CHAPITRE VI
La liberté d'enseiyiiemoiit — l'ioccs de rKcole lilne. Discours <lc }(. lit: Monlalcmbcrt.
Encuurapé par les nol)les exemples que lui olliail l'histoire, M. de Montaleinbert allait se placer au premier rang parmi les déicnsours de la foi. T^a lutte s'animait. Les elToit-s des catholiques se dirigèrent surtout vers la liberté d'enseignement.
C'étiUt à vrai dire, en France, le besoin le plus pressant de l'Eglise. L'éducation, en ellet, dont le Clergé avait été, jusqu'à la Révolution, l'unique dépositaire, était alors confiée à une corporation puissante et éclairée, mais impie. Issue de la Convention et du despotisme impérial, l'Université exerçait , en matière d'En.seignement , un monopole odieux, contre lequel s'étaient vainement élevées quelques plaintes isolées sous la Restauration et dont la Religion gémissait de jour en jour davantage.
L'avènement de Louis-Philippe et les promesses de la Cliarle avaient, il est vrai, fait renaître l'espérance dans le cœur des catholiques, mais les acclamations dont ils avaient salué les paroles royales , avaient été de courte durée : ils s'étaient bientôt aperrus cpie la Charte ne .serait qu'un long mensonge. A peine arrivé au trône , le nouveau roi , semblait ne plus vouloir s'occuper de
ses serments. Le méconternent arriva enfin à son comble. MM.de la Mennais,de Couxet Lacordaire se firent les interprètes de tous les vrais amis de la liberté en rédigeant une pétition, que signa avec eux M. de Montalembert. Présentée et défendue à la Chambre haute, par le père de ce dernier, elle fut renvoyée au ministre et le ministre n'y répondit que par le silence.
C'était une provocation indirecte. La réponse ne se fit pas attendre. M. de Montalembert, de Coux et Lacordaire, résolus d'affronter le pouvoir et de prendre de vive force ce qu'on refusait à leurs justes réclamations , louèrent un vaste local dans la rue des Arts , et adressèrent au Préfet de police la déclaration de l'ouverture d'une école gratuite et libre d'externes. Cette école fut ouverte avec solennité, le 7 mai 1831.
Sur les murs extérieurs, on lisait en gros caractères :
LIBERTÉ d'enseignement. — AGENXE GÉNÉRALE POUR LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. — ÉCOLE GRATUITE.
Lacordaire fit « un court et énergique discours d'inauguration. » Il fut vivement applaudi par les jeunes catholiques qui étaient présents, et ceux-ci, désirant s'associer à la généreuse entreprise des rédacteurs de V Avenir^ offrirent à la nouvelle école une heure de leur journée, dans le cas où l'affluence des élèves rendrait insuffisant le nombre des maîtres.
Le lendemain, douze enfants se présentèrent et la classe commença. Dans la matinée tout se passa bien. Mais, vers le milieu de la classe du soir, la porte de la salle s'ouvrit tout à coup et un commissaire de police entra, suivi de trois agents. Il annonça aux instituteurs qu'il avait l'ordre de fermer l'école. Lacordaire protesta par un acte qu'il rédigea aussitôt et qu'il fit signer à ses deux collègues. Puis , tous trois indiquèrent , chacun à ses élèves, l'ordre des leçons pour le lendemain. Surpris de
cette résistance, le commissaire de police s'écria avec force :
— « .4i/ nom delà loi, je déclare l'école fermée, et f avertis les enfants qu'ils n'aient plus à s'y présenter avant la décision de la justice. »
— « L'heure de notre séparation accoutumée étant venue, dit gravement Lacordaire s'adressant aux élèves, nous allons prier et nous retirer. »
Tous se mirent à genoux et récitèrent une prière à la sainte Vierge. Le commissaire et ses agents , debout, regardaient cette scène avec un profond étonnement.
Le jour suivant, les enfants revinrent et le commissaire de police se présenta de nouveau : comme la veille, il invita les instituteurs à se retirer, mais ceux-ci s'étant référés à leur protestation, il se tourna vers les enfants :
— a. Au nom de la loi, dit-il avec énergie , je vous somme de vous retirer. »
— i Et moi, répartit aussitôt Lacordaire, au nom de vos parents, dont j'ai V autorité, je vous sotnme de rester. »
— a Encore une (ois, au 'nom- de la loi , reprit le commissaire avec impatience, je vous somme de sortir.»
