Déposition de M. Douchet
cipalc! de la maison du fermier. Déjà cet apôtre de la bienfaisance faisait ses distributions périodiques administrativement; je veux dire qu'il proportionnait ses aumônes d'après le résultat d'une enquête préalable sur la conduite et sur les moyens d'existence de cbacun de ces infortunés. Les quémandeurs étaient fortement gourmandes et ne recevaient rien. »
La dernière ligne de cette déposition laisse deviner que M. de Montyon, en faisant le bien, obéissait au devoir plus qu'il n'était guidé par le cœur; mais cette ligne est loin de suffire pour expliquer l'indifférence un peu malveillante des anciens vassaux de M. de Montyon.
C'est encore une lettre adressée à Parain qui va jeter quelque jour sur cette situation vraiment curieuse. Cette lettre est postérieure de vingttrois années à celles que nous avons citées ou reproduites; elleportela date du 29 avril 1815 \
« 1° Je reçois votre lettre du 28 de ce mois. « 2° Ménagez votre santé, je m'y intéresse. « 3° Pour les rentes que je vous charge de percevoir, il faut bien prendre garde que ce ne
1. C'est à l'obligeance de M. Gredehie que nous devons la communication de cette lettre.
sont pas des cens qui sont supprimés, mais des rentes ; vous en aviez l'état , et sûrement vous le retrouverez; par exemple, il y a une rente de trente francs sur la maison qu'occupe Ghetelin dessus la ferme de la Recette.
« Il y en a une autre sur la maison du boucher que vous redonnerez à nouveau loyer; envoyez-moi l'état.
a 4° Pour la forme des quittances, vous mette trez : Reçu par M. de Montyon de la
« somme de pour d'une rente due par
« lui sur. . . .
« 5" On })eut demander vingt-neuf années d'arrérages, mais il no faut demander que cinq années. Si Ton paye au receveur des domaines, rien à demander.
« 6** Je vous donnerai par le percepteur le sol par livre de ce que nous recevrons.
« 7° Pour plus de sûreté et de facilité, je joins ici un pouvoir pour vous, et je verrai si je puis vous être utile.
« Comptez sur mon affection pour vous ! »
Le pouvoir est joint à la lettre et il est ainsi conçu :
« Je soussigné, Antoinc-Jean-Baptiste-Robert Auget de Montyon, donne pouvoir à Fiacre Parain, habitant de Montyon, de, pour moi et en mon nom, recevoir les arrérages qui me sont dus à Montyon, Ghambry, Marchémoret, Yilleneuve-Saint-Denis et Vieux-Maisons, de rentes dues par diverses personnes , et les quittances qu'il donnera en mon nom seront aussi bonnes que si elles étaient données par moi-même.
« Ce 29 avril mil huit cent quinze.
« AuGEï DE Montyon. »
Ainsi donc, nous sommes en 1815, les Bourbons sont rentrés en France et avec eux M. de Montyon. L'agitation est extrême; de vagues rumeurs circulent partout; on parle tout bas, à la veillée, de ces princes dont on n'avait môme pas conservé le souvenir et qui reviennent en maîtres. On est d'abord plus étonné qu'alarmé. Mais les plus avisés et surtout les acheteurs de biens nationaux se demandent si ces princes, qui, suivant une formule célèbre, « n'avaient rien appris ni rien oublié, » ne vont pas rétablir l'ancien régime. L'ancien régime) c'est là l'ennemi. L'ardeur de la suspicion chez le peuple est énorme. Si, comme le fait justement remar-
quer M. Bardoux ', « certains descendants des classes nobles en étaient encore à ne voir dans les événements accomplis qu'une révolte éternellement illégitime , la masse de la nation au contraire était unanimement convaincue que jamais Ijouleversement social ne s'était opéré par des doctrines qui renfermassent autant de vérités. » Ces vérités , on était prêt à les défendre , alors qu'elles n'étaient peutêtre pas sérieusement menacées. Les intérêts et les idées étaient irrévocablement unis. Le paysan commençait à s'inquiéter de ses destinées. Il lui semblait qu'on remettrait en question ce qu'il croyait avoir définitivement con* quis. Une inénarrable méfiance s'était emparée de lui. La méfiance engendre la peur ; et souvent , on le sait , il suffit d'un mot pour répandre l'alarme.
C'est précisément ce mot-là que prononce M. de Montyon. Il réclame immédiatement les cinq années d'arrérages des rentes dues par certaines personnes. C'est plus qu'il n'en fallait pour jeter l'effroi. De là à revendiquer les biens vendus par la nation, on pouvait croire
L Le comte de Montlosier, par M. Bardoux, député. Paris, 1880.
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qivil n'y aurait qu'un })as, et ce pas était facile à franchir. Aussi le retour de M. de Montyon réclamant des droits contestables et à coup sur oubliés produisit une émotion telle que son souvenir ne put jamais s'en dégager complètement. Encore aujourd'hui , le grand philanthrope, le citoyen dont la vie était si simple et si austère que les courtisans la regardaient comme une critique à leur adresse, est presque considéré à Montyon comme la personnification de cet ancien régime si justement impopulaire. Etrange destinée , l'homme dont Yoltaire a vanté le libéralisme, dont l'Académie française loue annuellement les vertus, et que l'Europe , considère comme le bienfaiteur de l'humanilé, n'a laissé à Montyon qu'une mémoire périssable.