‹ M. de MontyonChapitre 17 sur 33 · De Salvandy, Discow'S à l'Académie française, i7 août · texte numérisé non relu

De Salvandy, Discow'S à l'Académie française, i7 août

2. Particularités et observations sur les contrôleicrs généraux des finances, par M. de Montyon. Paris, 1812.

Son extérieur était dur, sinistre et même effrayant : une grande taille voûtée, une figure sombre, l'œil hagard, le regard en dessous, avec indice de fausseté et de perfidie, les manières disgracieuses, un ton grossier, une conversation sèche, point d'épanouissement de l'âme, point de confiance, jugeant toute l'espèce humaine défavorablement, parce qu'il la jugeait d'après lui-même, un rire rare et caustique. En affaires, il ne discutait pas, ne réfutait pas les objections, en avouait même la justesse et la reconnaissait au moins en paroles, mais ne changeait pas. Sa plaisanterie ordinaire était une franchise grossière sur ses procédés les plus répréhensibles. Il ignorait que les gens en place se font plus de tort par les sottises qu'ils disent que par celles qu'ils font, parce qu'il est plus d'hommes en état de juger leurs paroles que leurs institutions. Jamais peut-être il n'exista d'âme plus glaciale, [Ans inaccessible aux affections, excepté celles pour des jouissances sensuelles, ou pour l'argent connue moyens d'acquérir ces jouissances, et ainsi pour la réputation, quand elle pouvait conduire à l'obtention de l'argent. Si l'ordre des affaires le conduisait à faire le bonheur de quelquim, il n'en éprouvait aucune

satisfaction; quand il nuisait, c'était sans en ressentir aucune peine, sans haine, sans indulgence, sans pitié. Si dans quelques occasions les convenances le forçaient à marquer des regrets d'avoir nui, il avait une manière d'exprimer ses regrets qui n'appartenait qu'à lui : on voyait que le sentiment était dans un ordre de choses hors de sa compréhension. C'était un aveugle-né qui parlait des couleurs.

« 11 était hrouillé avec ses plus proches parents ; ces messieurs le connaissaient trop bien pour ne pas le haïr ; il n'était accessible à aucune des jouissances du cœur, ni à celle d'être aimé ni à celle d'aimer, plus grande encore. 11 avait des inaîtresses , mais seulement pour en jouir , n'exigeant pas d'elles une grande fidélité, ne recherchant pas Tagrément de leur conversation ; content, pourvu qu'elles occupassent ses nuits et que le jour elles fissent du bruit dans sa chambre et y causassent un mouvement qui le préservait de l'ennui, du silence et de l'isolement ; toujours prêt, dès qu'elles ne lui plaisaient plus , à s'en séparer aussi facilement qu'on change de fauteuil, quand on ne se trouve pas commodément. Nul principe de morale, nul respect pour la justice, nulle honte de cher-

cher à Iromper ; telle était rhabitude qu'il avait contractée du mensonge, qu'il disait sans rougir ce qu'il était impossible qu'on crût. 11 manquait à sa parole sans s'excuser, sans chercher des prétextes. Le vice dans cette nudité était plus odieux, plus révoltant qu'il ne l'est communément à la cour, où il ne paraît que couvert de quelques voiles et souvent paré par les grâces. En même temps qu'il était d'une dureté extrême pour quiconque ne pouvait lui résister ni lui nuire, il était d'une complaisance immodérée et. d'une soumission honteuse pour tous ceux auxquels il croyait du crédit ; il n'est pas rare de voir réunies cette dureté et cette faiblesse, qui partent des mêmes dispositions de l'âme. Ses quahtés intellectuelles étaient fort supérieures à ses qualités morales, et à certains égards dédommageaient de ses vices. Ses idées, sans être étendues , encore moins élevées , étaient sagement ordonnées dans la sphère où elles étaient concentrées. Son jugement était d'une grande rectitude ; l'exposition de ses opinions était lucide; il avait le talent d'écarter les faits épisodiques et de saisir la véritable difficulté. C'était un des meilleurs conseillers qui jamais aientété dans le parlement; mais la marche judiciaire avait

fait prendre à son esprit une direction contraire à celle de l'administration. Appelé à l'administration des finances, il n'en a jamais considéré l'ensemble ; il s'occupait do l'afïaire particulière sur laquelle il avait à prendre un parti, comme au parlement il jugeait un procès, sans réfléchir si ce procès avait quelque relation avec les autres. Rien n'annonce qu'il ait jamais eu un plan ni des idées arrêtées sur la nature des impôts. »

M. Ghazal , dans une très curieuse notice consacrée à l'abbé ïerray *, admet la ressemblance du portrait tracé par M. de Montyon ; il trouve cependant que M. de Montyon n'a pas suffisamment tenu compte des circonstances politiques au milieu desquelles Terray avait été porté au contrôle général.

