CHAPITRE Vil
Suppression de l'Avenir. — Départ, pour Rome, de MM. de la Mennais, Lacordaire et de Montalembert. — Accueil qui leur est fait. — Retour de Lacordaire. — Réunion des trois voyageurs, à Munich. — Encyclique de Grégoire XYI.
Cependant le journal qui avait été pendant quelque temps le drapeau d'une partie des catholiqiies, Y Avenir, (( touchait à la lin de son aventureuse carrière. Les ardentes et généreuses sympathies qu'il excitait, n'étaient que trop contrebalancées par la violente répulsion que lui témoignaient à la fois les partisans de l'absolutisme démocratique et les fidèles de l'autorité monarchique. (1) »
« Les journaux de toutes les nuances lui faisaient une guerre acharnée ; la défiance s'était emparée de l'épiscopat et du clergé ; les doctrines philosophiques de M. de la Mennais, et certaines théories trop radicales, celles surtout qui n'admettaient point l'indemnité accordée au clergé, s'accroissaient chaque jour; enfin, les ressources matérielles épuisées non-seulement par un journal quotidien, mais par tant de procès et de publications diverses, faisaient défaut. Mais, en annonçant la suspension du journal, le 15 novembre 1831, treize mois après son apparition, (2) » les rédacteurs de l'Avenir annoncèrent
(i-2) Le père Lacordaire, par M, de Monlalembert, p. 49 et 51.
leur dépari pour llouie. Pleins d'ardeur dans le combat, mais aussi , ri'ni[»lis d'auiour filial envers l'Eylise, les jeunes collègues de M. de la Mennais voulaient, par une explication franche, loyale et décisive avec la maîtresse autorité, dissiper les soupçons qui s'amoncelaient de plus en plus sur leur orthodoxie.
Le maître « tel était le nom donné à M. de la Mennais, par ses collaborateurs » , Lacordaire et de Montalembert, partirent pour la ville éternelle. Leur but était de soumettre au pontife suprême de la foi les points controversés entre eux et leurs adversaires, et ils étaient décidés à accepter tout entière la conclusion qui leur serait donnée. L'accueil fut froid; l'on demanda aux pèlerins de Dieu et de la liberté, comme s'exprime Lacordaire, un mémoire explicatif; \Y fut immédiatement rédigé. Après deux mois d'attente, M. de la Mennais reçut une lettre du cardinal Pacca, qui lui donnait avis que le pape rendait pleine justice à ses bonnes intentions, mais qu'il l'avait vu avec peine remuer certaines controverses dangereuses. Il l'engageait à retourner en France, en attendant le résultat de l'examen de ses doctrines.
Les ti'ois i)élerins furent alors atlmis aupi'ès du pape ; Grégoire XV'I les reçut avec beaucoup de bonté, mais il s'abstint de faire aucune allusion à l'alïaire qui les avait amenés à Rome.
C'était, dit M. de Montalembert, « une .solution peu brillante et peu flatteuse, mais à coup sûr, la plus favorable qu'il nous frit permis d'espérer.
Lacordaii'e y était tout préparé. Il n'y vit, avec raison, qu'un avertissement paternel, le plus doux qu'on pût imaginer, celui qui laissait le moins de trace, qui ne décidait rien et ne compromettait personne. » (1) Aussi l'accepta-t-il avec une entière docilité. Mais « le grand écrivain, (pi'on avait nommé à la tribune le dernier des (1, Le j:ère Lacordaire, par M. Je .Montalembert, page 55.
