Résumé de l'histoire d'Auverrj'ne, ])ar un Auvergual
ce donc que la souffrance dans nos campagnes sous un Louis XV et lorsque le seigneur n'était pas charitable comme M. de Montyon? C'est Massillon qui nous le dit : « Les nègres de nos colonies sont infiniment plus heureux que nos paysans, car en travaillant ils sont nourris, au lieu que les paysans les plus laborieux ne peuvent avec le travail le plus dur avoir du pain pour eux et leur famille. »
M. de Montyon ne ferme pas l'oreille aux prières de Farain, et voici la liste de ses charités : A François Patron, qui a neuf enfants, 6 livres; à J.-B. Fauvet, qui en a six également, 6 livres. Denis Patron, qui n'a que quatre enfants, obtient 4 livres seulement. Pierre Parain, frère du régisseur, ne trouve pas, dans cette qualité, un accroissement en sa faveur de la générosité de M. de Montyon, Il a six enfants et reçoit 6 francs. En résumé c'est 1 livre par tète d'enfant que donne M. de Montyon, et le total forme la somme de 22 livres , ainsi que prend la peine de nous en informer Parain.
Sans doute, le total paraît peu élevé; mais le paysan n'était nullement habitué aux bienfaits. Souffrir, c'est le rôle de « Jacques Bonhomme» . La misère, c'est pour lui comme la grêle, la
84 M. Dli MONTYON
pluie, la neige : il faut raccepter. Cependant, depuis la seconde moitié du xviii^ siècle, on commençait à ressentir une certaine compassion pour les souffrances du peuple. Les membres de la haute aristocratie étaient imbus pour la plupart de maximes humanitaires. Il était de bon ton d'avoir un cœur sensible, une âme tendre. Les actes, il est vrai, n'étaient pas à la hauteur des bonnes intentions. On jouait , à Trianon, un peu trop à la bergère ; mais le roi Louis XYI, les ducs d'Harcourt, de Larochefoucauld. M. de Turgot et bien d'autres abritaient, sous le nom nouveau de philanthropie, la vieille charité chrétienne. M. de Montyon est peutêtre le type le plus achevé du philanthrope. Sans doute, il n'a pas ces grands élans de pitié qui font que l'on se dépouille pour son prochain. Sa générosité est parcimonieuse, mais elle est réelle. S'il m'était permis d'emprunter un de ses termes au langage scientifique, je dirais que c'est la générosité et la parcimonie, combinées ensemble, qui ont produit ces nombreuses fondations qui portent le nom vénéré de M. de Montyon. Mais revenons à la correspondance échangée entre M. de Montyon et Para in.
18 mai 1789. — Avec le mois de mai, le beau temps semble vouloir revenir, et avec le beau temps les espérances des cultivateurs ; aussi M. de Montyon mande-t-il à Parain : « Tâchez d'avoir de l'argent à me remettre pour le mois de juin. »
22 mai 1789. — Parain fait passer à Monseigneur la somme de 1200 livres; mais, au risque d'être encore traité d'inepte par Monseigneur, il le prie de lui renvoyer le sac, car il n'en a pas d'autre, et il ajoute : « Si Monseigneur juge à propos de donner quelque chose au porteur, c'est un honnête homme , obligeant et chargé de famille. » Décidément, Parain sollicite constamment pour les autres la charité de son seigneur. En marge de la lettre de Parain, M. de Montyon écrit: « Donné. » Mais qu'a-t-il donné? Un simple chiffre aurait suffi pour nous permettre de répondre au reproche de parcimonie quelquefois adressé à M. de Montyon; ce chiffre manque. Passons.
27 mai 1789. — Longue lettre d'affaires qui témoigne du soin minutieux que M. de Montyon apportait dans l'administration de ses pro-
priétés : « Combion ai-je de foin clans mes greniers, et de quelles récoltes ? Combien en ai-je récolté l'année dernière ? combien en ai-je gardé ? A quelle somme estimez-vous que pourra monter la prochaine adjudication? Mettez bien tout en ordre. Je ne sais si je pourrai aller à Montyon pour le 7 juin. » Il est j)robable que M. de Montyon ne put se rendre à son château le dimanche de la Trinité, qui tombait cette année le 7 juin.
