CHAPITRE m
Révolution de 1830. — Fondation de l'Avenir. — Lacordaire. La Pologne.
iHao
La France, en effet, était de nouveau fi-appée par la Révolution. Charles X, forcé d'abandonner son trône et condamné à Texil, laissait le pays en proie à une perturbation fiévreuse que devait contenir avec peine le gouvernement constitutionnel de Louis-Philippe.
Le clergé, longtemps tenu en servitude par le premier consul devenu Empereur, avait salué avec enthousiasme le soleil levant de la Restauration et avait imprudemment confondu sa cause avec celle de l'ancienne monarchie. On le considéra comme un vaincu et on le traita comme tel, et ce fut surtout contre lui que se déchaînèrent les flots de la Révolution. Des croix furent renversées, des églises profanées, des presbytères pillés, des prêtres insultés ; et à ces agressions brutales succéda bientôt une persécution plus savante mais non moins perfide. Au milieu de ces épreuves, les catholiques ne se découragèrent pas. Il fallait opposer une digue au torrent; la digue se forma.
Des membres éminents du clergé s'unirent à des laïques pieux et instruits pour la défense de la liberté. On fonda un journal qui reçut le nom d'Avenir. La rédaction fut nombreuse et brillante. Autour de M. de la
Mennais (l), déjà connu par des écrits tout remplis d'une nerveuse éloquence, et qui venait de déserter la cause monarchique pour ne plus défendre, disait-il, que la cause de rEjrlise catholiqiie, vinrent se ranger alors dans toute la \-i}:ueur de leur jeunesse et de leur talent : MM. Gerbet (2), Rohrbacher (3), de doux, Waille, et Lacordaire. Leur but avoué était de « défendre la liberté de l'Église contre les empiétements de l'État et les préjugés du faux libéralisme, comme aussi de faire comprendre et pratiquer aux catholiques les institutions libérales que la France et beaucoup d'autres peiqiles de l'Europe avaient alors ou conquises ou réclamées. »
Le journal ]trit pour devise : Dieu et la liberté. Son action devait être secondée [)ar une association à la(|uelle on donna le nom d'agence générale pour la défense de la liberté religieuse (4).
(1) delaMennais (Félicité Robert), naquit à Saint-Malo en 1782, et fui ordonné prêtre en 1816. Il publia en 1817 le 1*' volume de VEtiai sur rindifférence en matière de religion. Le 2'" volume de cet ouvrage parut en 1820 II renfermait des erreurs qui devaient aboutir k l'abîme où devait se perdre Tillusire écrivain.
(2) Né en 1~98 et mort évoque de Perpignan en 1864.
(3) L'abbé Rohrbacher est mort en 18.'6. lia laissé un grand nombre d'ouvrages. Le plus important esl V Histoire universelle de ^Église, en 29 volumes in 8°.
(•4) L'agence générale était composée d'un conseil de neuf personnes, dont .M. l'abbé F. de la Mcnnuis était le président, et de donateurs associés. Voici les principaux objets dont elle devait s'occuper :
1' Le redressement de tout acte contre la liberté du ministère ecclésiastique, par des poursuites devant les Chambres et devant tous les Tribunaux, depuis le Conseil d'Iillat jusqu'à la Justice de paix. Dans les procès les plus importants, des publications de mémoires judiciaires, plaidoyers, etc., devaierU être faites aux frais de l'agence générale, et répandues par toute la France.
2° Le soutien de tout établissement (rinstruclion primair»-, secondaire et supérieure contre tous les actes arbilraiies attentatoires h la liberté d'enseignement, sans laquelle il n'y a plus ni liberté ni religion.
— Ifi —
M. de Monlalembert, tléjà préparé au combat par se.»; études et ses voyages, accourut du fond de l'Irlande, pour s'adjoindre à cette troupe d'élite.
\^^ Avenir était fondé depuis trois mois environ, lorsqu'il se présenta chez M. de la Mennais. Le grand écrivain conversait avec Tin prêtre, l'un de ses plus jeunes collègues. Ebloui et dominé par les vues profondes et la mâle éloquence de celui qu'on appelait à cette époque le dernier des Pères de TÉglise, M. de Montalembert se sentit plus doucement attiré par la parole à la fois impétueuse et insinuante^ de son jeune compagnon.