Mais détournons nos yeux de ce « sinistre abbé », qui, par une sorte de mission fatale, plaça en présence la royauté et la nation, ne laissant entre elles que la famine et la banqueroute, pour que la lutte fût plus sûre et plus impitoyable. Contemplons les traits d'un honnête homme.

« M. Turgot, dit M. de Montyon, avait des idées

]. Extrait du Journal des ccono/mtcs (juillet 1847).

vastes, des conceptions hardies. Son esprit tenait de la nature du génie ; il apercevait toutes les affaires sous les plus grands rapports, en sondait les éléments, en pénétrait l'essence , mais malheureusement il voyait tout en abstractions, dédaignant de porter ses regards sur les faits, ne faisait aucune attention au pays qu'il régissait, au siècle où il vivait, aux institutions établies, aux usages admis, aux préjugés, aux intérêts. Quand même ses idées auraient été justes, il aurait échoué dans toutes ses entreprises, parce qu'il ne savait manier aucun des moyens nécessaires pour les faire réussir ; il voulait gouverner par des démonstrations, ne considérait l'homme que comme un être intelhgent, et non comme un être sensible et mù par son intérêt. Son plan d'administration était de perfectionner l'entendement humain, dans la conviction que plus le peuple serait éclairé, plus il serait soumis aux lois, dans lesquelles il reconnaîtrait une vocation à l'ordre de choses le plus favorable à son bonheur : plan d'autant plus faux qu'on ne peut donner à la masse du peuple qu'une instruction incomplète, et que les demi-connaissances sont plus dangereuses que l'ignorance absolue dont on a la conscience :

122 M. DE MONÏYON

et on ne tarda pas à en avoir d'évidenles et funestes preuves.

« Toute l'adminisiration de M. Turgot est le développement de sa confiance présomptueuse dans la sagesse populaire ; et toutes ses fautes en sont la suite : il a voulu que, pour la subsistance de la nation, le gouvernement s'en rapportât à la nation elle-même et se reposât sur l'importation des grains, sur l'avantage que les commerçants y trouveraient. Cependant, d'après ces errements, la subsistance a été compromise; et des insurrections ont signalé les preuiiers moments du règne de Louis XVI. »

M. de Montyon pensa sans doute que le jugement qu'il portait sur M. Turgot pourrait être regardé comme trop sévère ; aussi aimait-il à citer les paroles de M. de Malesherbes relatives au fameux économiste. « M. Turgot et moi , disait M. de Malesherbes, nous étions de fort honnêtes gens, très instruits, passionnés pour le bien. Qui n'eût pensé qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir? Cependant, ne connaissant les hommes que dans les livres , manquant d'habileté pour les affaires^ nous avons mal administré; nous avons laissé diriger le roi par M. de Maurepas, <{ui a ajouté sa propre

faiblesse à celle de son élève. Sans le vouloir, sans le prévoir, nous avons contribué à la Révolution. »

(^'est assurément une chose curieuse de "voir Turgot jugé par Malesherbes ; mais M. de Montyon n'en reste pas là, et il rapporte une conversation tenue au roi par le vieux chancelier de Lamoignon sur M. de Malesherbes, son fds. Peu de temps avant que ce chancelier sortît do place, il dit au roi : « Sire ^, je suis vieux ; quand je ne serai plus, on pourra proposer mon fds à Votre Majesté pour le ministère; j'aime ma famille ; je désire son élévation et sa fortune ; mais j'aime encore plus l'Etat. Que Votre Majesté ne confie aucune grande place à mon fils ; c'est un homme vertueux et de beaucoup d'esprit ; il a une réputation brillante, qu'il s'est faite par des écrits et des démarches hardies ; il perdrait sa réputation quand il serait dans le ministère ; il n'y est pas propre, et y servirait mal Votre Majesté. »

M. de Lamoignon avait-il raison? Qu'importe ? La postérité a jugé. Dans M. de Malesherbes nous ne voyons plus que le défenseur

I . Patiiculnritès et ubsevvalions sur les eontrôlcurs généraux des finances. Paris, 181J.

intrépide du roi. Son nom sacré est l'honneur de notre magistrature.