[A juin 1789. — Parain écrit : « J'ai reçu tous les papiers que Monseigneur m'a fait passer ; je ferai en sorte de ne rien négliger pour son service, ni môme pour ses intérêts, quoi qu'il en soit. » La dernière partie de cette phrase indisposa M. de Montyon.
17 juin 1789. — M. de Montyon, d'un ton quelque peu dur, dit à Parain : « Votre style est mauvais, et vous répondez mal ». Mais il se radoucit presque aussitôt et ajoute ; « Mandez-moi des nouvelles de votre mère, et soyez sûr de l'intérêt que je prends à vous. »
25 juin 1789. — Parain reçoit la note suivante, tout entière de la main de M. de Mon-
tyon. « Pressé. Parain demandera à Platteaux, ou pluLùt à sa femme, réponse sur un jeune homme de dix-huit ans, propre au service, neveu de la femme Platteaux ; il demeure à Meaux. Biédain a écrit plusieurs fois pour savoir sa taille, son âge, et avoir de son écriture. »
29 juin 1789. — Parain répond : « Platteaux me charge de f^ure réponse à Monseigneur que son neveu est à Paris, et quïl doit être de retour sous peu de jours , et qu'il fera le détail à Monseigneur de la personne de son neveu, qui est le fils du frère de Platteaux , âgé de dix- sept ans, taille de 5 pieds 3 pouces, assez bel homme. Et il enverra de son écriture à Monseigneur dès qu'il sera de retour à Meaux ; il doit se r.endre à Montyon chez Platteaux. »
{"'juillet 1789. — M. de Montyon trouve que la réponse s'est fait trop attendre ; il écrit à Parain : « Il fallait faire réponse plus tôt. Il était bien plus simple de me mander s'il est à Paris ; je l'aurais envoyé chercher et je l'aurais vu. Demandez-le au plus tôt à Platteaux. Qu'il aille à Meaux et me fasse réponse promptement; j'enverrai chercher son neveu et le verrai. » Evi-
88 M. DE JIONTYON
(lemment, le magistral a riiabitude (rêtrc promptement obéi, et Parain sait qu'il n'y a pas à répliquer. Il ne cherche même pas à se justifier par les lenteurs qui , à cette époque , étaient habituelles à la poste ; et il reprend sa correspondance. Il entretient son maître des menaces qu'il est obligé de faire aux adjudicataires des bois de Monseigneur pour leur faire enlever leurs marchandises. Il les fera saisir. Puis il reprend cette fameuse question des foins, qui semble causer une si constante préoccupation à M. de Montyon : « Il reste dans les greniers à foin de monseigneur.... 776 bottes de foin de la récolte de 1788, excellent foin qu'il faut garder pour la consommation de vos chevaux, du poids de 18 à 20 hvres, nouveau bottelé sur le pré. Je demande à Monseigneur combien cette année il désire en faire réserver de grosses bottes de 18 à 20 livres pesant, ainsi que les ordres pour l'exploitation du reste. »
31 juillet 1780. — Lettre assez curieuse , adressée à Parain par M. Biédain, le secrétaire de M. de Montyon.
« Monsieur , je vous préviens que M. de Montyon ne retournera pas à Montyon aussitôt
qu'il vous l'avait fait espérer, obligé de faire un voyage assez long pour cause de santé et dont il n'est pas lui-même assuré du retour. En conséquence , les chevaux lui devenant inutiles à Paris, il s'est décidé de les envoyer à la campagne. J'envoie ce matin, 31 juillet, le postillon avec quatre chevaux coucher à Montyon ; je vous prie., monsieur, de lui régler la nourriture de ses chevaux ; c'est un bon sujet, qui les soigne bien et très utile dans une écurie ; le grand attachement qu'il a pour l'entretien des chevaux dont il est chargé pourrait l'obliger à vous engager de lui donner du foin pour leur donner. Gomme ils ne feront aucun travail pendant leur séjour à la campagne, voici les ordres de M. de Montyon pour leur nourriture : Point de foin, trois quarts d'avoine par jour par cheval, une botte et demie de paille de 20 livres la botte, par jour, par cheval. M. de Montyon m'a chargé de vous prévenir que M. et Mme de Chambry pourraient bien aller passer quelques jours à Montyon. Il vous recommande d'avoir pour eux les mêmes attentions comme pour luimême, et leur donner en général tout ce qui pourra leur être utile et nécessaire.