— i Et moi, dit une seconde fois avec une fermeté calme Lacordaire, au nom de Vautorité que m'ont confiée vos parents, je vous ordonne de rester. »
Ces sommations furent, de part et d'autre, répétées une troisième fois. Les enfants encouragés par les regards e^ les gestes de leurs maîtres demeurèrent intrépidement à leur place, et s'écrièrent unanimement : « Not(s resterons! nous resterons! »
Les sergents de ville durent user de la force pour faire évacuer la salle. Lacordaire résista et ne sortit que le dernier. Aussitôt après son départ, les scellés furent mis sur la porte de l'école et on traduisit en police correctionnelle les trois instituteurs improvisés. Voulant donner du re
tentissement à cette affaire, les accusés réclamèrent un jury. On accéda à leur désir, et ils furent renvoyés à la Cour d'assises.
Pendant que se passaient les incidents divers de la poursuite, M. le comte de Montalembert mourut après une courte maladie. Il avait lui-même résumé sa vie dans un mot. « Je suis passionné, disait-il souvent, pour la gloire et l'honneur de mon pays. » Sa mort fut celle d'un véritable chevalier. Après avoir reçu les sacrements, il dit avec calme : « Je mourrai, ce soir, par l'ordre de Dieu. »
Cette mort prématurée investit son fils de sa dignité. Devenu pair de France, par hérédité, le jeune comte réclama la juridiction de la Chambre, où il venait d'entrer. L'indivisibilité du délit le fit suivre par ses co-accusés. Ils se présentèrent tous trois à la barre de la Chambre haute, le 15 septembre 1831.
Le jeune rédacteur de l'Avenir parut sans embarras et avec une noble assurance devant l'illustre assemblée. Une tristesse calme et digne, causée par la perte récente de son père, était empreinte sur ses traits, La pâleur de son visage que faisait ressortir la longue chevelure noire qui l'encadrait, son œil vif et mélancolique, sa tenue sévère et son maintien plein de majesté et de grâce, donnaient à son extrême jeunesse un air de grandeur qui inspirait tout à la fois l'affection et le respect. Lorsque son tour de parler fut arrivé, il se leva. Un profond silence se fit et l'on procéda aux questions d'usage :
— Votre nom? dit le président.
— Charles, comte de Montalembert, pair de France.
— "Votre âge?
— Vingt et un ans.
— Votre profession?
— Maître d'école.
Le jeune maître d'école prit la parole.
« Les journaux de rt'pot[ue qui mettaient autant de soin à peindre la pliysionomie des assemblées qu'à recueillir les paroles des orateurs, nous montrent le palais >[éilicis ému, immobile, respirant à peine devant cette parole si mâle et si jeune, si fière et si humble, si pleine d'ironie, de colère, de vraie douleur, et de ferme logique. L'accusé s'était fait accusateur; on avait oublié le délit, la prévention, les juges; le banc des accusés était une tribune et l'on écoutait dans un religieux silence ce jeune homme de vingt ans qui, d'un premier bond, se plaçait hors de Hgne dans l'élite des orateurs de la France. (1) »
Déployant toutes les ressources que lui offraient les circonstances douloureuses dans lesquelles il se trouvait, il commença en ces termes :
« Pairs de France,
« La tâche de nos défenseurs est accomplie ; la nôtre commence. Ils se sont placés sur le terrain de la légalité, afin d'y combattre corps à corps nos adver.'^aires. Ils vous ont fait entendre le sévère et rigoureux langage du droit et de la loi. A nous, accusés, il appartient maintenant, en exposant les motifs de notre conduite, de parler un autre langage, celui de nos croyances et de nos afl'ections, de notre cœur et de notre foi, le langage catholique.
« Toutefois, nul ne s'étonnera, je pense, si, avant de débattre la cause sous ce point de vue, je cherche à donner ici quelques rapides ex[>lications sur ce qui m'est personnel dans ce procès, puisque c'est à cause de moi qu'il est plaidé devant vous, puisque c'est moi qui ai invoqué votre suprême juridiction, qui vous ai réclamés pour mes pairs et pour mes juges.