M. Necker est apprécié de main de maître par M. de Montyon. On comprend cependant que Mme de Staël jugea le portrait peu flatté. 11 y a surtout une certaine anecdote qui, suivie d'une certaine réflexion de M. de Montyon, devait déplaire à madame l'ambassadrice de Suède. Voici le portrait ^ :

« Son corps était une masse grande et lourde, qui n'avait ni ensemble ni vigueur ; sa constitution était faible, et il avait même quelque dérangement dans son organisation ; car son cerveau était dans une fermentation qu'il ne pouvait calmer qu'en se faisant jeter tous les matins une grande quantité d'eau froide sur la léte ; et une faim continuelle l'obligeait à manger beaucoup, souvent et hors de ses repas.

« Il avait un maintien gêné, désordonné, sans grâce , et jamais il n'en manquait plus que quand il voulait s'en donner. On ne trouvait point en lui un certain air de noblesse , qui, dans tous les rangs, est l'expression naturelle du sentiment qu'a de lui-même un homme d'un

1. Particularités et observations sur les contrôleurs riénéraux des finances.

grand caractère. Quand il a été en place, quelquefois il a voulu affecter de la dignité, mais ce n'était qu'une morgue ministérielle plus déplaisante , plus offensante que l'insolence polie d'un ministre homme du monde.

« Ses mouvements étaient inégaux, brusques, forcés ; il portait la tête fort élevée et même renversée , et il y avait de l'affectation dans cette contenance : car le degré de renversement de sa tête était un thermomètre de sa situation politique.

« Le son de sa voix n'était point agréable, et son élocution n'était point facile ; il le savait ; et par cette raison, avec toute personne avec laquelle il n'était point dans Tintimité, il parlait peu ; sa conversation était sans aménité , sans abandon, sans sensibilité, sans cordialité; cependant elle n'était pas sans intérêt, parce que l'esprit suppléait les sentiments, et chaque phrase énonçait une grande pensée. Dans les conférences d'affaires, il était encore plus économe de ses paroles : réserve qui marquait la méfiance et l'inspirait; mais il ne savait pas insinuer et persuader par ses discours , il savait déterminer et séduire par les moyens qu'il employait.

« Ses formes sociales se ressentaient du genre de vie qu'il avait mené , du manque d'une éducation soignée, et de relations habituelles avec des personnes d'un certain ordre. Embarrassé quand il était obligé à des égards et au respect, révérencieux quand il voulait être poli, lourdement complimenteur quand il voulait flatter, il était dans la plaisanterie d'une pesanteur, d'une gaucherie qui seraient surprenantes dans un homme de tant d'esprit , s'il n'était connu que ce genre de ton tient à un usage du monde qui peut rarement être remplacé par l'esprit.

a Sa physionomie morale n'était pas moins remarquable que sa physionomie physique et ses formes extérieures ; il était d'une inégalité singulière, toujours agité par des désirs, des regrets, des jouissances, des privations, par l'incapacité de se suffire à lui-même et de contenir son âme en paix : défaut dont on pouvait soupçonner l'origine dans les défectuosités de son physique, que nous avons indiquées. •»

Voici maintenant l'anecdote :

A son arrivée à Versailles , lors de son premier ministère, M. Necker alla rendre ses devoirs à la reine, et, sans lui en demander

la permission, il lui prit la main et la baisa. « Cette impertinente familiarité du Genevois, ajoute M. de Montyon , fit sentir à cette princesse, plus que la violation des droits du roi, que le trône était ébranlé. '>

Quand on connaît la préoccupation constante de Mme de Staël à emprunter les manières du grand monde, dans lequel elle n'était cependant pas née, quand on sait combien elle recherchait la société des gens de qualité, comme on était fier à « l'hôtel du contrôle général » de recevoir dans l'intimité MM. Mathieu de Montmorency et Louis de Narbonne, on comprendra à quel point Mme de Staël dut être blessée par Fépigramme de M. de Montyon. Evidemment M. Necker n'appartenait pas au même milieu que M. Turgot, qui, suivant M. de Montyon, était d'une noblesse si antique et si illustre qu'il en existe peu de pareille. C'est ce que M. de Montyon se plaît à faire rembarquer. Pour lui, M. Necker n'est qu'un parvenu. Aussi , comme il aime à s'étendre sur l'inconsidération dans laquelle il avait fini par tomber * :