Celui-ci « avait vingt-huit ans ; il était vêtu en laïque (l'état de Paris ne permettant pas alors aux prêtres de porter leur costume). Sa taille élancée, ses traits tins et réguliers, son front sculptiu^al, le port déjà souverain de sa tète, son œil noir et étinceJant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une àme qui semblait prête à déborder, non-seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime. La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir. Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il portait déjà le sceau de la double royauté de
3" Le maintien du droil qui appartient aux Français de s'unir pour prier, pour étudier ou pour oi-)teiiir toute autre fm légitime éfialement avantageuse à la religion, aux pauvres et à la civilisation.
4" i/agence générale était destinée à servir de lien commun à toutes les associations locales déjà établies en France, oU qui s'y établiraient dans le but de former une assurance mutuelle contre toutes les tyrannies hostiles à la liberté religieuse.
(Extrait du Prospectus de l'Agence générale).
rùjne et du lalont. » c^ 11 lu'apparul, dit M. do Monlalombert, charmant et terrible, comme le type de renUiousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité. Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce (|ue la jeunesse adore et estime le plus : le génie et la gloire. Mais lui, plus épris encore des suaves joies de Tamitié cbrélienne ([ue des lointains échos de la renommée, me lit comprendre que les plus grandes luttes ne nous émeuvent ([u'à demi ; qu'elles nous laissent la tbice de songer avant tout à la vie du ccvur, que les jours commencent et Unissent selon (ju'un souvenir aimé se lève ou se tiiit dans une âme. C'est lui qui me parlait ainsi : il ajoutait aussitôt : « Hélas ! nous ne devrions aimer que l'infini, et voilà pourquoi, quand nous aimons, ce ([ue nous aimons est si acconq)li dans notre âme (1). )>
Ce prêtre ardent et dévoué, cet iiomme de cœur et de génie, on l'a depuis longtemps reconnu, était M. l'abbé Lacordaire. Le lendemain de cette première entrevue, M. de Montalemberl alla entendre la messe de son nouvel ami, et déjà tous deu.K v s'aimaient comme on s'aime dans ces \mvs et généreux élans de la jeunesse et sous le feu de l'ennemi (ti). »
I.Acordaire, par son amour passionné de l'Église et son dévouement opiniâtre à la vérité, par ses convictions libérales et ses généreuses illusions, représentait bien la jeune école de V Avenir. La plus grande union, sinon de doctrine, du moins de cœur, existait, du reste, entre tous les rédacteurs du nouveau journal. M. de Montalcndjert pui.sa, dans ses rapports avec eux, une aideui- nouvelle, et il .se lan»;a dans la lutte avec une bouillante intré{)idité. Un vaste champ .s'oflrait à son activité. Des nationalités illustres et anciennes étaient indignement méconnues ; la liberté était bafouée ; la religion foulée aux pieds.
(1) Le Pi-re Lurordnirc, par le coiiile île Mdiil.ilcmborl, piiî^e 13.
(2) Ici., page H.
Le premier cri qui sortit de son cœur, dans V Avenir, fut un cri de triomphe.
L'Europe, au lendemain do la révolution de 1830, avait frémi de toutes parts : la Belgique s'était levée comme un seul homme pour briser ses liens, l'Italie avait essayé de se soustraire au joug de l'Autriche, et l'héroïque Pologne tentait, par un suprême effort, de s'arracher aux serres sanglantes de l'aigle moscovite.
Ce fut avec une indicible joie que le jeune écrivain, encore attristé de ce qu'il venait de voir en L'iande, accueillit le réveil de cette autre infortunée.
Il s'écria :
« Enfin elle a jeté son cri de réveil, elle a secoué ses chaînes , et en a menacé la tête de ses barbares oppresseurs, cette lière et généreuse Pologne, tant calomniée, tant opprimée, tant chérie de tous les cœurs libres et catholiques. Puisse-t-elle reprendre sa place parmi les nations du monde, cette nation qui a si longtemps lutté pour sa liberté, et qui a gardé pure et sans tache l'antiijue foi de ses pères ! Le monument sacrilège que le dix-lmitième siècle nous a légué est effacé de la carte de l'Europe ; l'œuvre impie du congi'ès de Vienne est anéantie : les peuples asservis et les croyances outragées reconquièrent leurs droits. On ne verra plus Tiinpitoyable diplomatie distribuer les hommes comme de vils bestiaux, et vendre la foi des nations au plus offrant. Dieu a laissé dormir quinze ans sa colère : elle est debout maintenant. Rois de l'Europe, rois sans foi, sans amour, rois qui avez oublié Dieu, tous vous serez atteints, tous vous connaîtrez la faiblesse de ces trônes où vous avez cru vous asseoir sans lui. Libre et catholique Pologne, patrie de Sobieski et de Kosciusko, toi qui fus au dixseptième comme au dix-neuvième siècle l'héroïne du catholicisme défaillant, nous saluons ta nouvelle aurore.