« Vous le .savez. Messieurs, lorsque le 9 mai je fis en faveur de la liberté d'enseignement la tentative qui
(\) Fie du père Lacordaire, par le père Chocarne, tome I, p. 135.
m'amène aujourd'hui devant vous, je n'avais certes nul lieu de craindre que ma voix jeune et inconnue se ferait sitôt entendre dans une enceinte où venait de retentir une voix qui m'éiait si chère, et qui, j'ose le dire, n'était indilTérente ni à la liberté ni à la France.
Il n'entre pas dans mes intentions de retracer ici les divers incidents qui ont différé le jugement définitif de cette cause jusqu'au jour où un cruel malheur me jeta solitaire dans le monde et orphelin parmi vous.
Si dans les premiers instants qui suivirent ce jouv fatal, j'avais obéi à l'inclination de ma douleur, j'aurais peutêtre répudié les conséquences de la dignité dont la mort venait de mïnvestir, et je me serais soumis à la sentence des juges naturels de mes concitoyens. Mais le souvenir de la volonté expresse de celui qui n'était plus, la pensée de ce que je devais à sa mémoire, à ses collègues, à cette dignité même qu'il avait toujours estimée si haut, me détermina à invoquer une prérogative écrite dans la Charte, et à ne pas m'associer tacitement au dédain que l'on cherchait à soulever de toutes parts contre la pairie. Bientôt, quand je vis mes droits consacrés par un arrêt souverain, j'osai me féliciter d'avoir offert au premier corps de l'Etat une si brillante occasion de donner à la France la plus précieuse de ses libertés publiques dont il était naguère l'appui tutélaire, de se rajeunir, pour ainsi dire, par sa bienfaisante sympathie pour les générations nouvelles et futures.
Justifié par ces considérations, messieurs, je ne m'en sens pas moins, en ce moment solennel, pi^esque accablé par le poids de la responsabihté que j'ai prise sur moi. Je sais que par moi-même je ne suis rien, je ne suis qu'un enfant ; et je me sens si jeune, si inexpérimenté, si obscur, que pour m'encou rager il ne faut rien moins que la pensée de la grande cause dont je suis ici l'humble défenseur. Aussi suis-je heureux d'avoir pour me soutenir
— :io —
devant vous, et lo souvenir des paroles prononcées pour cette même cause, dans cette même enceinte, par mon père ; et la conviction que c'est ici une question de vie ou de mort pour la majorité des Français, pour vingt-cinq millions de mes coreli^nonnaires ; et le cri unanime do la France pom* la liberté d'enseignement; et les vœux écrits de ces quinze mille Français dont nous avons nousmêmes déposé les pétitions à l'autre Chambre ; et les droits des milliers de Himilles dont les rejetons germaient là où l'arbitraire n'a plus laissé que des déserts ; en un mot, l'image d'un passé cruel à réparer, d'un avenir incalculable à assurer, et par-dessus tout le nom que ^e porte, ce nom qui est grand comme le monde, le nom de catholique.
J'ai besoin de me rappeler toutes ces grandes choses, non-seulement pour y puiser du courage , mais pour convaincre mes juges que je n'ai été guidé dans tout ce que j'ai fait par aucune inspiration de vanité, aucune soif de bruyante distinction. On sait assez que la carrière où je suis entré n'est pas de nature à satisfaire une ambition de places et d'honneurs politiques ; on sait que pour les catholiques le pouvoir et l'opposition sont aujourd'htii, grâce au ciel, également stériles. Il est aussi une autre ambition non moins dévorante, peut-être, non moins coupable, qui aspire à une réputation, et qui l'achète à tout prix ; celle-là je la renie comme l'autre. Personne plus que moi n'a les yeux ouverts sur les inconvénients qu'une publicité si précoce entraine pour la jeunesse ; personne plus que moi ne les redoute. Mais il y a encore dans le monde quelque chose qu'on appelle la foi ; elle n'est pas morte dans tous les cœurs : c'est à elle que j'ai donné de
bonne heure mon cœur et ma vie. Ma vie une vie
d'homme, c'est, aujourd'hui suilout, bien peu de chose ; mais ce peu de chose, consacré à une grande et sainte cause, peut grandir avec elle ; et quand on a fait à une
cause pareille l'abandon de son avenir, j'ai cm et je crois encore qu'il ne faut fuir aucune de ses conséquences, aucun de ses dangers.