Pères de l'Eglise, le docteur éloquent et célèbre , le prêtre vieilli et couronné depuis vingt ans par l'admiration et la confiance du monde catholique, regimbait de toutes ses forces contre le bon sens et contre l'évidence, en même temps que contre son devoir de fidèle et de prêtre. Loin d'écouter la voix respectueuse et tendre, mais ferme et franche de Lacordaire, il se livi'ait inconsidérément à son humeur ; il s'enfonçait de plus en plus dans une aigre dissonnance avec tout son passé, avec tout ce qui devait le retenir et l'éclurer. Il ne prêtait l'oreille qu'à deux ou trois détracteurs clandestins de l'autorité pontificale; il rêvait déjà les alliances contre-nature qui l'ont perdu. De tristes chimères commençaient dès lors à remplacer la foi dans son âme. » (i). Lacordaire lui posa résolument cette alternative :
« Ou bien il fallait ne pas venir, ou bien il faut nous soumettre et nous taire. » L'abbé de la Mennais refusa de l'accepter; il répondit: « Je veux hâter et provoquer une décision immédiate^ et je veux l'attendre à Rome; après quoi j'aviserai. >^
Lacordaire n'insista plus. Disposé, pour son compte, à ne point continuer une publication que Rome n'approuvait pas, il se disposa à partir et quitta l'Italie quelques jours après. Il essaya en vain d'emmener avec lui M. de Montalembert. M. de Montalembert était un des disciples chéris du maître; son entrée dans le monde s'était pour ainsi dire faite sous les auspices de M. de la Mennais ; il était attaché à ses doctrines; son génie le fascinait ; il persista donc à rester, malgré lès pressantes sollicitations de son ami. Mais, pendant que l'ancien directeur de VAvenir se renfermait au couvent des Théatins, il paiiit pour Naples, voyageant en véritable artiste , observant tout ce qui s'offrait de remarquable à ses regards avec une avide curiosité, interrogeant le
(1) /. ' pire Lacordaire, par M. de Montalembert, p. 55 et 56.
passé dans Ie< nionuinents qu'il trouvait sur son chemin, et enrichissant à cliaque pas sa mémoire de ces connaissances nombreuses et variées qui en ont fait l'un des hommes les plus érudits de notre temps.
Au mois (le juillet, il vint rejoindre M. de la Mennais. Celui-ci, fatigué d'attendre, annonce publiquement qu'il va reprendre V Avenir, et quitte l'Italie suivi de son fidèle disciple. Lacordaire l'apprend, et, désirant se soustraire à d'importunes sollicitations, il prend le parti de se retirer en Allemagne , dans une retraite studieuse. Il venait d'arriver à Munich et était à peine installé dans son hôtel que la porte de sa chambre s'ouvrit et que M. de Montalembert se trouva devant lui. M. de Montalembert était en Allemagne depuis quelques jours, et il avait apiiris la présence de son ami par la voie des journaux. Après de courtes explications, ils se rendirent tous deux chez M. de la Mennais. L'entievue fut glaciale. Cependant l'éloquence persuasive et affectueuse de SCS deux jeunes disciples obtint de l'ancien directeur de r,lr<')i/r des promesses de soumission. Le lendemain, les trois écrivains assistèrent à un banquet qui leur était offert par les littérateurs et les artistes les plus distingués de la ville. Ce fut pendant ce banquet qu'ils recurent la fameuse encyclique du 15 août 1832. La Providence semblait avoir voulu les réunir, [)0ur qu'ils pussent recevoir en même temps leur condamnation. Le Saint-Père, du reste, en réprouvant plusieurs des doctrines de V Avenir, se montrait plein d'égards pour les rédacteurs de ce journal. 11 évitait d'indiquer les écrits d'où l'on avait tiré les principes condamnés et ne nommait aucun de leurs auteurs. Le cardinal Pacca avait, en outre, accompagné l'encyclique d'une lettre, où il exposait avec une aflectueuse froncbise les points principaux qui avaient déplu davantage au Pape et dans laquelle il rappelait, avec une grande douceui-, au fondateur de
fondateur de V Avenir et à ses jeunes collègues, la promesse qu'ils avaient faite et publiée, de vouloir imiter, selon le précepte du Sauveur, l'humhle docilité des petits enfants, par une ^soumission sans réserve au vicaire de Jésus-Christ. Tout concourait donc à adoucir le coup qui les frappait. « Nous ne devons pas hésiter à nous soumettre,' ))~ dit la Mennais à ses collaborateurs; et, rentré chez lui, il dressa immédiatement en quelques lignes courtes et précises un acte d'obéissance dont le Pape fut satisfait. » (1)
« Contents d'avoir combattu^pour l'affranchissement de l'Eglise et sa] réconciliation' avec le droit public,^ils traversèrent la France en ivaincus^ victorieux, iiattendant de l'avenir ce^que leur refusait l'ardeur. des partis. » (2) ^ [Cependant la^^'soumission"; n'était qu'apparente chez l'illustre fondateur de Y Avenir.^ La révolte bouillonnait dans son cœur, et il laissa échapper durant le voyage et à son retour en France des paroles qui accusaient en lui de sinistres projets.