nous le convions à la suliliint^ alliance de Dien et de la liberté (1). »
Hélas ! la Pologne devait bientôt retomber dans son infortune, et ses elTorLs héroïques allaient aboutir à déchaîner contre elle une persécution plus cru(?lle. Dieu et la Liberté méconnus ou insultés partout allaient recevoir en France un nouvel et sanglant outrage.
(l) Avenir ô\i 12 ilccembre 1830, p. 126, tome IV des Œuvres de M. de .Monlaleinl)erl.
CJlAl'ITia". IV
Troubles à l'occasion de l'amiiversaire de la mort du duc de Berry. — Lu Croix.
Un ser\'ice qui fut célébré le 13 lévrier 1831, à Saint- Germain-l'Auxerrois, pour l'anniversaire de l'assassinat de M. le duc de Berry (i), servit de prétexte à la révolution pour étaler au grand jour toute son impiété. Des rassemblements s'étant formés, une multitude de gens sans aveu se rua sur le presbytère, l'église et l'archevêché, et commit d'aflVeux ravages. Des croix même furent descendues et précipitées dans la boue. M. de Montalembert, qui faisait partie de la garde nationale, fut forcé de rester pendant dix heures l'arme au bras, ft au milieu de 20,000 baïonnettes immobiles et retenues loin du théâtre du crime, pendant que les flots de la Seine charriaient au loin les débris [amoncelés par une foule furieuse] et le
(1) Le duc de Berry, deuxième fils du comte d'Artois, élait né le 24 janvier 1778. Elevé dans les camps, il avait une gaieté et une franchise de caractère qui le rendaient cher au soldat. 11 fut tué le 14 février 1820, par un fanatique nommé Louvel. Sa dernière pensée fut pour le scélérat qui lui avait donné !a mort.
Rien n'est plus touchant que ses derniers moments racontés par M. (le Chateaubriand : Mrinuires sur Svii Alie^^'- roijule .V;ir le duc de Berrrj.
témoignaiïO »lo la houU' cl de riinpuissamo de la société, «lans ces joiii*s mauvais (1). »
Ce spocUiclo roniplit l'àmo du jt'imr (IrliMiscui' de la religion o\ do la libertt' d'un profond abalteniont. Il avait, avec celui qui était son maître, avec ceux qui étaient ses compagnons de combat, rêvé une sublime alliance ; ce rêve était devenu sa vie. il s'y était abandonné avec l'enthousiasme d'ime foi jeune et ardente ; il marcbait, comme il le dit lui-même, au sein des ténèbres et des épines, murmurant sans cesse deux noms sacrés, et il trouvait dans ces deux noms une consolation à tous les ennuis, une réponse à toutes les inimitiés, un remède à toutes les défaillances de son cœur ; et voici que ces deux noms étaient indignement outragés; et voici que ce pacte sacré était avec mépris jeté dans la boue ; ce rêve avait tout à coup fini, et il s'éveillait au sein des orgies d'un peuple sacrilège, et le signe béni de sa foi et de l'aiTranchissement des peuples était indignement foulé aux pieds.
« Oui, disait-il avec amertume dans ces tristes jours, il s'est trouvé, dans ce inonde de misères et de ci'imes, un symbole de gloire et de vertu ; diuis ce monde où la force s'est installée avec l'esclavage, un symbole d'éternelle jiistice et de sainte liberté ; dans ce monde de perpétuelle douleur , un symbole d'éternelle consolation. Celui qui s'est dit le fils de l'homme a légué l'instrument de son supplice à l'humanité, et, pendant dix-huit siècles, rhumanité s'est prosternée devant ce legs sacré. Ju.'^qu'à lui, les riches et les rois avaient seuls eu des insignes et des bannières ; il en donne une aux pauvres, au genre humain tout entier, et les riches et les rois abdiquent les leurs juiur l'adorer. La croix du Christ a présidé à toutes les deslinées du monde moderne ; elle s'est associée à toutes ses adversités et à toutes ses gloires. Elle a
{l) Diêcours iur (a jiropricté ecclésimlique , Si':ance du 19 mai 1837. Œuvres de M. de Montalembcrt, tome I, page 83.