C'est fort de cette conviction, que je parais aujourd'hui pour la première fois dans l'assemblée des hommes. Je sais trop bien qu'à mon âge on n'a ni antécédents ni expérience ; mais à mon âge comme à tout autre on a des devoirs et des croyances. J'ai dû, j'ai voulu être fidèle aux unes comme aux autres. J'ose espérer que je l'ai été (1). »
S'il s'élève contre l'université, c'est à trois titres dilTérents : c'est comme jeune hommC;, comme français, comme catholique. Comme jeune homme, il ne croit devoir aucune reconnaissance à l'Université, puisqu'elle lui a vendu son instruction à prix d'argent ; comme français, il se croyait libre avant la charte de 4830, il le croit à plus forte raison depuis et malgré les promesses faites il voit enchaîner l'intelligence et la pensée ; comme chrétien enfin et comme catholique, parce que sa foi est opprimée et outragée par le monopole de l'Université.
Son éloquence d'abord calme et insinuante bien que pleine de noblesse et de fierté, s'anime peu à peu; son ardeur s'accroît , son énergie redouble , et bientôt sa parole, toute brûlante, éclate et lance de toutes parts les éclairs d'une mâle indignation , des défis pleins d'audace, des apostrophes accablantes. Rien ne l'arrête, car il combat pour la liberté, et la liberté est l'idole de sa vie. « Nous sommes résignés à tout, s'écrie-t-il, si ce n'est à la servitude ; il est bon que le pouvoir le sache et qu'il s'en souvienne ! » Et plus loin répondant au ministre qui avait cru se débarrasser des pressantes sollicitations de ses adversaires , en disant qu'on préparait une loi en faveur de la liberté d'enseignement, le jeune orateur anéantit ce vain subterfuge sous les coups de ses sarcasmes.
(1) OEuvres de M. de Montalembert, tome I, page 1.
i( A tout Cf la que répontl le pouvoir ! « J'ai une loi que je prépare; alteiuiez-la. » Attendre! mais quoi? nous avons la Charte, elle nous suffit. Et d'ailleurs, n'avonsnous pas attendu assez lonj^teinps ? N'avons-nous pas vu naître des lois par centaines, des lois pour payer les prêtres juifs, pour vendre les forêts de l'Etat, pour confisquer le fonds commun de l'indemnité, pour régler les intérêts les plus minimes, et des choses que la pudeur la plus simple défend de mettre de niveau avec les droits des catholiques et l'avenir de la jeunesse française? Et toujours, attendez ma loi. Mais notre droit de citoyen et de père , qu'en faites-vous? ^lais ce plus bref délai possible, que citait tout à l'heure le procureur général , qu'en faites-vous? Attendez ma loi. Mais notre vie et celle de nos enfants s'usent et se passent ; mais ils deviennent la proie de l'ignorance si nous les gardons .-^ous le toit paternel, de la corruption si nous les en éloignons. Qu'importe î Attendez ma loi. Mais nos devoirs envers eux ne sont pas remplis, mais notre conscience est dévorée de remords, mais notre foi est outragée chaque jour. Attendez ma loi, et .s'il y en a parmi vous dont la patience se lasse, qu'ils sachent que nous avons des commissaires de police, des sergents de ville, des scellés et des amendes pour ceux qui aiguillonneraient de trop près le gouvernement du Roi.
p]h bien, notre patience s'est lassée; nous avons trouvé que c'était trop longtemps se jouer de nous, trop longtemps nous assujettir à un régime plus exécrable, plus perfide que celui de Julien l'Apostat. Lui, le plus cruel et le plus adroit persécuteur de notre religion, exclut, il est vrai, les chrétiens des écoles publiques ; mais il ne songea jamais à fermer les leurs. Jamais il ne les précipita de force dans les écoles païennes pour les y dépouiller à son aise de leurs mœurs et de leur foi. » (1)
(1) Œuvres de M. de Montalcmberl, tome I, page 15.
