CHAPITRE IV
La société française an xyiu^ siècle, — L'abbé Terray. — M. Turgot. — M. de Malcsberbes et M. de Lamoignon son père. — M. Neclier. — Ressentiment de Mme de Staël contre M. de Montyon. — M. de Galonné. — M. Orry et Mme de Pompadom". — Singulière aventure du chancelier avec Mme du Barri. — Légèreté incroyable de M. de Galonné. — Son mariage. — L'assemblée des notables. — Sa conversation avec l'empereur Léopold. — L'évèquc d'Autun et M. de Maurepas. — Un propos du chancelier d'Aguesseau. — M. de Silhouette tente de réformer les abus dans la maison du roi.
Dans sa longue carrière, M. de Montyon avait beaucoup vu, beaucoup observé. Ses biographes, ou, pour mieux dire, les écrivains chargés de prononcer ou d'écrire son éloge , car de biographe, à vrai dire, il n'en compte pas, sont d'accord sur ce point que c'était un merveilleux causeur.
Fort mêlé aux choses do son temps, homme de très honne compagnie, et ayant les relations les plus étendues, M. de Montyon aimait à raconter et faisait volontiers remonter ces récits jusqu'à Fontenelle et jusqu'au chancelier d'Aguesseau. Il racontait bien, mais était plus enclin à la sévérité qu'à l'indulgence. Mme de Staël lui tint longtemps rancune au sujet de certaine anecdote relative à M. Necker. Mme de Staël ne fut pas la seule à éprouver quelque ressentiment contre M. de Montyon, et l'on retrouve cette impression peu favorable du grand monde à l'endroit de M. de Montyon jusque dans les mémoires qui portent le nom de Mme de Gréquy. Il paraît que les femmes de qualité , c'est-à-dire celles appartenant à la grande noblesse féodale, le plaisantaient volontiers et le traitaient de sanglier philanthrope. Tout au contraire, les femmes de condition, c'est-à-dire les présidentes, les conseillères et les intendantes, le prenaient fort au sérieux et l'appelaient le grenadier de la robe. Les unes et les autres n'avaient peut-être pas absolument tort. La rusticité affectée du costume , la perruque d'une ampleur surannée , et les manières un peu bourrues de M. de Montyon justifient les premières ; l'inflexibilité
de son caractère de magistrat explique l'appréciation élogieuse des secondes. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Montyon est une personnalité et une personnalité de premier ordre.
Par sa naissance et par ses fonctions, M. de Montyon se trouvait principalement lié avec ce que l'on appelait au xviii* siècle « les gens en place » , c'est-à-dire avec les ministres et les fonctionnaires.
Il connaissait l'abbé Terray, « qui marchait le front haut comme un homme de bien. » Les Trudaino étaient alliés à sa famille. Il comptait parmi ses amis Turgot, le chancelier de Lamoignon et M. de Malesherbes son fils. Il voyait souvent, sans l'aimer, M. Necker. Il rencontrait dans le monde M. de Galonné, dont l'incapacité le révoltait. L'honnête Fourqueux était son beau-frère. Le vieux Maurepas le craignait.
C'est une étude de quelque intérêt de rechercher les appréciations portées par M. de Montyon sur ce xviii" siècle., qu'il connaissait si bien. Fut-il jamais un siècle plus brillant , plus généreux , plus décevant ; siècle qui devait perdre tous ceux qu'il charma, qui avait charmé tous ceux qu'il perdit, et, chose étrange, les
charmait encore, rares et confiants naufragés, au sortir des abîmes ; siècle prospère et libre comme aucun autre no l'avait été dans l'histoire , et qui tourna toutes ses forces" contre lui-même , en les tournant sans merci contre toutes les assises de l'état social; qui partit de l'innocente utopie du royaume de Salente pour arriver à la république que nous savons ; qui se mit à célébrer l'état sauvage, en pleine France et en plein Yersailles, sans imaginer qu'il pût en receler dans son sein les fureurs et les misères ; qui fut une pastorale de quatre-vingts années, pour aboutir à la Terreur *.
M. de Montyon est un portraitiste de la grande école. Il dessine avec correction, mais avec une certaine dureté dans le faire ; ses couleurs sont plutôt sombres que gaies, le coup de pinceau est vigoureux, la touche est puissante, et Tindividualité qu'il peint ou fait peindre par les contemporains ressort saisissante. On en jugera. Voici le portrait du trop fameux abbé Terray ^ : « C'était un être fort extraordinaire que cet abbé Terray, et heureusement d'une espèce rare.