QO
servi de base à ses institutions et d'étendard à ses armées. Elle a consacré les pompes les plus illustres de la civilisation, comme les émotions les plus intimes de la piété. Elle a sanctifié les palais des empereurs et la hutte du paysan. Une croix a marqué le lieu où Tell affranchit sa patrie ; une croix fut le sceau de la grande charte d'Angleterre ; une croix surmonte la tombe des victimes de Juillet. Partout et toujours c'est à son abri que l'humanité a placé sa vertu et sa gloire. Après avoir servi de parure à nos vierges, de décoration à nos guerriers, elle recueille nos derniers soupirs, et c'est encore elle qui vient recouvrir nos cercueils. Transmise par un Dieu mourant à son Eglise, elle a passé de main en main jusqu'à son vicaire d'aujourd'hui, et, pour la deux-cent-cinquantième fois, elle vient de s'étendre avec d'innombrables bénédictions sur la ville et sur le monde. C'est du haut de la croix que la terre a reçu les premières leçons d'une liberté la seule vraie, d'une égalité la seule possible. Elle est l'abrégé de notre histoire, le code de nos devoirs, la garantie de nos droits, le type de notre civilisation, le signal de notre affranchissement, le sceau de notre avenir.
» Et,maintenant,il s'est trouvé dans le monde un peuple qui s'est déclaré le pontife de la civilisation, le libérateur des nations, le maître de l'avenir : et ce peuple a brisé la croix. Ce peuple, c'est le peuple de Paris. Oui, il faut le dire, le peuple de Paris ; car si nous dénions ce nom au groupe de forcenés qui ont accompli cet attentat, nous ne pouvons le refuser à la garde nationale qui l'a toléré, à l'autorité qui l'a encouragé, à la société qui l'a accueilli avec une glaciale indifférence ou une pitié dérisoire
» Naguère, au seul bruit des profanations que cette croix divine subissait dans une lointaine contrée, l'Europe s'ébranla, et neuf fois un débordement d'héroïsme et de dévouement alla inonder l'Orient et proclamer le
règne et la victoire du Christ. Aujonririuii c'est à peine si un lui accorde quelques jileurs, c'est à peine si deux ou ti'ois journalistes s'émeuvent pour la défendre. Est-ce à dire qu'elle va disparaître à jamais ? la relij^ion dont elle est le symbole, va-t-elle s'abîmer dans la ruine commune des empires et des lois? Chrétiens, non, il n'en sera point ainsi. Du sein de la nouvelle lutte que Dieu lui prépare, elle sortira non pas seulement vivante, mais victorieuse, mais le front ceint d'une couronne nouvelle. A l'épreuve de la prospérité va succéder l'épreuve du malheur et de la persécution, et c'est là un calice où elle a toujours bu à longs traits, quand elle a dû être invincible. Elle semblait avoir assez souflert, assez versé de sang et de larmes pour prouver sa mission divine; mais puisque rien ne suffit à l'homme endurci; puisque chaque siècle lui demande de dérouler les titres de sa céleste origine, le siècle les aura. Elle ne reculera pas devant son immortelle destinée. La voilà qui se dépouille de toutes les chétives parures de ses jours heureux; alhlète infatigable et sublime, elle descend seule et nue dans l'arène où elle a déjà conquis le monde.