Lacordaire le suivit à Chesnaie. « Dans ce lieu d'une mélancolie terne et sauvage, il découvrit bientôt l'illusion qu'il s'était faite en se figurant que l'abbé de la j\Iennais se résignait à sa défaite et saurait en profiter pour servir l'Eglise et sa propre gloire. » (3) Dès lors il prévit le naufrage où allait s'abimer ce puissant génie. Voulant s'y soustraire lui-même, il prit le parti de se séparer de celui qu'il avait longtemps regardé comme son maître. Il le quitta en effet brusquement, en laissant une lettre pour l'instruire des motifs qui l'obligeaient à s'éloigner. — il décembre 1832.
(1-2-3) Le père Lacordaire, par Jl. de Monialenibert.
CHAPITUK VIII.
M. de Montalemliert prend part à la régénération de l'école des arts du rnoyen-àge. — Le Vanchdismv en France. — Le palais des Papes àAviynon. — La vieille cathédrale. Symbolisme d>:s monuments religieux.
1 Ha3.
Quant à. M. (le Montalenibert, il cherciia dans l'étude une diversion à toutes les émotions pénibles qu'il venait d'éprouver, et l'un des premiers fruits de ses travaux fut la publication, dans la Revue des deux Mondes, d'un Fessai sur le Va)idalisme en France, en forme de lettre adressée à M. Victor Hugo.
M. Victor Hujjio, pai- la publication de Notre-Dame de Paris, avait donné le signal de la révolution qui allait s'opérer dans l'arcliitecture. Les deux chapitres intitulés, Notre-Dame et Paris vu à vol d'oiseau, étaient les manifestes d'un goût nouveau et le commencement d'une ré^ni'nération de l'école des arts du moyen-âge à laquelle allaient travailler des écrivains et des artistes venus de camps diflérents. Parmi ceux qui représentèrent les catholiques, aucun n'y mit plus d'ardeur, plus d'intelligence, et plus d'amour que M. de Montalembert. Dès ses jeunes années, il avait étudié avec prédilection les ruines du passé, et plusieurs fois il s'était indigné à la vue des
ravages qu'avaient exercés et qu'exerçaient encore les Vandaleii d'un noiiveau genre qui couvraient le sol de la France. Sa lettre à M. Victor Hugo est une invective «éloquente contre la brutalité sacrilège des démolisseurs et des badigeonneurs et il est beau de voir avec quel superbe dédain, quelle indignation méprisante il y signale leurs déprédations quotidiennes.