El c'est là ce que ne cesse à-, faire l'Université. Ce (.( chétif avorton » de la Convention est devenu le vil instrument d'une tyrannie sans exemple, aux mains d'un pouvoir qui n'est venu au monde que par la liberté et qui ne devrait subsister que pour la défendre.
Le Conseil royal, sa véritable tète, a renversé l'infaillibilité des papes pour élever sur ses débris sa propre infaillibilité, pour s'établir seul distributeur des lumières : il a substitué'sa propre autorité à l'autorité paternelle de l'Eglise. Du reste, l'enseignement fait partie de la religion; par conséquent, attaquer la liberté d'enseignement, c'est attaquer la liberté des cultes. Pourquoi n'accorderait-on pas aux catholiques ce qu'on accorde aux Saint-Simoniens ? (1) à la vertu ce qu'on accorde au dévergondage ?
c( Plaisante chose en vérité qu'un pouvoir qui se tait et s'efface devant la débauche et l'impiété quand elles montent sur des tréteaux devant des milliers de citoyens, et qui se retourne pour aller prendre au collet vingt enfants et trois maîtres d'école !
» S'il faut dire toute notre pensée, cette intrépidité contre l'enfance et cette complaisance pour les passions populaires, cette invincible force contre les faibles et cette basse faiblesse contre les forts , c'est là le timbre dont la main de Dieu marque les gouvernem.ents faits pour périr; c'est le blason de la honte et de la peur, et c'est un blason comme un autre, avec cette différence toutefois qu'on n'est pas libre de le renier à son gré.
» Quant à nous, en vérité, nous ne savons pas à quel
(1) Les Sainl-Sinioniens, qui avaient paru au graud jour avec la révolulion de Juillet, faisaient remonter leur orii/ine h Saint-Simon mort en 1823. D'après leur propre aveu, il ne manquait que trois choses à la relijiion qu'ils voulaient substituer au Christianisme : des dogmes, \in culte et une morale. Après avoir vécu pendant quelques années en s'appuyaut sur le charlatanisme, leur secte s'éteiiznit dans le ridicule.
titre nous inspirons de la terreur au ministère, ni pourquoi nous lui avons paru diones de ses sévices. Que ne nous luéprisait-il ilu haut de sa grandeur ? Il ne nous leste rien de notre anti(iue puissance, de notre ancienne richesse; ces trésors ou plutôt ce vil salaire qu'il jette à nos prêtres, il sait très-bien qu'ils y renonceraient mille fois plutôt que lui. Le sceptre qui étendait sur nous une [•rotection si enviée, ce sceptre a été brisé, et les tronçons en ont été jetés dans la boue. Le monde, nous crie-t-on de toutes parts, s'est retiré de nous. Eh bien! nous sommes restés seuls, aussi seuls qu'on peut l'être avec dix-liuit siècles de souvenirs et une espérance immortelle. Mais ceux qui répudient ces souvenirs et qui dédaignent cette espéï-ance. qu'ils nous laissent au moins la liberté lans notre abandon et notre solitude; qu'ils n'aillent pas s'efTaroucher de nos chétils efforts, et, par prudence, qu'ils défendent à leur épouvante de trahir leur faiblesse. De deux choses l'une, ou nous avons pour nous la vérité et le droit, et alors ils doivent au moins les respecter ; ou nous ne sommes que des êtres égarés, impuissants, trahis par la destinée et par l'avenir ; alors pourquoi accélérer notre dernier soupir, pourquoi conjurer par votre despotisme contre notre agonie? Ah ! si notre foi doit mourir, souffrez au moins que nous lui choisissions un tombeau, et que ce tombeau soit la liberté du monde ! C'est notre foi qui la première a levé la noble bannière sous laquelle le genre himiain est aujourd'hui en })ataille. C'est bien la moindre rjio'^e fju'cllo puisse s'en servir comme d'un linceul.