» Pour nous qui avons été les témoins impuissants de ses injures, et dont le cœur a été navré par ses douleurs, nous sentons qu'à sa voix divine la force et la vie nous reviennent; nous puisons dans le souvenir de ses épreuves et de ses triomphes de quoi étoufl'er not; ^^ désespoir et vaincre notre défaillance. Nous rentrons avec une ardeur nouvelle, une ardeur sanctifiée par la douleur, dans la carrière où notre conscience nous a lancés. S'il nous eût été donné de vivre au temps où Jésus vint sur la terre, et de ne le voir qu'un moment, nous eussions choisi celui où il inarcliait couronné d'épines et tombant de fatigue sur le calvaire; de même, no'is remercions Dieu de ce qu'il a placé le court instant de notre vie mortelle à une époque où la sainte religion est
tombée dans le muUieur et l'abaissement, afin que nous puissions le chérir dans notre humilité, afin que nous puissons lui sacrifier plus complètement notre existence, l'aimer plus tendrement, l'adorer de plus près. Nous ramassons avec amour les débris de la croix, pour leur jurer un culte éternel. On l'a brisée sur nos temples, mais nous la mettrons dans le sanctuaire de nos cœurs ; et là nous ne l'oublierons jamais. De la terre où on nous l'a détruite, nous la replaçons dans le ciel ; et là nous lisons encore une fois autour d'elle la parole divine : In hoc signo vmces. » (1)
Et, en effet, M. de Montalembert, retrempé dans l'épreuve, recommença la lutte avec im courage nouveau, et poursuivit avec phis d'ardeur l'alliance aimée de la religion et de la liberté, à laquelle il consacrera toute sa vie. On le sent, c'est cette idée qui l'inspire, soit qu'il convie les hommes du passé à se rallier à sa cause, (2) soit qu'il se constitue le défenseur intrépide de la Pologne et de l'Irlande gémissant sous le joug de l'hérésie ou du schisme,(3) soit qu'il fasse entendre de nobles accents pour le catholicisme en Suède, (4) soit enfin qu'il s'insurge contre l'insolence altière des vainqueurs et plaide en faveur des ministres vaincus. (5)
(1) La Croix. Avenir du 11 février 1831. — OEuvres de M. de Montalembert, tome IV, page 173.
(2) A ceux qui aiment ce qui fut, Avenir du 6 mars 1831.
(3) Révolulion de Pologne, Joou"/- du 12 décembre 1830, — Le douze septembre, Avenir du 12 septembre 1831. — Souscription pour l'Irlande, Avenir du 13 juin 1831.
(4) Du Catholicisme en Suède, Avenii- d\i 20 mai 1831.
(o) De l'intolérance du parti qui se proclame vainqueur, article publié dans V Ancien Correspondant, le 14 décembre 1830. — Du procès des ministres, publié dans VAncien Correspondant, le 21 décembre 1830.
IIHAPITRK V.
Iiiées littéraires de >r. de Montalembert. — Noiro-Bamc dr Paris , par Victor Hupro. — Défauts de cet onvrasre. — La foi.
Et lorsque inèrne, abandonnanl l'arène, il s'adonne aux études littéraires, c'est encore la Foi, mère de la vi'aie li- Iterté, qui dirige sa pensée.
« Poiu' nous, dit-il, la littérature, comme l'art, comme la politique, comme la j)liilosoj)liie, n'est qu'ime face de la ^Mande et individuelle idée qui maîtrise notre intelligence et nos afleclions. Nous ne cherchons en elle comme en tout ({u'une seule chose, la trace de cet esprit divin, de ce feu céleste sans lequel le monde ne serait pour nous que ténèbres. Pèlerins, ou, si l'on veut, chevaliers errants de cette seule idée, nous parcourons le monde povu' la trouver et la défendre, le cceur plein de chimères, de partialité, de superstitions, mais aussi plein d'enthousiasme et d'amour. Lancés au milieu d'un désert, nous errerons longtemps épui.sés de soif et de fatigue, mais nous savons tous qu'au ciel il nous sera permis de désaltérer notre esprit et de reposer notre cœur (1). »
Or, à cette époque, M. Victor Hugo, qui avait, jusque là, « le plus souvent abdiqué les inspirations ternstres
(1) Notre-Dame de Pari$, par Victor Hugo. — Avenir des 11 et 28 avril 1831.
et plané avec orgueil dans les régions les jtIus élevées,» venait de mettre au jom- un ouvrage qui fit alors grand bruit : Notre-Dame de Paris.
Ce livre, rempli d'ailleurs'de beautés descriptives du premier ordre, est une épopée en prose, qui a pour but de représenter le moyen -âge. 11 fut accueilli par le public avec un véritable enthousiasme, et les critiques eurent pour lui les plus grands éloges.