« J'ai fait remettre à M. Ghatehn 60 livres de
la part de Mme deFourqueux ;j'en attendais le reçu, je ne l'ai pas reçu ; je vous prie de lui en rafraîchir la mémoire, je vous serai bien obligé. « J'ai l'honneur d'être, monsieur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur.
« BlÉDAIX. »
25 août 1789. — « Dimanche dernier 23 de ce mois d'août, écrit Parain, il a été publié au prône de la messe paroissiale un édit ou déclaration contenant 19 articles, entre autres la suppression des justices des seigneurs; un autre article, la destruction du gibier, la permission de chasser ; mais je ne puis rendre compte de la forme de cet article , n'ayant pu bien l'entendre ; depuis ce temps^ j'ai voulu le faire acheter, mais jusqu'à ce moment on ne le vend pas. Je ferai en sorte de pouvoir savoir, pour rendre compte de ce qui concerne la seigneurie de ce lieu. Avant cette publication et depuis, plusieurs personnes de ce lieu et autres se sont arrogé le droit de chasser par eux-mêmes sur la terre, de sorte que le garde ne sait à quoi s'en tenir, n'ayant pu avoir l'édit ou ordonnance pour savoir quel parti prendre pour faire son
devoir, tant du côté du gouvernement, auquel il doit obéir, aussi qu'aux intérêts de son maître, qu'il est obligé de veiller pour le bon ordre. Sitôt que nous pourrons avoir ces ordres, nous ferons en sorte de nous y conformer; mais tout ce que je pense, c'est qu'il en résultera de grands malheurs, si tout le monde a le droit de port d'armes. Il me semble avoir entendu qu'il serait permis à l'avenir de faire le remboursement des cens et rentes dus aux seigneurs, mais je ne puis l'assurer. » Tout ceci est bien grave. Que répond M. de Montyon? Sa réponse est des plus laconiques. En ce qui concerne la suppression des justices seigneuriales : « J'ai écrit à ce sujet; mon intention est et doit être de me conformer à tout ce qui sera ordonné. » Pour ce qui est de la permission de chasser accordée à tous : « 11 faut se conformer à ce qui est arrêté. Dites à Platteaux, garde, de ne rien faire jusqu'à nouvel avis ; beaucoup de modération ; empêcher d'abord qu'on n'entre dans le parc. » Puis viennent en forme de postscriptum ces mots : « Mandez à Biédain quels sont les chasseurs. » Ainsi, pas un regret pour le passé, pas une plainte sur le présent, mais l'avenir réservé. M. de Montvon est là tout
entier. Quand il connaîtra les noms de ceux qui chassent sur ses terres, il les poursuivra si les circonstances le permettent. D'ailleurs pourquoi récriminer? MM. d'Aiguillon et de Noailles sont de meilleure maison que lui, et cependant ils ont, au nom de la noblesse entière, déclaré qu'ils étaient heureux de posséder des privilèges, afin de pouvoir en faire le sacrifice. Cette fièvre de générosité ne s'empara pas au même degré de M, de Montyon. Il accepte les faits accomplis, voilà tout. Juriste, il sait que le droit de justice est devenu une anomalie; il sait aussi que ce droit est dans bien des cas plus onéreux que productif pour le seigneur. L'abolition des dîmes n'a rien non plus qui le puisse mécontenter, car ce qu'il ne perçoit pas d'un côté il ne le payera pas de l'autre. S'il perd comme seigneur de village, il gagne par rapport aux immeubles qu'il tient en roture et qui devaient le cens. Eternel système des compensations , dont l'esprit juste de M. de Montyon devait comprendre toute la valeur.