1. Particularités et observatiojis sur les co7itrûleurs généraux des finances.

« (Juand il voulut parler à l'assemblée de sa vertu, il parut ridicule; s'étant hasardé à parler de sa femme, il fut accueilli par des éclats de rire; quand, pénétré de toutes les contradictions et les humiliations qu'il éprouvait, il versa des larmes au milieu de cette assemblée, on ne vit dans cette marque de sensibilité qu'un acte de faiblesse et un manque de caractère. »

Pour ce qui est de la probité de M. Necker, M. de Montyon la déclare incontestable. « Il n'a dû qu'à la banque et au commerce la grande fortune qu'il a laissée. Il a renoncé aux appointements et aux ém.oluments de sa place : procédé généreux , dont, avant lui , aucun des ministres des finances n'avait donné l'exemple. » Malgré cette phrase , à coup sûr fort élogieuse pour M. Necker , Mme de Staël tint rancune à M. de Montyon. L'ayant rencontré, après le retour des Bourbons, dans une maison amie, elle répondit à peine à l'empressement que lui témoignait le vieillard. Le lendemain, elle lui adressait la lettre suivante :

« Paris, dimanche 8 janvier 1815.

« Monsieur,

« Je sais apprécier plus que qui que ce soit votre esprit et vos rares connaissances ; mais cet été, dans le travail que je fais pour la vie de mon père, j'ai été obligée de lire ce que vous avez écrit , ce que je m'étais interdit de voir à Londres pour jouir sans mélange de votre société, et qu'ai-je lu ? L'article le plus injuste, le plus amer; je sais qu'il vous a été inspiré par un ressentiment personnel; mais est-il permis à un honnête homme de diffamer le plus vertueux des mortels parce qu'il croit avoir à se plaindre de lui ? Je respecte votre âge, mais cet âge est respectable parce qu'il met au-dessus des passions égoïstes. Vous m'accusez d'être mal pour vous ; la vérité est que le plaisir très réel que je trouve à causer avec vous m'a fait éloigner le moment de cette fatale lecture : si vous pouviez réparer , désavouer , je vous aimerais encore ; mais ce que vous avez écrit est entré jusqu'au fond de mon âme, et, comme depuis ma naissance j'étais attachée à vous , cela m'a fait mal.

« Necker de SrAi-iL. »

M. de Montyoïi, bien qu'âgé alors de plus de quatre-vingts ans , répondit à Mme de Staël par une lettre ferme et mesurée, que je crois devoir également transcrire ^.

« Madame y vous m'avez écrit une lettre dure et violente; vous paraissez fort animée; permettez que je m'en rapporte au jugement que vous-même porterez de cette lettre quand vous serez plus à froid.

« Le livre par lequel j'ai eu le malheur de vous déplaire a été écrit dans l'intention de rendre l'inaction à laquelle me réduisait ma position utile à ma patrie autant qu'il était en mon pouvoir; et j'ai rempli cet objet en observant des fautes dans l'administration, science que j'ai étudiée pendant presque toute ma vie.

« J'ai dit et dû dire ce que je pensais, et sur un sujet aussi important que celui que je traitais il eût été coupable de taire ou de dissimuler ma pensée. Depuis l'âge de huit ans, il ne m'est pas arrivé de dire un seul mot que je ne crusse vrai , et, dans cette occasion-ci , je n'ai , pas plus que dans les autres , manqué à ce prin-

1. La lettre de Mme de Staël et la réponse de M. de Moatyon ont été publiées par Alissau de Chazet en 1829.

cipe, mais il est très possible que je me sois trompé.

« J'ai prévu que mon livre pourrait exciter dos contradictions, mais j'ai cru devoir faire ce sacrifice à mon patriotisme.

« Vous m'avez reproché verbalement d'avoir été ingrat envers monsieur votre père ; vous ne saviez pas apparemment que j'avais eu plus à me plaindre qu'à me louer des procédés ministériels de M. Necker, et c'est de ma part une expression modérée : au reste, que j'aie eu à me louer ou à me plaindre des personnes, cette 'considération n'a nullement influé sur le jugement que j'ai porté de leurs opérations.

<( Je me suis refusé à publier mes opinions tant que ceux qu'elles pouvaient intéresser ont existé, parce que cela répugne à ma sensibilité. Les parents de MM. Silhouette, Terray, etc., etc., auraient des reproches à me faire plutôt que les parents de M. Necker, si aucun d'eux avait le moindre sujet de se plaindre, et s'il n'était pas permis de produire son opinion au moins sur les fautes d'une administration passée, moyen nécessaire pour son perfectionnement.