M. de Montalembert fut chargé d'en faire une étude dans VAveyiir. Il divisa son travail en deux parties, comme l'ouvrage qui en était l'objet. D'une admiration et d'une reconnaissance sans réserve pour tout ce que l'auteur de Notre-Dame de Paris avait fait pour chercher à dégager des ruines amoncelées par le XVIII« siècle les églises et les monuments des anciens âges, il relève, avec une noble indépendance et une rare perspicacité, les défauts littéraires qu'il remarque dans son oeuvre.
La grande renommée de l'écrivain ne l'effraie point. Critique , M. de Montalembert reconnaît et admire le mérite partout où il le trouve, mais se croit le droit de fustiger l'impiété, l'ignorance et l'immoralité alors même qu'elles se présentent à lui sous les livrées du talent, et il en use.
Et c'est inspiré par cette vaillante impartialité et un goût d'une pureté admirable, parce qu'il est chrétien, qu'il attaque, avec une implacable franchise, l'erreur capitale du livre, le « penchant vers la matière. » Il condamne sans réserve les images et les peintures lascives, qui s'étalent sous les yeux du lecteur. Au point de vue littéraire seul, l'intérêt de l'art lui semble complètement méconnu, son but faussé, sa gloire trahie. Il réprouve, avec non moins de sévérité et de raison, le mélange fréquent du grotesque au tragique, l'usage presque continuel de la douleur et de l'horreur, et cette recherche affectée des contrastes et de l'antithèse, qui
allaionl lairo «le M. Victor Hugo l'un des père? du rcMnantisnic déverijondé, lapay:eur et trivial qui a envahi notre littérature. On le sent du reste, c'est avec douleur que le jeune écrivain voit son poëte do prédilection abandonner la veine du beau et de l'honnête qui lui avait fourni de si beaux vers, pour se traîner honteusement dans la fanfie d'un matérialisme grossier.
Hélas ! cette leçon, partie d'un cœur ami et d'autres qui vinrent s'y joindre ne devaient porter aucun fruit. Le poète s'avança de plus en plus dans la voie où il s'était engagé, et aujourd'hui sa muse s'égare dans un dédale sans fin d'absurdités honteuses. Heureux ! s'il avait toujours suivi cette lumière dont parle M. de Montalembert dans son étude sur Novalis (1) et qui n'est autre que la pure lumière de la foi ! Car, il faut le dire, « au milieu des torrents de lumière dent le monde se croit inondé, nul, hormis le catholique, n'a pu découvrir un rayon pour guider sa marche, ni un foyer pour réchaulïer son cœur. »
Et si l'on voyait alors tant d'égarements et de ruines, c'est que la lue\ir de ce flambeau divin s'était affaiblie au milieu des peuples. Pour s'en convaincre, il suffit de lire le lugubre tableau que M. de Montalembert trace d'une main si émue et avec tant de vérité de l'état religieux de son siècle.
« Un jour, dans un épanchement de tristesse et d'amour, le Sauveur du monde dit à ses disciples : « Croyez-vous qu'en revenant sur la terre, le Fils de l'homme y trouve encore de la foi ? » Il nous semble d'ici entendre ce divin Sauveur prononcer d'une voix sévère et triste ces augustes
(1) Frédéric de Hardenlierjr, connu sous le nom do Novali», naquit en 1772 dans le connlé de Mansfeld. Protestant de naissance, catholique par instinct ; poêle, savant, philosophe; il a laissé dei essais el des f ra^mr/iM qui ont excilé l'enthousiasme de l'Allemagne. Il est murl en IbOl.
paroles, tes paroles qui rcnierniaient pour lui tant de douleui", et pour nous des leçons si solennelles et si terribles. Quoi ! pensait dès lors le Seigneur, ne retrouvei'aije dans ce inonde pas un souvenir pour tant de miracles, pas nn élan du cœur pour tant de dévouement et tiint d'amoiii', pas une larme pour tant de soutîrances et pour ma moit si cruelle ? Filins Jiominis veiiiens, putas inl'eniet pdem in terra ?
