‹ M. de MontyonChapitre 26 sur 33 · Vie de M. de MonUjon, par Alissan de Chazet. Paris · texte numérisé non relu

Vie de M. de MonUjon, par Alissan de Chazet. Paris

On le voit, M. de Montyon employait noblement les longues hernies de l'exil. Peut-être n'aurait-il tenu qu'à lui de les abréger; mais il fut un de ces hommes, bien rares, que la gloire du Premier Consul n'avait pas séduits. Dans le général Bonaparte il avait deviné l'empereur Napoléon. Il reprochait à Bonaparte d'organiser l'ordre de la même manière que les Jacobins avaient organisé l'anarchie, et c'est précisément ce qu'il ne voulait pas. Il n'entendait pas rompre la Iradition; il désirait au contraire la faire revivre. Il pensait que Louis XVIII seul pouvait unir le passé à l'avenir et être ce roi citoyen qu'il avait rêvé, en se servant lui-même, avant tous autres, de cette dénomination, dont on a abusé depuis.

Le dernier ouvrage de M. de Montyon, imprimé en 1812, a pour titre : Particularités et observations sur les ministres des financer- les plus célèbres depuis i660. M. Fougère i estime que « ce livre, où l'éloge et la censure sont distribués avec une loyale équité, est le plus beau titre de M. de Montyon à la gloire littéraire. » (Vest à coup sur une œuvre fort intéressante,

1. Institut de France : Éloge de M. de Montijou. par Léou Keiijièrc.

d'une lecture facile et qui ouvre des aperçus curieux sur la vieille société française, dont M. de Montyon est resté jusqu'à la mort le représentant fidèle.

M. de Montyon a connu presque tous ceux dont il parle ; aussi déclare-t-il qu'il a attendu pour soumettre les ministres au jugement de l'opinion publique qu'aucun d'eux n'existât plus, « parce que, fait-il justement remarquer, dans une dissection scientifique et morale ainsi que dans une dissection physique, il répugne à la sensibilité d'opérer sur un être vivant. »

M. de Montyon s'acquitte, en toute loyauté, de la tâche qu'il s'est tracée. Il est plus enclin à la critique qu'à l'éloge ; mais cette disposition naturelle de son esprit donne à l'œuvre entière un je ne sais quoi de piquant qui n'est pas sans charme.

Gomme il décrit bien la révolution produite par le système de Law ' .

« Paris fut transformé en une arène d'agiotage autorisée, protégée, favorisée ; on se livra avec une licence effrénée au jeu des actions. La variation de leur prix, continuelle, subite,

1. Particularités et observations sur les contrôleurs des finances de 1660 à 1791. Paris, 1812.

prodigieuse, créa, détruisit une multitude de fortunes; le pauvre de la veille était le riche du jour, redevenant pauvre le lendemain, s'enrichissant de nouveau les jours suivants, et souvent l'indigence était portée à une énorme opulence. Non seulement ces événements causèrent dans Paris la plus forte commotion, mais le bruit en retentit dans le royaume, avec l'exagération qui accompagne toujours ces sortes de nouvelles, et rendit fabuleux ce qui en réalité était déjà si surprenant et presque incroyable; les têtes furent tellement agitées que des hommes du peuple n'ayant aucune propriété, et hors d'état d'apprécier ni même d'entendre le système, accoururent des provinces les plus éloignées dans la capitale, persuadés qu'il suffisait d'y être pour s'enrichir.

« Le passage rapide d'une situation à une autre, l'opulence subite enivrent comme les liqueurs fortes ; les nouveaux riches se livrèrent à une profusion qui d'abord par sa nouveauté, son inconvenance et son excès, fut flétrie de ridicule, et peu après cessa de surprendre et parut justifiée par l'usage. D'après ces exemples, le luxe pénétra même dans les classes inférieures de la société. »

Puis il nous moutre Law tour ;i tour admiré, aimé, méprisé, haï, et cela dans l'espace de deux ans.

Un parallèle vraiment digne de fixer notre attention est celui qu'il établit entre les ministres des finances de Louis XIY et ceux de Louis XV et de Louis XYI :

a Les ministres des finances de Louis XIV, différents de ceux de Louis XV et de Louis XVI par leurs bonnes et par leurs mauvaises qualités, et leurs caractères, offrent un contraste frappant. Sous Louis XIV, ils ont montré l'avidité des richesses et ont acquis des fortunes énormes. M. Golbert, né sans biens, est devenu propriétaire de grandes terres, a bâti de superbes châteaux ; et à sa mort, sa fortune a été évaluée à dix millions, monnaie de ce temps. La faute que M. Desmarets avait commise avant d'arriver au ministère ne permet pas de le disculper d'un amour désordonné de l'argent.