« Non seulement je ne me suis point expliqué sur M. Necker avec humeur; mais je n'ai pas

dit tout ce qui peut être susceptible de critique. S'il y avait une seconde édition , je ne pourrais m'empècher d'y faire une addition , parce qu'il est indispensable de mettre au jour ce dont la notion peut être utile.

« J'ai éprouvé une vraie satisfaction en rendant justice à la force de tète de M. Necker ; mais il n'est pas dans la nature de pénétrer par la seule vigueur de la pensée toute l'étendue d'une science, sans avoir lu les livres qui en traitent, sans en avoir conféré avec les personnes qui en sont les plus instruites, sans avoir suppléé par l'expérience au défaut d'ins-r truction : le génie même a son territoire cir- . conscrit, et Newton, quand il a traité de la chronologie, n'a plus été égal à lui-même traitant du monde physique.

« Vous avez pu remarquer que je me suis fait un devoir de justifier M. Necker sur l'origine subite de sa fortune, et même à cet égard j'ai su des particularités certaines et peu connues, qui auraient pu, quoique mal à propos, faire une impression désavantageuse sur les esprits envieux de la gloire des hommes célèbres.

« La longueur de cette lettre doit au moins, madame, vous convaincre du prix que j'attache

à vos sentiments, et la manière modérée dont je réponds à l'amertume de vos reproches prouve que je ne les mérite pas. Vos torts exigent de l'indulgence, puisque l'amour filial en est le germe. Tant que je vivrai, je vous aimerai , fût-ce malgré vous, parce que vous êtes bonne ; je dis plus : lors même que vous n'êtes ni juste ni raisonnable, votre bonté, jointe à la supériorité de votre esprit, forme de vous un être à part auquel tout honnête homme doit estime et affection.

« Daignez agréer cet hommage.

Il est impossible de se montrer un même temps plus honnête homme et plus galant homme. On s'explique d'ailleurs assez facilement les susceptibilités filiales de Mme de Staël. Que dirait-on cependant si la ressemblance du portrait tracé par M. de Montyon se trouvait presque confirmée par un portrait émanant de Mme Necker elle-même \ C'est M. Othenin d'Haussonville, l'arrière-petit-flls de Necker, qui nous l'a conservé. « M. Necker est si convaincu de sa péné-

1. Le salon de Mme Necker, par Othenin d'Haa?souville. Paris, 1880.

Iration qu'il se laisse attraper sans cesse; si persuadé qu'il réunit tous les talents dans le plus liaut point de perfection, qu'il ne daigne pas chercher ailleurs des modèles; jamais étonné de la petitesse d'autrui, parce qu'il Test toujours de sa propre grandeur ; se comparant sans cesse à ce qui l'entoure, pour avoir le plaisir de ne point trouver de comparaison ; confondant les gens d'esprit avec les bêtes, parce qu'il se croit toujours sur une montagne dont la hauteur met de niveau tous les objets inférieurs ; préférant cependant les sots, parce que, dit-il, ils font un contraste plus frappant avec mon sublime génie ; d'ailleurs aussi capricieux qu'une jolie femme et plus curieux qu'elle. »

Pour être juste il faut constater que ce portrait railleur fut soumis à M. Necker lui-même ; mais n'était-ce pas là pour Mme Necker un moyen de faire parvenir la vérité jusqu'à son mari? Le fond du tableau reste le même. Mme Necker dit que M. le contrôleur général était aussi capricieux qu'une jolie femme; M. de Montyon, qu'il était d'une inégalité de caractère singulière. La ressemblance nous apparaît donc certaine. Cependant on comprend que le portrait peint par M. de Montyon ait déplu ; il a trop accusé

les défauts du modèle sans en faire ressortir les belles lignes.

Mme de Staël lui garda rancune. Le vieux magistrat en éprouva quelque chagrin, puis il se consola. Il pensa que cette femme de tant d'esprit en manquait à son égard. Il n'avait jamais compté parmi les habitués de l'hôtel du contrôleur général, et le reproche d'ingratitude, que mérita peut-être Marmontel, ne put donc lui être adressé. Le grand tort qu'il eut aux yeux de Mme de Staël, c'est d'avoir parlé de cette absence de goût, de ce manque d'aisance dans le maintien, de ces manières sans attrait et sans politesse qui étaient le signe caractéristique de M. et de Mme Necker. Ces deux Genevois faisaient une étrange mine au miheu de ce monde où saluer avec bienséance et danser avec grâce étaient deux principes importants de l'éducation. Ils semblaient manquer d'éducation, car ils n'avaient pas celle que l'on recevait alors *. M. de Montyon le constata, Mme de Staël en fut

1. Une politesse rare, un goût exquis, une mesure dans les discours et dans les plaisanteries, une grâce particuliùre dans le maintien, tout cela constituait un ensemble qui

classait ce (jue l'on appelait la bonne compagnie On a

vu des gens se passer d'esprit en sachant mêler la politesse à l'élégance des manières. {Les femmes, leur condition et leur influence dans l'ordre social, par le comte de Ségur.)

lo6 M. DE MONTYON'

offensée. La date même de la querelle explique le froissement éprouvé par Mme de Staël.

