remords, se débat, dans les angoisses de la mort, sur le sol qu'elle asi longtemps ensanglanté, le catholicismes'élance, jeune et vainqueur, à de nouvelles destinées. » (1)

M. de Montalembert, dans une page écrite avec un pinceau d'artiste, nous montre la source où s'alimentent la foi et la chaiùté de ce peuple héroïque qui grandit sous le fouet de la persécution. L'hérésie triomphante lui a enlevé ses temples , mais il pardonne et se console ; car il se rappelle que le Dieu qu'il adore, choisit pour premier temple sur la terre une étable abandonnée, et c'est avec confiance qu'il vient l'invoquer dans ses chapelles pauvres et délabrées.

« Je n'oublierai jamais, dit le noble voyageur, la pre-

(1) "LeCtre sur le Caclielicisnie en Irlande. — Œuvres de M, de Montalembert, toiiie IV, page 138.

mière messe que j'entendis dans une clia[)ello de campagne. J'arrivai un jour au pied diuie éuiinonce dont la base était revêtue d'une ancienne plantation de sapins et de chênes ; je mis pied à terre pour y monter. A peine avais-je fait quelques pas que mon attention fut attirée par un hoinjne agenouillé au pied d'un de ces sapins ; j'en vis bientôt plusieni"s autres dans la même posture ; plus je montais, plus ce nombre de paysans prosternés était considérable ; enfin, au sommet de la colline, je vis s'élever un édifice en forme de croix, construit en pierres mal jointes, sans ciment, et couvert de chaume. Tout autour, une foule d'hommes grands, robustes et énergiques, était à genoux, la tète découverte, malgré la pluie qui tombait par torrents et la boue qui fiécliissait sous eux. Un profond silence régnait partout. C'était la chapelle catholique de Blarney, elle prêtre y disait la rne.sse. J'arrivai au moment de l'élévation, et toute celte fervente population se prosterna le front contre terre. Je m'efforçai de pénétrer sous le toit de l'étroite cliapolle qui regorgeait de monde. Pas de siège, pas d'ornements, pas même de pavé : pour tout plancher, la terre humide et pierreuse, un toit à jovu", des chandelles en guise de cierges. J'entendis le prêtre annoncer, en irlandais, dans la langue du peuple catholique, que tel jour il hait, j)our abréger le chemin de ses pai'oissiens, dans cette cabane qui deviendrait, pendant ce temps-là, la maison de Dieu. qu'il y di.stribuerait les sacrements et qu'il y recevrait le pain dont le nourrissent ses enfants. Bientôt le Saint Sacrifice fut terminé ; le prêtre monta à cheval et partit ; puis chacun se leva et se mit lentement en route pour ses foyers ; les uns, laboureurs itinérants, portant avec eux leur faux de moissonneur, ."^e dirigèrent vers la chaumière la plus voisine pour y demander une hospitalité ^ui est un droit ; les autres, prenant leurs femmes en croupe, regagnèrent leurs lointaines demeures. Plusieurs

restèrent p<jur prier plus longtemps le Seigneur, prosternés dans la boue, dans cette silencieuse enceinte, choisie par le peuple pauvre et fidèle au temps des anciennes persécutions. » (1)

M. de Montalembert (( s'était agenouillé avec ces pauvres chrétiens : il se releva le cœur plein de fierté et de bonheur en songeant que lui aussi était de cette religion qui ne meurt point, » Mais, avant de quitter l'héroïque nation dont il venait d'admirer les vertus, il voidut visiter celui qu'elle regardait, après Dieu, comme son unique secours, comme son suprême défenseur. Ce fut à Derrynane que le jeune comte vit pour la première fois le grand agitateur de l'Irlande, l'illustre O'Connel.

Cet homme puissant, qui, après avoir été le vengeur de sa patrie, allait en devenir le libérateur, régnait alors « par la seule force de sa parole, sur les cœurs, sur les bras, sur la bourse de cinq millions d'hommes » (1). Sa simplicité admirable, sa foi profonde et naïve, son ardente piété, sa conversation pleine de science et de poésie firent, sur le jeune voyageur, une profonde impression. Il connaissait déjà l'énergie de son courage, son indomptable persévérance, son habileté, ses travaux, ses combats : il venait de voir les effets merveilleux de l'association catholique fondée par ses soins ; les échos de l'Irlande lui avaient redit les accents de son éloquence mâle, forte, parfois inculte mais toujours pathétique et populaire. Aussi reçut-il avec une reconnaissance enthousiaste les leçons et les vœux qui sortirent de sa bouche et de son cœur.

O'Connel montra à son disciple passager le but où devaient tendre les catholiques de France, et la règle qu'ils

(1) Lettre sur le Catholicisme en Irlande. — Œuvres de W. de Montalembert, tome IV^ page 1(51.

(1) Intérêts catholiques au XIX» siècle, par M. de Montalembert, pag. 28 du lome^V des OEuvres complètes.

(levaient suivre : « Aflraiuliir l'Eglise du joug leniiiorel par (les moyens légaux et civiques, et en même temps séparer sa cause de toute cause politique » (1).

La suite de ce récit fera voir si M. de Montalembcrt se montra digne de celui qu'il appelle avec amour et vérité son maître, son modèle, son glorieux précepteur. Les circonstances semblaient du reste l'inviter à niettrp en pratique les conseils qu'il venait de recevoir.

(1* /ii'sf o«i /•.>. (1 (yC.ijimel, 11- 'l~t initrs 18-17, p;ii;. 15G (lu lonie II (]»•& œuvres ik- M. de .MmitultMiilicrl.

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