25 août 1789. — Après quelques mots échangés sur la conduite à observer en présence des grands changements survenus dans l'ordre
social, M. de Montyon écrit : « Ju vous ai déjà mandé de vendre deux de mes chevaux , à quelque prix que ce soit : c'est la grosse jument de Paris, et la petite jument pied blanc; les vendre à Meaux au premier marché, à quelque prix que ce soit ; je ne veux pas qu'on les nourrisse davantage; à mon retour, j'en trouverai d'autres à acheter. Je ne garde que la grande jument de brancard et le cheval ; qu'on les occupe à quelque charriage, et qu'on ne leur donne que ce que j'ai réglé : deux boisseaux d'avoine et une botte de paille chacun. »
17 novembre 1789. — L'économie a toujours été pour M. de Montyon une préoccupation constante. Il paraît même qu'il ne tenait pas ses fermes en bon état d'entretien . Biédain écrit à Parain : « J'ai fait part à M. de Montyon des réclamations de ses fermiers, en lui observant que les réparations étaient pressées. Je lui ai encore écrit de nouveau pour qu'il prenne un parti. Il paraît ne pas être disposé dans ce moment-ci à faire aucune dépense. Il dit qu'il faut attendre un temps plus calme et plus tranquille. »
Ce temps plus calme et plus tranquille était
encore bien loin. Peut-être M. de Montyon se montrait-il sagement prévoyant en refusant absolument toute dépense. Il avait entendu Mirabeau soutenir qu'il n'y avait que trois moyens d'exister en société : voler, mendier et être salarié. Gomme aucun de ces trois moyens ne lui convenait, il en chercha un autre, et il le trouva dans l'économie. Les événements ne lui donnèrent que trop raison. Combien de fois ne dut-il pas, en exil, alors que ses terres avaient été confisquées, se féliciter d'avoir résisté aux demandes de réparations que lui adressaient ses fermiers.
Arrivons à l'année 1792.
Esprit très sage, très modéré et très avisé, M. de Montyon ne fit point, comme bon nombre de ses amis : il n'émigra pas dès la première heure par genre, parce que c'était la mode.
Dans les nombreuses recherches que j'ai faites aux archives nationales et départementales pour retrouver les papiers de M. de Montyon, il m'est souvent arrivé de parcourir des correspondances d'émigrés saisies en France. Ces correspondances attestent presque toujours un grand désir de se conformer au bon ton, et
le bon t(3ii voulait qu'on émigrât. Ainsi une emme d'esprit, à en juger par ses lettres, écrivait à son mari resté en France ' :
« 11 février 1792. — Voici les événements qui se dessinent, mon cher ami; j'espère que lu vas t'occuper de ton retour à Mons.
« Tu penses trop bien pour désirer rester en France pendant ces moments si orageux ; si tu ne revenais pas, ta conduite serait blâmée.
« 18 février 1792. — On vient sans cesse me demander quand tu reviens. Ennuyée de répondre toujours : « Très incessamment, » je te fais partir depuis quelques jours pour Coblentz, pour aller reprendre ton rang dans les mousquetaires.
« Si cependant tu restes en France, que veuxtu donc que je devienne? Je ne puis supporter de t'entendre condamner, quoique, dans le fond de mon âme , je ne t'a[)prouvcrai pas plus qu'eux, si, en ce moment, tu ne viens pas unir ton sort à celui de tes amis. »
1. Archives natiouales, émigrés condamnes, papier? séquestrés, t. 777-778.
96 M. DE MONTVON
M. de Montyon ne quitta la patrie qu'à la dernière heure, alors qu'il y avait danger à y rester. Homme de très bonne compagnie, il se souciait peu des médisances que son séjour prolongé en France pouvait faire naître. Qu'on le traitât de jacobin à Londres ou à Coblentz, peu lui importait; il savait bien que la fièvre de l'épuration tenait le parti royaliste tout comme la fièvre de la suspicion le parti républicain. 11 n'était pas sans ignorer qu'à l'hôtel des Trois- Gouronnes les émigrés, arrivés la veille, accueillaient fort mal ceux du jour, qui, à leur tour^ exerçaient leurs représailles sur ceux du lendemain ; mais il n'attachait qu'une importance médiocre à ces médisances, émanant de gens ■qui calculaient le dévouement à la cause royale par le plus ou moins d'empressement à sortir de France.