On est en 1815, les survivants de l'ancienne société rentrent en France escortés de leurs préjugés et de leurs vanités. Mme de Staël, qui a la conscience d'appartenir par les idées à la société nouvelle, mais qui tient beaucoup aux manières polies de la femme de qualité, craint tout rapprochement qui pourrait laisser établir comme un point de comparaison entre elle et les parvenues del'Empire. L'excès du mécontentement prouve la profondeur de la blessure. Les grands cœurs ont de ces faiblesses.

Combien cependant est autrement sévère le portrait que trace M. de Montyon de M. de Galonné. Là, on voit que M. de Montyon ne raille plus, mais qu'il blâme sévèrement.

«< Qu'on se représente un homme, grand, assez bien fait, l'air leste, le visage n'étant pas sans agréments, une figure mobile et de moment en moment changeant d'expression, un regard iîn et perçant, mais marquant et inspirant de la méfiance; un rire moins gai que malin et caustique : voilà l'extérieur de M. de Galonné '.

i. Paiticularités et ohserc citions sur les contrôleurs généraux des /ina?ices.

LE CAUSE UK 137

La vivacité d'un jeune colonel, l'étourderie d'un jeune écolier, l'élégance d'un homme à bonnes fortunes, une coquetterie ridicule dans tout autre qu'une jolie femme, l'importance d'un homme en place, le pédantisme de la magistrature, quelques gaucheries d'un provincial : voilà les manières de M. de Galonné.

Les bons mots d'un homme d'esprit, la hnesse et la politesse d'un courtisan, l'astuce de l'intrigant ; de la facilité, de la grâce dans l'élocution, quelquefois de la force ; des phrases plus brillantes que solides, et peu de suite dans la conversation : voilà le ton de M. de Galonné.

Une grande rapidité de conception , une grande finesse dans la distinction des nuances, mais inaptitude dans la méditation ; la force de s'élever à .de grandes idées, sans toutefois les combiner et en apprécier les résultats : voilà le genre et la mesure de l'esprit de M. de Galonné.

Une âme sensible, sans être tendre, plus susceptible d'émotion (juc de passion ; l'ambition des grandes places pour être en spectacle ; le projet de grandes entreprises, non dans la vue de servir la patrie et l'humanité, mais d'acquérir de la célébrité ; une avidité pour l'argent, qui

n'admettait pas une très grande rigidité dans le choix des moyens d'acquérir, mais qui communément n'avait d'objet que l'obtention des jouissances du moment; de la prodigalité sans générosité ; la réunion de tous les goûts, l'amour des femmes, de la bonne chère, du jeu, des spectacles, des fêtes, de tout genre de plaisirs ; des affections vives et d'une forte explosion, mais peu durables ; de l'engouement dans les désirs, de l'emportement dans la colère, peu de constance dans Tamitié, moins encore dans la haine ; des germes de vertus et de vices : voilà les sentiments de M. de Galonné.

A ces traits qu'on ajoute sa méthode de traiter les affaires : assez de sagacité dans l'invention des moyens, dextérité et même ruse dans l'emploi de ses moyens, mais précipitation dans la détermination ; négligence et inexactitude dans l'exécution ; présomption habituelle du succès ; une facilité de conception que n'avouaient pas toujours la prudence ni même l'équité ; une insinuation assez adroite, mais souvent un excès de confiance, qui ne paraissait à tout homme sage qu'un artifice ou une imprudence ; un ton si avantageux, des promesses si exagérées qu'elles le discréditaient môme dans ses asser-

lions fondées et le rendaient ridicule. Cette réunion, ce mélange de qualités opposées et de procédés incohérents, complète l'exposition du mérite, des torts, des défauts, des talents de M. de Galonné. »

Ces appréciations de M. de Montyon ont leur valeur et méritent confiance, parce que, comme il a le soin de nous le dire lui-même, il a entretenu des relations ou d'affaires ou de société avec tous ceux dont il parle.