y> Ah ! s'il y eut alors une époque de Fhistoire du monde qui fut spécialement présente à la divine prévision du Fils de l'homme, certes ce fut celle où languit notre vie; époque funèbre et décourageante, où la foi est partout morte ou mourante, où ce ciment sacré tombe de toutes parts, et laisse sans appui et sans beauté les frêles édifices des hommes. Un grand vide s'est opéré dans le cœur de chaque homme et de chaque peuple ; et ce vide est pesant comme un supplice, fatigant comme une agonie. Ballottés, au gré de leurs caprices, sur l'océan des misères humâmes, les peuples et les hommes n'ont fermé leurs voiles qu'à un seul souffle, et c'est le soufde de Dieu. Entre eux plus d'union, plus d'abandon, plus d'intimes alîeetions, plus de croyances du cœ^ur ; une morne détlance a tout remplacé, et son glacial empilée n'est partagé que par la dérision et l'amertume. Les rois et les grands, qui avaient miné les premiers le sol du monde chrétien, ont senti ce sol lléchir sous eux, et ils sont tombés si avant dans le mépris et l'impuissance, que le jour de leurs funérailles sera pour eux un jour de grande miséricorde. Le peuple, que la ruine de ses maîtres n'a enrichi qu'im moment, ne sait plus pour quelle fin il a brisé leur joug, et ses regards se promènent consternés sur une terre qui reste stérile sous sa conquête, sur un ciel qu'il ne comprend plus. Assis entre les tombeaux de ses pères qu'il a reniés et le berceau de ses enfants qui ne lui inspirent qu'une amère pitié, l'homme n'est plus qu'un
tri.slc mannequin rondaniné à jouor je ne sais quelle liijrnhre comédie devant je ne sais (juels spectateurs palaces...
^ L;i pensée de Dieu qu'on a bannie de partout, a emporté de paiiout la durée, la vérité, la vie. Pour les aflections de cœur comme pour les attachements polititjues, plus de sanction, plus d'avenir. Où 'est le lien qui n'ait point été brisé? Où est la cause dont on ne se délie? Où est le principe qui règne en maître sur une seule âme? Un vertige inexprimable a saisi tous les lioumies ; nul ne sait où il va, nul ne veut aller où le l>ousse sa destinée. On mendie, on entasse serment sur serment; mais toutes ces vaines paroles, où Dieu n'est plus nommé, .'''eflacent d'elles-mêmes dans le souvenir des hommes. A peine leur reste-t-il assez de mémoire |»our être parjures. Et si un homme a paru vivre toute sa vie fidèle à une .grande cause, le doute impitoyable l'attend au dernier moment, et s'en vient sur son lit de fuort, comme à Benjamin-Constant, ( 1 ) déchirer son âme et lui montrer le vide de ses jours.
)) Et le chrétien, le vrai chrétien ne sait plus où trouver sa place dans cette société morte ; et, à côté de ce grand cadavre dont on a arraché le cœur, il pousse malgré lui un cri de désespoir et de mort : il n'y a plus de foi dans le monde. Ames pures, âmes tristes, âmes tendres, ces funestes paroles, les direz-vous longtemps, les direz-vous toujours? Le temps n'approche-t-il pas, où
(1) Benjtimiii-Conxianl ( ITST-lSiU) fui le plu» spirituel et le >)lus fpi'oiui des oraleurs de la Gauclii", sous la UesUuiratioii. n A la révolulion do Juillet, dit .Nf. de Cornicuin, l'.eiijainin-Conslanl fui pour ainsi dire ivre d'enlhousiesmo. Mais liienlôt ces songes d'avo nir, CCS délies illusions qui pendant (|uinze ans avaient passé devant ses yeux, s'évanouissaient l'une après l'autre. I! so sentait monter à la tële de noires Iriàtesses, d'invincibles mélancolies. Il se traînait avec effort de son banc à la tribune, et de ses lèvres éteintes qui ne pouvaient plus sourire, il dit adieu à la liberté mourante et descendit avec elle dans le tombeau, m
nous pourrons demander à Dieu, même sur celte terre, le prix de notre constance? Dureront-elles toujours, ces ténèbres qui nous cachent l'avenir? Faudra-t-il encore longtemps endurer en vaincus les dérisions de ceux qui ne comprennent pas notre Dieu, ou le persiflage de ses prétendus amis? Ne viendra-t-il jamais le jour où ce Dieu leur imposera le silence de la défaite, et où il nous tiendra compte de nos souflVances, de notre patience, de leurs injures? Ils nous méprisent, ils nous dédaignent : dédains chéris! mépris sacrés! nous vous accueillons avec bonheur, notre foi vous transforme en trésors de grâce et d'espérance. »