« Le Vandalisme, s'écrie-t-il , règne seul et
sans frein. Après avoir passé deux siècles et puis trente ans à déshonorer par d'impures et grotesques additions nos vieux monuments, le voilà qui reprend ses allures terroristes et qui se vautre dans la destruction. On dirait qu'il prévoit sa déchéance prochaine, tant il se hâte de renverser tout ce qui tombe sous son ignoble main. On tremble à la seule pensée de ce que chaque jour il mine, balaye ou défigure. Le vieux sol de la patrie, surchargé comme il l'était des créations les plus merveilleuses de l'imagination et de la foi, devient chaque jour plus nu, plus uniforme, plus pelé. On n'épargne rien : la hache dévastatrice atteint également les forêts et les églises, les châteaux et les hôtels de ville; on dirait une terre conquise d'où les envahisseurs barbares veulent eiTacer jusqu'aux dernières traces des générations qui l'ont habitée. On dirait qu'ils veulent se persuader que le monde est né d'hier, et qu'il doit finir demain, tant ils ont hâte d'anéantir tout ce qui semble dépasser une vie d'homme. On ne sait pas même respecter les ruines qu'on a faites, et tandis qu'on cite en Angleterre des seigneurs qui dépensent, chaque année, un revenu considérable pour préserver celles qui se trouvent sur leur domaine; tandis qu'en Allemagne les populations choisissent les décombres des vieux châteaux pour y tenir leurs assemblées libérales, comme pour mettre leur liberté renaissante sous la protection des anciens jours; chez nous, nous ne laissons pas même le temps
uccoiQplir son œuvie, nous refusons à la nature son deuil de mère. Car la nature, toujours doute et aimante, l'est surtout envers les ruines que l'homme a faites; elle semble se plaire à les orner de ses plus belles parures, comme pour les consoler de leur abandon et de leur nudité. Et nous, nous leur arrachons leur linceul de verdure, leur couronne de fleurs ; nous violons ces tombeaux des siècles passés. L'ancien seigneur les met à l'encan et les vend au jilus ollVant ; le nouveau bourgeois les achète, et s'il ne daigne pas leur donner une place dans ses constructions nouvelles, il les recrépit et les enjolive sur place. Tous deux se coalisent pour déshonorer ces vieilles pierres. « (1)
Et M. de Montalembert parcourt la France, et s'arrètant avec tristesse près des nobles débris qu'il rencontre, il met à les décriie une véritable complaisance, un véritable amour. Il en saisit les beautés de détail avec une rare perspicacité et les expressions avec lesquelles il les révèle sont saisissantes et pleines de justesse. Il excelle à les relever par une allusion piquante, par une comparaison remplie de vérité et d'à-propos. Nous n'en citerons qu'un exemple.
«. A Avignon, la ville papale, la ville aux mille clochers, la ville sonnante , comme l'appelait Rabelais, on voyait d'innombrables monuments de rinflnence du Sainl-Siége sur l'art, dans un temps où l'art était exclusivement catholique, à la différence de Rome où, par une anomalie déplorable, aucun édifice remarquable ne porte l'empreinte des siècles où la foi faisait surgir sur tout le sol chrétien ces merveilles d'architecture dont le christianisme seul avait inventé les formes et les détails profondément symboliques. De tous ces monuments, le plus
(1) Du VdHflnliime en France, par M. de .Monlalemberl, t. VI, page 13.
rare était à coup sûr le palais des Papes, habité par tous les Pontifes qui vécurent au xiv« siècle en France. Je ne pense pas qu'il existe en Europe un débris plus vaste, plus complet et plus imposant de l'architecture civile ou féodale du moyen-àge. Le voyageur, qui, arrivant du Rhône, aperçoit de loin, sur son rocher, ce groupe de tours, liées entre elles par de colossales arcades, à côté de l'illustre cathédrale, est saisi de respect. Je n'ai vu nulle part l'ogive jetée avec plus de hardiesse. On dirait les gerbes d'un feu d'artifice lancées en l'air et retenues, avant de tomber, par une main toute puissante. On ne saurait concevoir un ensemble plus beau dans sa simplicité, plus grandiose dans sa conception. C'est bien la papauté tout entière, debout, sublime, immortelle, étendant son ombre majestueuse sur le fleuve des nations qui roule à ses pieds. » (1)
« Eh bien! continue avec amertume le jeune écrivain, ce palais n'a pas trouvé grâce devant les royaux protecteurs de l'art en France. L'œuvre de destruction a été commencée par Louis XIV ; après qu'il eut confisqué le comtat Venaissin sur son légitime possesseur, il fit abattre la grande tour du palais pontifical, qui dominait les fortifications récentes de Villeneuve d'Avignon. La révolution en fit une prison, et une prison douloureusement célèbre par le massacre de la Glacière. L'empire ne paraît avoir rien fait pour l'entretenir. La Restauration a systématisé sa ruine. Certes, ce palais unique avait bien autrement le droit d'être classé parmi les châteaux royaux que les lourdes masures de Bordeaux ou de Strasbourg; certes, le roi de France ne pouvait choisir dans toute l'étendue de son royaume un lieu plus propice à sa vieille majesté, au milieu de ces populations méridionales qui avaient encore foi en elle. Mais point. En 1820, il fut
(1)2)1* Vandalisme en France, par M. de Montaleraberl, t. VI, page 21.