» Mais je ne sais jjourquoi j'usurpi; ici le langage de la tristesse et du découragement, quand mon cœur est plein de ferveur et d'espérance. Non, je ne pense pas que ma foi doive mourir. Non, je ne pense pas (jue le souffle (}ui lui donna la vie soit fait pour- s'éteindre sous un souffle mortel. C'est parce que je la crois vivace et forte d'un
éternel avenir que je lui ai consacré ma vie courte et obscure. Et non-seulement je crois qu'elle vivra, mais je crois qu'elle seule peut faire vivre le monde. Elle seule peut rendre le bonheur et la paix à ce peuple auquel nous nous faisons gloire d'appartenir , à ce pays , objet de nos plus chères affections , à ces masses populaires qui fondent et détruisent les royautés terrestres, et pour qui ces royautés sont toujours stériles. Humbles disciples de cette religion que l'on ignore et que l'on oublie bien plus qu'on ne la repousse et qu'on ne la méprise, il nous eût été doux de montrer dans les épanchements de nos âmes avec celles de nos élèves tout ce qu'elle renferme de fécond et de consolant pour le pauvre et pour l'enfant. Peut-être nos efforts n'eussent-ils été ni infructueux ni dédaignés. Demandez à ces vingt enfants, la plupart enfants du pauvre, que deux jours de vie publique suffirent pour rassembler autour de nous, demandez-leur s'ils ne déplorent pas notre absence, si leurs jeunes cœurs n'étaient pas déjà pleins de sympathie et d'affection pour nous. Ce que nous avons fait pour eux, nous voudrions, nous et nos frères le faire pour tous nos concitoyens; 'et toute notre vie consacrée à cette œuvre nous paraîtrait bien courte et bien remplie. Notre vie, c'est toute notre richesse, et nous la dévouerions de bon cœur à servir notre Dieu dans la personne de ses pauvres ; Christo in pauperibus. Notre plus belle récompense serait de leur expliquer l'auguste mystère de leur pauvreté et de leur révéler le prix sublime qui attend leurs vertus inconnues. Nous remplirions ainsi la sainte et primitive mission de notre foi, en travaillant pour le bien de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, de celle pour qui la civilisation, avec toutes ses pompes, est restée sans consolation et sans asile. Nous leur dirions avec un de ces hommes envoyés il y a dix-huit siècles pour prêcher au monde Dieu et la liberté : Nous n'avons ni or, ni argent, mais
nous vous dontions tout ce que nous possédons nousmêmes. Nous n'avons ni trésors, ni jouissances matérielles à vous offrir , mais nous vous donnons tout ce que Dieu nous a donné, tout ce qui a fait à nous notre consolation et notre bonheur; nous vous oflVons ce qui sauve, ce qui bénit, ce qui fait vivre, la foi, l'espérance et l'amour.
Ou'il me soit permis en finissant, nobles pairs, de diriger ma pensée vers vous qui êtes appelés à me juger; qu'il me soit permis de vous dire quelle pure et éclatante gloire s'attachera à vos noms si vous écoulez la voix de la Charte et de la conscience publique. Dépositaires des éléments d'ordre et de stabilité que réclame si impérieusement la société actuelle, ne compromettez pas ce dépôt dans l'opinion en élevant contre l'invincible marche du genre humain les frêles barrières d'une légalité liberticide. A la fois juges et jurés, jurisconsultes et législateurs, votre arrêt va promulguer l'existence d'unegrande et sainte liberté, écrite à la fois dans les lois de Dieu et dans celles de la patrie;- ou bien, ce que je n'ose croire, il constatera aux yeux du monde que la France gémit dans la servitude la plus scandaleuse, la plus avilissante, la servitude des âmes. Pairs de France, souffrez que je vous dise avec une franchise héréditaire : Ne soyez pas infidèles à votre noble mission, et, dans ce moment môme, dites à la France que vous avez beaucoup fait pour la liberté el pour elle.