M. de Montyon reprochait aux émigrés de mettre leur frivolité habituelle jusque dans leur dévouement. Il s'étonnait plus qu'il ne s'indignait, quand il s'entendait reprocher son séjour prolongé en France comme une adhésion aux idées nouvelles. Peut-être, par la nature même de son esprit, avant tout modéré, se rapprochait-il de ces honnêtes gens, que les
royalistes purs croyaient flétrir, en les qualifiant de « monarchiens »; mais la politique, il faut en convenir, fut étrangère au séjour prolongé de M. de Montyôn en France. Il restait en France pour éviter la confiscation de ses biens et peut-être pour les accroître. Nous le voyons en effet, jusqu'au jour où il est forcé de franchir la frontière, acheter des propriétés et les payer en assignats ' . Ce fut là une des causes de l'augmentation de sa fortune; car l'indemnité qui lui fut allouée par le gouvernement de la Restauration dut avoir nécessairement pour base l'importance de ses propriétés au moment même où elles furent confisquées.
Loin de moi l'idée de confondre cet homme probe avec les spéculateurs de l'époque. Sans doute les femmes du meilleur monde, retirées à l'étranger, ne dédaignaient pas l'agiot, et quelque chose de pis encore, comme l'émission de faux assignats. J'ai lu de jolies lettres dont
1. Le :2 juin n!i3, e'esl-à-dire peu de jours avant d'être déclaré émigré, AL de Montj-on achetait par-devaut Pierre- Cliarles-Gabriel lîéville, notaire à Saint-Denis, par son mandataire, Vie, des pièces de terre pour une somme de 3040 livres quil payait en assignats. Il est qualifié de citoyen Auget Montyou-Chambry et indiqué comme demeurant à Paris. (Archives nationales ; Émifjrés, condamnés, papiers séquestrés, t. 4,1,2).
les aimables signalaires seraient aujourd'hui passibles de la cour d'assises.
Mais, si M. de Montyon augmenta singulièrement sa fortune pendant cette époque troublée, c'est à son habileté et peut-être plus encore à son économie qu'il en est redevable. Parcimonieux à l'excès, nous l'avons vu exiger le loyer de ses fermes avec une grande ponctualité. Nous avons également signalé avec quelle fermeté il refusait les réparations sollicitées par ses fermiers. Il touchait ses revenus, les capitalisait et faisait passer ses capitaux à l'étranger.
Pendant la partie de la période révolutionnaire où il resta en France, M. de Montyon ne fixa sa résidence ni à Montyon ni à Paris, mais il alla habiter Verny, dans le pays de Gex, c'està-dire à proximité de la frontière de Suisse. De là il continua à administrer ses biens. L'endroit, il faut en convenir, était bien choisi ; d'une part, M. de Montyon échappait aux lois appliquées aux émigrés; d'autre part, il pouvait, à la moindre alerte^ se mettre hors de danger en franchissant la frontière. C'est donc de Verny que nous allons le voir reprendre sa correspondance avec Parain :
8 août 1792. — « J'ai reçu votre Icltrc du 24 juillet, et depuis M. de Cliènevières m'a mandé que vous lui aviez porté les 8000 livres que vous lui aviez marquées. Il ne fallait pas m'envoyer un si grand papier, à cause des frais de port de lettre. Mandez-moi ce que me doit Martin Uouchet, le maire; envoyez-moi le compte de ce qu'il me doit. Dites au garde général champêtre que, s'il fait des rapports des délits commis sur mes terres, je le récompenserai. Voyez à me faire rendre justice à Montyon ; si la municipalité ne veut pas me rendre justice, mandez-moi s'il faut se pourvoir et quels sont les officiers du tribunal ou du district où se portera l'appel. Voyez pourquoi je suis imposé dans une proportion si forte; demandez cette explication. Il est impossible que je me détermine à payer un impôt si exorbitant et si contraire aux décrets. Faute de quelque peine de votre part, vous m'exposez à des surcharges dont il est ensuite bien difficile de se défaire. »
8 août 1792. — « Vous ne m'avez pas envoyé l'acceptation de Damon, à cause des modifications que j'ai introduites; faites-lui observer que, s'il ne donne pas son acceptation, moi et
les miens nous pourrons revenir plus tard sur le bail, puisqu'il ne sera pas régulier. Vous ne me mandez pas où en est la saisie contre Lefèvre ; dites qu'on saisisse les grains dans sa grange. »