Et jetant un regard sur le monde, le religieux écrivain voit avec ravissement, dans la nuit qui l'attriste, poindre l'aurore d'un nouveau jour. Il repasse dans sa mémoire les prodiges enfantés par la foi, dans le cours des siècles,et annonce, avec une pieuse exaltation, ses triompiies futurs. « Ah ! oui, elle reparaîtra victorieuse cette foi, à qui Dieu n'a pas donné pour un jour le monde où nous vivons. Si nous célébrons aujourd'hui notre Pàque, la bouche remplie d'herbes amères, les reins ceints et le bâton de l'adversité à la main, c'est que le jour de la résurrection est proche ; c'est que Dieu va ^briser le tombeau que lui avait creusé l'impie. De toutes parts l'aurore de cette résurrection se lève, et l'âme chrétienne tressaille à la pensée des flots de lumière qui vont l'inonder. D'un bout de l'univers à l'autre, des voix généreuses s'appellent comme pour se convier à ce banquet de la victoire. Ici, l'Amérique, où chaque jour surgit, comme aux temps primitifs, quelque nouvelle Eglise; là, l'Irlande, chaque jour plus forte, plus peuplée, plus intrépide en dépit de la famine et de l'oppression ; ici, la Belgique, donnant au monde le spectacle d'une peuplade appelée par la liberté catholique à prendre rang parmi les grandes nations ; là, la Pologne, marchant aux combats sous la ban-
nièt'e de la Vierj^o. priant comme une sainte, s'^pprêtant au martyre comme à une fête; et enfin, au milieu des dynasties et des institutions qui s'écroulent, le successeur de saint Pierre, le vicaire de Dieu, élevant son front paisible, sanctiliant tout, bénissant tout, promettant la miséricorde à toutes ces ruines, de l'éternité à tout cet avenir. » Oui, c'est la foi qui renaît. En vain, impies, avezvous espéré la briser contre le mur d'airain que vos crimes ont élevé entre Dieu et vous. La voilà qui, toute meurtrie qu'elle est, rebondit victorieuse et immortelle au sein de lu société épuisée. Et il en a toujours été ainsi, et son glorieux passé nous dit déjà ce que demain va Tîous redire encore. A travers les siècles son histoire est la même. Quand le monde pourrit au sein des débauches de Rome, elle est là, dans les catacombes et les arènes, qui purifie avec le sang des martyrs les souillures impériales. Quand les premiers fondements de la civilisation chrétienne sont ébranlés par l'invasion d'une nuée de peuples barbares, elle est là, repoussant Attila, apaisant Alaric, baptisant Clovis. Quand l'Islamisme, réaction de la matière vaincue contre l'esprit de Dieu, a conquis la moitié du monde, elle se lève devant lui, mène l'Europe entière à la conquête d'un tombeau, et la ramène pour fonder les majestueux édifices des monarchies catholiques. Si parmi les chefs de ces monarchies il s'en trouve qui, comme les Henri et les Frédéric, effacent d'une main altière l'onction sainte de leurs fronts, et contestent à Dieu ses droits, à C(Mé d'eux la foi place un saint Louis, échangeant sa couronne de roi contre la couronne d'épines, et allant chercher deux fois la mort sur la i)lage africaine. Si, au sein de cette féodalité d'origine chrétienne, les hommes de fer qui la composeni, oublient les droits de leurs semblables, les saints préceptes de leur Dieu, et s'abandonnent aux abus do la force et de la richesse, aussitôt la foi les presse des deux côtés, écrase
iVnwo pail leur oriiiieil par les Ibiidres [M)ntificales, et (le l'autre conlorul leur mayniiicence en imprimant à la mendicité un caractère sacré, et en parsemant le monde de ces moines sublimes, qui furent toujours les hommes du peuple. Enfin, sortie victorieuse de toutes les épreuves, la foi ne va-t-elle pas mourir au sein des splendeurs de la cour de Louis XIV? Qui la défendra contre la terrible épreuve de la richesse et de la puissance? Qui? regardez aux deux extrémités de cette société guindée et factice : voyez Cambrai, voyez la Trappe. :» (1)
(]) La Foi. — Accnir du H août 1831. — Œuvres de .M, de JMonlalenibcri, tome IV, |)age 202.