M. de Montyon était un causeur charmant. Quelques-unes des anecdotes qu'il aimait à raconter méritent d'être citées. Elles se rapportent toutes à la période qui a précédé la Révolution. Ceci est dit pour expliquer le ton léger qui est celui des salons du xviif siècle. On a quelque peine à croire qu'elles aient été racontées par le grand philanthrope du xix^ siècle.

M. Orry, qui fut ministre du roi Louis XV, était un homme de manières grossières et brusques; quand on le lui reprochait, il répondait ^ : « Gomment voulez-vous que je ne marque pas d'humeur ? Sur vingt personnes qui me font des demandes^ il y en a dix-neuf qui me

I. Particularités et observations sur les contrôleurs généraux des fmances.

prennent pour une bète ou pour un fripon. » Quelque temps avant que Mme d'Etiolés fùL reconnue maîtresse du roi, mais lorsqu'on soupçonnait déjà sa faveur, elle demanda pour son mari une place de fermier général. M. Orry lui répondit: « Si ce qu'on dit est vrai, vous n'avez pas besoin de moi ; si ce qu'on dit n'est pas vrai vous n'aurez pas la place. ^) Le refus et la forme du refus ne lui rendirent pas cette dame très favorable.

A Mme d'Etiolés, marquise de Pompadour, succéda Mme du Barri. M. de Montyon attribue à la nouvelle favorite une attitude singulièrement risquée à l'endroit d'un aussi grave personnage que l'était M. le chancelier de France. On sait que la fdle Lange, mariée à un seigneur du Barri, sorte d'aventurier se prétendant apparenté aux lords Barry, était de la plus basse extraction. C'était d'ailleurs une fort belle personne , belle à la façon d'une figure de cire, avec des yeux fixesetdes paupières mal garnies. M. le chancelier de France était René-Nicolas- Charles- Augustin de Maupeou. Dans la grande entreprise tentée par lui contre les parlements M. de Maupeou avait besoin d'un appui. Cet ap- })ui, il le chercha dans la favorite royale. Mais,

comme l'abbé Terray, son protégé d'abord et depuis son rival dans la confiance du roi, avait également compris que l'amitié de Mme du Barri était la source de tout crédit et de toute faveur , une lutte curieuse s'engagea entre les deux ministres. Si les ressources du trésor public dont disposait l'abbé étaient de nature à satisfaire les goûts fastueux de la comtesse, Maupeou sut, pour se maintenir en crédit, entrer très avant dans ses bonnes grâces. Laissons la parole à M. de Montyon. L'aventure est plus que piquante, et il faut une plume du xviii'^ siècle pour la raconter.

(( Monsieur le chancelier ' rendait à Mme du Barri les hommages dont est assurée dans la cour une maîtresse du roi. Comme elle était aussi déréglée dans ses idées et dans ses manières que dans ses mœurs, elle imagina un jour d'exiger du chancelier un genre d'hommage qu'une femme qui a quelque décence ne se permet pas de recevoir et qui se conciliait mal avec la dignité du chef de la magistrature; il s'y soumit, comptant sur le secret de cette aventure, qui fut révélée par Findiscré-

1. Particularités et o/isfirvations sur les contrôleurs ffèiéraux (les fitmnces.

tion et la jactance de cette licencieuse beauté. » On sait que M. de Montyon n'aimait pas M. de Galonné; aussi racontait-il volontiers la plaisante aventure qui suit : « Lors du premier mariage de M. de Galonné, le repas de noce fut donné dans la maison d'un des parents. M. de Galonné s'y livra à une partie de jeu. Quand l'heure de la retraite fut arrivée, on l'en avertit par plusieurs observations, qui n'eurent aucun effet ; ensuite on le lui dit positivement : il demanda un moment de délai ; ce délai passé, il en demanda un autre, puis un autre encore. Enfin la mère de la mariée insistant sur le départ, il la pria de monter dans sa voiture avec sa fille et • l'assura qu'il y serait aussitôt qu'elle ; mais il les oublia, et il fallut enfin que les parents réunis le chassassent de la chambre et le portassent dans le carrosse où il trouva la mariée fondant en larmes. »