8 septembre 1792. — « Je vous ai demandé de me donner un aperai de comparaison de l'impôt auquel sont assujetties mes terres et les autres terres des autres propriétaires; vous me mandez que cela est impossible. D'abord^ quand je vous le demande vous devez être persuadé que cela n'est pas impossible; je sais ce qui peut se faire. Quand je serai soumis à une somme excessive, il y aura bien de la peine à se faire diminuer, et il est de la plus grande importance de prendre des mesures pour n'être pas traité injustement. Vous faites des dissertations inutiles et n'exécutez pas; je vous ai écrit au sujet du bail du moulin, vous me l'envoyez, cela est fort cher et fort inutile ; je vous ai déjà mandé d'économiser ces volumes de i)apier. »
8 septembre 1792. — « Je suis inquiet de ce que vous me mandez que votre pied vous fait mal. Faites-y attention, et soyez persuadé de l'intérêt
que je prends à votre santé. Si c'est une foulure, il faut consulter un chirurgien rebouteur; il y en a un très habile à Paris; vous savez son nom et sa demeure, chez M. d'Ormesson, rue d'Orléans au Marais. Si c'est de la goutte, ce qu'indiquent la rougeur, l'enflure et la douleur, gardezvous bien d'y rien faire ; rien de plus dangereux. Croyez-moi sur cet article, comme sur tous les autres. »
12 septembre 1792. — « Je vois qu'il y a encore des difficultés à Meaux sur ma qualité de résidant en France. Il faut que l'affaire soit mal entendue ; car il ne peut y avoir de difficultés quand elle sera bien expliquée, et vous pourrez montrer cette lettre à qui vous voudrez. J'ai reçu seulement un certificat de résidence de la municipalité de Verny et du district de Gex qui atteste ma résidence dans les meilleures formes. J'ai trois de ces certificats à diverses époques, tous dans la forme la plus régulière. L'un de ces certificats est du 9 mai, un autre du 9 août, un autre du 7 de ce mois de septembre. Il ne peut y avoir de résidence mieux constatée. Tous ces certificats ont été envoyés à M. de Chènevières. Je vous ai déjà fait passer des copies
i02 M. DE MONTYON
certifiées de moi, avec offre do faire parvenir par M. de Gliènevières des copies autlientiqucs. Je sais bien qu'une copie de moi constitue non pas une pièce légale, mais elle indique l'existence de la pièce et met dans la nécessité de la constater, d'autant que celui qui attesterait une pièce qui n'existerait pas ferait un acte contraire aux lois et à la bonne foi (je ne crois pas que personne m'en pense capable). Mais une attestation, si l'on ne s'y rapporte pas, met au moins dans le cas de constater l'existence de la pièce. Il y a différence entre l'existence de la pièce et le rapport d'une expédition authentique. La première est un devoir à remplir, la deuxième est une formalité. Si une copie certiflée ne paraît pas suffisante dans cette forme, on l'apportera dans celle qui sera indiquée. De plus, il a été envoyé une expédition par-devant un notaire à Paris du certificat du 9 août, et il n'y a pas de loi ni de décret qui déclare qu'une expédition donnée par un notaire de Paris ne soit pas valable. 11 n"y a pas d'exemple d'une expédition fausse déclarée par un notaire de Paris, et il y aurait peine de mort. Il faut bien observer que ce n'est pas le notaire qui atteste la résidence, mais qui donne l'expédition du certificat de ré-
sidcnco déclaré par la municipalité, visé par lo directoire, signé, scellé par eux et qui est déposé pour minute entre les mains du notaire ; jamais une telle pièce n'a été rejetée ni suspectée. Je sais bien que les administrateurs du district ne visent pas les pièces pour en délivrer des expéditions; mais, d'après ces expéditions, on peut donner les ordres qu'exige la justice; bien plus encore, il a été envoyé à monsieur le procureur syndic du district de Meaux par M. de Ghènevières un certificat en original en date du 9 août de la municipalité de Yerny, avec la signature et le sceau de la municipalité et du Directoire. Si vous avez parlé à monsieur le procureur syndic, il vous l'aura dit. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir preuve plus complète. Montrez cette lettre à quiconque le voudra, et on sera convaincu. De plus, M. de Gliènevièrcs enverra encore des pièces, si l'on en désire ; je ne sais ce qu'on peut désirer de plus. »
Cette longue lettre clôt la série des lettres adressées par M. de Montyon à Parain. Il est à croire que, malgré l'habileté de ses explications, M. de Montyon ne put convaincre ceux qui gouvernaient alors la France. Ce qu'il y a de certain.