« Sous les règnes subséquents, les mêmes sentiments ne se manifestent plus, etTénormité des fortunes ministérielles disparaît. La fortune de Law a été, comme son système, prodigieuse et rapide dans son élévation et sa chute ; mais son ministère, voisin du règne de Louis XIV,

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[)t)ut olre, à cet égard, considéré comme portant encore l'empreinte de ce règne. Depuis Law jusqu'en 1791, aucun ministre des finances n'a acquis des richesses disproportionnées au produit des appointements et des émoluments de sa place. L'abbé Terray et M. de Galonné, les deux ministres des finances dont la probité a été la plus suspectée, n'ont point laissé de fortunes exorbitantes. La modération de la dépense de l'abbé Terray et le grand ordre qui régnait dans sa maison ont dû lui laisser chaque année un excédant de revenu considérable à joindre à une grande fortune patrimoniale. Une situation et un régime domestique absolument contraires dans M. de Galonné ont pu absorber les produits légitimes de sa place, et au delà, mais la preuve qu'il n'a pas , dans le ministère , acquis de grandes richesses, est que, depuis qu'il n'a plus été en place, il a vécu sur la fortune de sa femme qu'il a ruinée, comme il avait ruiné l'Etat. M. Necker est le seul ministre des finances qui depuis le règne de Louis XIV ait laissé une grande fortune ; mais il ne l'a due qu'à la banque et au commerce; et il a renoncé aux appointements et aux émoluments de sa place : procédé généreux, dont avant lui aucun des mi-

nistres des finances n'avait donné l'exemple. » Du curieux passage que l'on vient de lire, il ne faudrait certainement pas tirer cette conclusion que sous l'ancien régime l'honfiêteté des ministres des finances était en raison inverse de leur habileté ; mais enfin il prouve que les mœurs publiques étaient déjà en progrès. C'est l'honneur de notre époque d'avoir activé ce progrès : les gens en place ne peuvent être taxés d'improbité, et ce qui était la règle sous Louis XIV n'est plus de mise aujourd'hui.

Dans sa profonde expérience des hommes et des choses, M. de Montyon fait une remarque qui mérite d'être consignée ici : c'est que a l'exercice des fonctions ministérielles est un moyen •de perfectionnement si effectif et si puissant que tous les ministres ont été, à la fin de leur carrière, supérieurs à ce qu'ils étaient dans le commencement :

« Plusieurs y ont paru si différents d'eux-mêmes qu'on pourrait être tenté de croire que ce ne sont pas les mêmes hommes. Les derniers règlements des droits sur les consommations par M. Golbert sont bien mieux conçus, bien mieux rédigés que les premiers ; et le plan du cadastre du Querci en 1666 est bien inférieur à

l'ordonnance projetée en 1G83, pour opérer la refonte générale de la taille réelle. M. de Mâchant n'a établi de justes bases d'un impôt territorial et de crédit que dans les derniers temps de son ministère. L'abbé Terray, lorsqu'il a été renvoyé en 1774, entendait bien mieux l'administration qu'en 1769. M. Necker n'eût pas été en état de rendre , au commencement de son second ministère , les grands services par lesquels il a préservé alors la France de la famine et de la banqueroute, s'il n'avait fait un apprentissage dans son premier ministère.

« D'après ces faits, il est évident que la brièveté des ministères dans les derniers temps de la monarchie a grandement contribué aux fautes qu'ont faites les ministres ; et on devrait former un vœu pour que, dans tous les temps et dans tous les Etats, tout ministre des finances soit maintenu dans sa place, à moins que son renvoi ne soit prescrit par une incapacité incurable ou par une obstination irrévocable dans un système erroné, non par quelque faute, ou quelque erreur, ou quelque tort ; et même dans un homme à grand talent, un acte d'improbité si ce n'est qu'une faiblesse expiée par le repentir et non la marque d'un caractère fonciè-

rement corrompu, n'est pas un motif qui autorise ce changement. Quelle perte eût faite la France, si M. Golbert eût été expulsé du ministère, lorsqu'il défendit aux gens de finances de faire des avances au gouvernement ; ou si M. Desmartes, quoique convaincu de prévarication, n'eût pas été rappelé à l'administration ! » Il conviendrait d'arrêter ici ces citations, trop longues peut-être ; mais il ipiporte de constater que M. de Montyon, en mettant à découvert les fautes des ministres français n'a pas entendu les placer dans une situation d'infériorité par rapport aux ministres des nations étrangères pendant la même période. « Si, dit-il, les ministres étrangers étaient soumis à la même inspection que nous venons de faire subir aux ministres de France, s'ils étaient jugés d'après un examen rigoureux de leur capacité, de leurs connaissances , de l'application qu'ils ont donnée à leurs fonctions, du désintéressement qu'ils y ont porté , la plupart d'entre eux seraient les objets d'une censure plus sévère. » Et il conclut en disant : « Quelques défectuosités que nous ayons observées dans l'administration des finances de France; quelques erreurs, quelques torts qu'on puisse reprocher à quelques

ministres de ce département , ce serait une grande injustice de croire que cette partie du gouvernement ait été plus mal régie en France que dans d'autres Etats, et que la classe ministérielle y ait été inférieure à ce qu'elle a été ailleurs. «

Tout homme de bon sens ratifiera volontiers ces conclusions de M. de Montyon ; elles sont équitables et justes.

M. de Montyon admet dans la vie politique l'excuse tirée des mœurs de Tépoque ; il a raison. Les qualités des grands ministres leur sont propres ; leurs vices proviennent souvent de l'époque où ils ont vécu.

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