L'homme politique n'était guère plus sérieux que l'homme privé. Gonformément aux ordres du roi, les notables avaient été convoqués pour un jour déterminé; mais on fut obligé de remettre l'ouverture de l'assemblée, à cause d'une indisposition de M. de Galonné. Gette indisposition il l'avait gagnée, dit M. de Montyon, en

prostituant une partie de ses jours et de ses nuits au jeu ou à un autre genre de distraction. Enfin l'ouverture de l'assemblée a lieu, c'est alors que se passe une scène qu'on aurait peine à croire si elle n'avait eu tous les notables pour témoins : lorsqu'ils sont en place, et attendant que M. de Galonné expose son plan et mette sous leurs yeux les objets de leurs délibérations, il ne comparaît point à l'heure donnée ; on est obligé de l'envoyer chercher jusqu'à trois fois. Enfm il paraît et dit qu'il n'a achevé que la veille le mémoire à présenter aux notables ; qu'il l'avait remis à quatre commis réunis à la même table pour le copier pendant la nuit, que les quatre commis se sont endormis, qu'une des lumières est tombée sur le manuscrit et la brûlé en entier. Il était impossible, ajoute ironiquement M. de Montyon, de témoigner aux notables une plus grande confiance dans leur crédulité.

Tant d'inconséquence, de présomption, d'imprudence semble à peine croyable. Les terribles enseignements de la Révolution ne corrigèrent en rien la légèreté de conduite et de propos de ce pauvre écervclé d'homme d'État.

Il s'attira pendant l'émigration une verte réponse de l'empereur Léopold. Dans une con-

versation qu'il avait avec ce prince, il lui exposa les moyens d'opérer une contre-révolution, qu'il prétendait être très facile. L'empereur observa que, indépendamment de la Révolution, la France était dans une situation embarrassante par le mauvais état de ses finances. « Ce n'est pas là une difficulté, répondit M. de Galonné; je ne veux pas plus de six mois pour rétablir les finances. — Monsieur, repartit l'empereur, il est fâcheux que vous n'ayez pas eu cette idée quand vous étiez en place. »

Le premier acte de Louis XVI en montant sur le trône avait été d'exiler Mme du Barri au monastère de Pont-en-Brie et d'appeler au ministère M. de Maurepas. M. de Maurepas ne justifia pas la confiance du roi. C'était un vieillard léger, plein de suffisance et de causticité. Il avait cependant de la bonne foi dans les transactions sociales et de la probité pécuniaire. Aussi, quand il mourut, l'évêque d'Àutun, raconte M. de Montyon,dit sur lui un mot très juste, et qui se ressent du genre d'esprit de cet évêque; c'est un de ces mots d'autant plus fins qu'ils sont vrais en paraissant faux : Nous avons perdu plus qu'il ne valait.

Voici une parole que M. de Montyon met

dans la bouche du chancelier d'Aguesseau, lors des désastres occasionnés par Law et qui est digne de ce magistrat : « Les financiers ont ruiné le peuple par leurs recettes, et les grands Font ruiné par leurs dé[)enses. »

Terminons ce chapitre par le récit (l"une bonne intention qui germa dans l'esprit de M. de Silhouette, ministre des finances, et qui ne put être réalisée.

M. de Silhouette ' ayant observé que le roi avait à la petite écurie un trop grand nombre de chevaux, et que la nourriture de ces chevaux était beaucoup plus chère que celle des chevaux de M. le duc d'Orléans, dont la dépense avait passé sous ses yeux, voulut introduire ses projets de réforme dans cette partie de dépense, et, dans cette vue, il gagna un homme de la petite écurie de qui il tira des renseignements. Mais le premier écuyer, qui en avait été instruit par cet homme même, ne lui faisait parvenir que des matériaux d'objections qu'il se réservait les moyens de réfuter ; et quand il sut que tout était préparé pour la réduction du nombre des chevaux, il trouva le moyen de

1. Particularités cl observa tin/is: sur les contt'ôleurs généraux de:: financer.

faire manquer le service du roi el les projets de réduction furent rejetés.

« Il en fut de même, ajoute M. de Montyon, de la plupart des autres réformes. » Gomment pouvait-il en être autrement ? Aux yeux des courtisans quand le roi se retranche il déchoit. Il ne doit donc pas se retrancher. Les réformes tentées par M. de Silhouette firent dire de Louis XVI qu'il agissait en bourgeois. Ces propos atteignirent le roi. L'emploi du cheval, n'est-ce pas le luxe véritable du gentilhomme ? De ce côté, il ne fallait donc pas faire d'économie. N'est-ce pas d'ailleurs à l'écurie que l'on reconnaît un grand roi ? Beaucoup le disaient alors, Louis XVI ne le pensait peutêtre pas ; mais telle était la structure de la société qu'une pierre enlevée semblait ébranler l'édifice et que le roi abandonna ses velléités d'économie.

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