104 M. DE MONTYOX
c'est que par arrùlé du clépartemenl, en date du 15 février 1793, il fut déclaré émigré en même temps que M. d'Orvilliers, propriétaire à Montry; Louis de Rohan, évêque de Strasbourg; Delaborde , banquier propriétaire à Goupvray ; de Montperthuis, ex-colonel à Bussy-Saiut-Georges ; Christophe-Marie de Beaumont, ci-devant comte àPlessis-Placy; Dumetz, ex-président à la Chambre des comptes, propriétaire à Dammartin '.
S'il me fallait, comme on dit au palais, conclure sur les pièces de la correspondance échangée entre M. de Montyon et son régisseur Parain, mon opinion serait que M. de Montyon était un administrateur habile, avisé, prudent, économe à l'excès , homme d'ailleurs bienveillant, s'intéressant volontiers à ceux qui l'approchaient, voulant et sachant faire le bien. Ce portrait s'éloignerait peu en somme des éloges qu'on a l'habitude de lui décerner.
J'ai voulu recourir à une autre source de renseignements. J'ai interrogé à Montyon même la tradition. La tradition est restée presque muette.
1. Le 1.") fructidor an IV, Jean-Nicolas Chatelin et Eloi Denizot, charpentier à Montyon, se portent acquéreurs du château de .Montyon, quils achètent la somme de 34 317 francs. (Archives départementales de Seine-et-.Marne.)
Sans doute quelques anciens se souv(!naienl encore de M. de Montyon, mais sa ménioiro n'était point gravée dans leurs cœurs.
Yoici cependant une anecdote qui m'a été racontée par le représentant d'une des plus anciennes familles du pays. Cette anecdote, fort simple d'ailleurs , atteste une véritable bonhomie de la part de M. de Montyon.
C'était un matin, M. de Montyon respirait l'air à une fenêtre de son château, quand il aperçut une bande de gamins en train d'escalader le mur de son parc pour de là s'élancer vers un arbre où une grive avait posé son nid. Le plus hardi de la bande , le jeune Augustin Parain, montait à l'escalade; les autres, le nez en l'air, l'excitaient de la voix et du geste, quand M. de Montyon apparaît la canne levée. Les oiseaux effarouchés, pas les grives mai* bien les gamins , s'envolent. Keste Parain , monté sur l'arbre, qui, à la vue de la canne de son seigneur, montait, montait toujours. M. de Montyon fît les sommations d'usage. Le gamin n'était pas convaincu. M. de Montyon en arrive aux menaces; le gamin monta encore.
De guerre lasse, le châtelain fit des propositions d'accommodement.
M. de Montyon dut laisser sa canne au pied de l'arbre et se retirer à distance respectueuse. Le gamin, à ce prix, consentit à descendre, laissant les petits à leur mère \
L'historiette est gentille, elle est tout à fait dans le goût du xviii^ siècle et peint M. de Montyon, tel que nous nous le représentons volontiers; mais elle est isolée.
On parle peu de M. de Montyon dans le pays, me disait un vieillard - dont la mère avait été au service de Mme de Fourqueux, la sœur de M. de Montyon. Ce silence fait autour d'un homme dont le nom est resté si populaire partout ailleurs s'explique par le mécontentement que les habitants de Montyon ont dû éprouver lorsqu'ils ont su que leur ancien seigneur avait partagé son énorme fortune, s'élevant à près de 7 millions de francs, entre les hospices de Paris et les Académies et n'avait légué à leur commune qu'une somme de 300 francs ^ Tou-