converti en rascrn»^ ot en nia^sin, sans préjudicp toutofois des droits de la justice criminelle, qui y a conservé sa prison. Aujourd'hui tout est consommé; il ne reste plus une seule de ces salles immenses dont les rivales n'existent certainement pas au Vatican. Chacune d'elles a été divi.<?ée en trois éU\fres, partag:ée par de nomhreuses cloisons; c'est à peine si, en suivant d'étap;e en étage les fûts des gigantesques colonnes qui supportaient les voûtes ogives, on peut reconstruire par la pensée ces enceintes majestueuses et sacrées où trônait naguère la pensée religieuse et sociale de la chrétienté. L'extérieur de l'admirable façade occidentale a été jusqu'à présent respecté, mais voilà tout : une grande moitié de l'immense édifice a été déjà livrée aux démolisseurs; dans tout ce qui reste, ses colossales ogives ont été remplacées par trois séries de petites fenêtres carrées, correspondantes aux trois étages de chambrées dont je viens de parler : le tout badigeonné proprement et dans le dernier goût. Dans une des tours, de merveilleuses fresques, qui en couvraient la voûte, ne sont plus visibles qu'à travers les trous du plancher, l'escalier et les corridors de communication ayant été démolis. D'autres, éparses dans les salles, sont livrées aux dégradations des soldats, aux larcins des touristes anglais et autres. Le gouvernement actuel, pour ne pas rester en faute à l'égard de ses prédécesseurs, vient d'arrêter la dérncjlition des arcades de la partie orientale pour faire une belle cour d'exercice. En .somme, l'art et l'hi-stoire ont de moins un monument unique, et les gouvernements tutélaires une tache de plus.
Notez qu'il n'y aucune excuse, aucun prétexte pour celle froide barbarie. 11 n'y a pas une de ces pierres pontificales qui ne soit blanche, solide, adhérente aux autres, comme si elle avait été posée hier; elles ont essuyé cinq cents hivers comme un jour; le temps s'est incliné devant elles et a passé outre. Il a fallu que la chétiv
main des pouvoirs modei'nes vînt tout exprès souiller et vexer cette grande chose. »
Mais les monuments qui attirent surtout les regards du jeune artiste catholique sont les monuments religieux. A la place des antiques cathédrales on élevait à cette époque, des temples, véritables « granges blanchâtres où l'on abdiquait soigneusement toutes les traditions de l'art, au profit d'un paganisme bâtard. » Or, c'était M. de Montalembert qui, les signalant avec une amère dérision, s'était écrié :
« C'est la vieille cathédrale que nous voulons, afin qu'elle nous soit chère et sacrée comme toi, ô sainte religion de nos pères dont elle est l'image fidèle et la vivante histoire ! Comme toi elle a dû subir les injures du temps, et les injures bien plus cruelles des hommes; mais comme toi elle lève encore son front cicatrisé, toujours ouvrant un large asile à la souffrante humamté,toujours prête à porter le frêle drapeau que des mains mortelles lui imposent, prête à le porter et à lui survivre. Gomme à toi des ennemis furieux et aveugles sont venus lui prodiguer l'outrage et la destruction; comme toi, de maladroits amis, des protecteurs incrédules et perfides, l'ont souillée de leurs chétifs enjolivements, de leurs dégradantes restaurations; mais, comme toi aussi, elle leur survit, et le vent qui a emporté leurs cendres n"a fait que noircir ses piliers. Gomme toi délaissée, oubliée, méconnue, elle n'en est pas moins comme toujours grande et belle, toujours chérie et adorée de nos cœurs. Oh ! mieux vaut une heure sous ses voûtes nues et lugubres qu'un siècle dans les modernes tabernacles des hommes; mieux vaut une larme, une prière à l'ombre de ses vieilles colonnes, que toutes les joies et tous les triomphes des mortels... >,
On ne doit donc pas être étonné des pressants appels
qu'il fait à ses coreli'iionnaires contre les (léinolisseuis. Du reste, si le vandalisme doit être abhorré de tous les hommes éclairés, à quelque condition, à quelque religion ([u'ils appartiennent, doit-il Tétre, à plus forte raison, par les cjitholiques, quand il s'agit des églises, des chapelles et des monastères. Les monuments anciens ne sont pas pour lui des livres fermés; ils étalent dans leurs pages de pierre des ti'ésors de piété et de foi.