» J'en ai dit assez, nobles pairs, pour vous prouver que ma foi religieuse m'a surtout guidé dans cette entreprise; j'en ai dit assez, je l'espère, sinon pour justifier, du moins pour expliquer ce qu'il peut y avoir d'étrange dans cette tentative d'un écolier de vingt ans. .l'ai maintenant toute confiance en votre jugement et en celui de l'opinion publique, .k' me féliciterai toute ma vie d'avoir pu consacrer ces premiers accents de ma voix à demandei' pour ma patrie la .seule liberté qui puisse la rafieirnir et la régénérer. .le me féliciterai également d'avoir pu rendre
témoignage dans ma jeunesse au Dieu de mon enfance. C'est à lui que je recommande le succès de ma cause, de ma sainte et glorieuse cause ; je la dis glorieuse, car elle est celle de mon pays; je la dis sainte, car elle est celle de mon Dieu. » (1;
Lacordaire avait parlé avant lui, avec l'éloquence émue, entraînante, originale, qui devait bientôt lui donner un renom immortel. L'un et l'autre terrassèrent leurs adversaires : ils perdirent néanmoins leur procès : ils furent condamnés à cent francs d'amende ; mais leur défaite fut devant le public une véritable victoire, et elle devint féconde en heureux résultats. Les catholiques se resserrèrent de plus en plus devant la persécution , et le désintéressement dont ces vaillants champions de la religion et de la liberté avaient donné l'exemple fit germer de toutes parts de généreux dévouements.
On ne saurait, au reste, « se faire une idée des fortes et généreuses passions qui enflammaient alors tous les cœurs. » L'Avenir semblait souffler dans les âmes l'ardeur dont il était embrasé, et le jeime clergé, et la jeunesse des écoles surtout, lui prêtaient un concours aussi actif que désintéressé.
« Pour savoir ce qu'il éclata alors d'enthousiasme dans les presbytères du jeune clergé et dans certains groupes de francs et nobles jeunes gens, dit M. Montalembert, il faut avoir vécu dans ce temps, lu dans leurs yeux, écouté leurs confidences, seri'é leurs mains frémissantes, contracté, dans la chaleur du combat, des liens que la mort seule a pu briser. » (2)
Et c'est ce que fit souvent le jeune comte. Il avait, comme membre de V Agence, des relations personnelles avec plus de trente diocèses; il les visita presque tous, et il en paiTourut plusieurs en détail. Il nous a lui-même
(1) Œuvres de M. de .Montalembert, tome i, page 25.
(2) Le père Lacordaire, par .M. de .Montalembert, page 48.
!-ai-onli' avei- une aimaltlo simpliiilo los vn{\o^ ol pures louissaiicos do se? courses rapides à travers la France (1). 11 n"y avait point alors de chemins de fer et il lui lallail, dans ses voyages de propagande, monter dans trexécrables diligences, et mettre trois jours et trois nuits, [tour aller de Paiis à Lyon. « Mais, s'écrie-t-il en rappelant ces souvenirs, quelle vie dans les âmes ! quelle ar- Itnir dans les intelligences ! quel culte désintéressé de -on drapeau et de sa cAuse! »
« Ah ! s'écrie à son tour l'un de nos plus illustres poètes, en parlant de cette époque de combat et d'enthousiasme,
< ... J'ai connu des jours et je les ai vécu
Où les droits désarmes, où l'idéal vaincu,
Le penseur qu'on jiroscrit et le Dieu qu'on délaisse
Avaient, au moins, pour eux les cœurs de la jeunesse!...
Sous ses drapeaux la Muse eniôla de tout temps
Le bataillon sacré des âmes de vingt ans...
Alors aux grandes voix les cœurs étaient ouverts...
Tous alors, adoptant nos poètes pour guides,
Nous montions dédaigneux des iidéréts sordides.
Fiers, altérés du beau plutôt que du bonheur,
Et tous prêts à mourir, purs de toute autre envie,
Pour ces biens qiù font seids les causes de la vie...
Ecoliers, jeunes fous, c'étaient là nos orgies,
L'ivresse où nous puisions nos rudes élé!.(ies;
C'était notre soleil dans les travaux obscurs
Oui nous ont gardés fiers en nous conservant purs. » (2)
il) Lijiiii en 1831, yrti<Ie inséré dans VUniaii Brcttiniie de Nantcs. l'j avril 1832.
(2) M. de Jji Iliade, y\\o par M. de .Moiilaleiiiberl tians la \'ie du pure Ldcovdaire.