« C'est là que se dresse encore devant nous la vie tout entière de nos aïeux, cette vie si dominée par la religion, si absorbée en elle. C'est là que renaît leur imn. 'nation si riche et si intarissable, mais en même temps si réglée et si épurée par la foi, leur patience, leur activité, leur résignation, leur désintéressement ; tout cela est là devant nous, leurs tièdes et faibles descendants, comme une pétrification de leur existence si exclusivement chrétienne. C'est là que pas une de ces formes si gracieuses, pas une de ces pierres si fantastiquement brodées, pas iw. de ces ornements qu'on appelle capricieux, n'est pour nous sans un sens profond, une poésie intime, une religion voilée. C'est qu'il nous est permis et presque commandé de voir dans cette croix allongée, que reproduit le plan de toutes les églises anciennes la croix sur laquelle mourut le Sauveur; dans cette triplicité perpétuelle de portails, de nefs et d'autels, un symbole de la trinité divine ; dans la mystérieuse obscurité des bas-côtés, un asile offert à la confusion du repentir, à la souffrance solitaire ; dans ces vitraux qui interceptent en les lenipérant les rayons du jour, une image des saintes pensées qui peuvent seules intercepter et adoucir les ennuis trop perçants de la vie ; dans l'éclatante lumière concentrée sur le sanctuaire, une lueur de la gloire céleste ; dans le jubé, un voile abaissé entre notre faiblesse et la majesté d'un sacrifice où la victime est un Dieu. L'orgue, n'est-ce pas la double
voix de rhiimainté, le cri glorieux de son enthousiasme mêlé au cri plaintif de sa misère ? Ces roses éclatantes de mille couleurs, cette vie végétale, ces feuilles de vigne, de chou, de lierre, moulées avec tant de finesse, n'indiquent-elles pas une sanctification de la nature, de la nature humble et populaire, par la foi ? Dans cette exclusion générale des lignes horizontales et parallèles à la terre, dans le mouvement unanime et altier de toutes ces pierres vers le ciel, n'y a-t-il pas une sorte d'abdication de la servitude matérielle et un élancement de l'àme affranchie vers son Créateur? Enfin, la vieille église tout entière, qu'est-elle si ce n'est un lieu sacré par ce qu'il y a de plus pur et de plus profond dans le cœur de vingt générations , sacré par des émotions , des larmes, des prières sans nombre, toutes concentrées comme un parfum sous ces voûtes séculaires, toutes montant vers Dieu avec la colonne, toutes s'inclinant devant lui avec l'ogive, dans un commun amour et une commune espérance ?
» Fils du vieux catholicisme, s'écrie en terminant l'ardent défenseur de nos vieilles cathédrales et s' adressant à celui qui le premier en France s'en était constitué le champion, fils du vieux catholicisme, nous sommes là au milieu de nos titres de noblesse ; en être amoureux et fiers, c'est notre droit ; les défendre à outrance, c'est notre devoir. Voilà pourquoi nous demandons à répéter, au nom du culte antique, comme vous au nom de l'art et de la patrie, ce cri d'indignation et de honte qu'arrachait aux Papes des grands siècles la dévastation de l'Italie : Expulsons les barbares ! » (4)
(1) Du Vandalisme en France, article inséré dans la Revue des deux 3Iondes du !«» Mars 1833.