Discours de M. do Salvandy, 17 août
ne brille, tracé à toutes les pages; ci, bien entendu, cette vertu sans définition, sans code, sans sanction, était un mot vide de sens. Elle s'accommodait de tous les désordres; au besoin, elle encensait ceux des trônes, comme leur contingent dans l'œuvre de la démolition universelle.
« Ce tour étrange des esprits eut pour résultat de charmer réellement et de rassurer les âmes élevées. Tout le monde avait fait son deuil de l'ordre religieux. On crut tenir à l'ordre moral par une ancre solide. Ce fut précisément pour donner quelque consistance à ce qui visiblement n'en avait aucune que M. de Montyon fonda ses prix de vertu. Il suivait plutôt qu'il ne précédait le grand mouvement du siècle; il matérialisait la vertu, et aux récompenses divines il substituait des récompenses humaines. »
Tel fut sans doute le but que se proposa en 1782 M. de Montyon, d'accord en cela avec l'époque; mais, lorsqu'au retour de l'exil il rétablissait, en même temps que ses prix littéraires, ses anciens prix de vertu , il n'obéissait plus à la môme inspiration , ou , pour mieux dire, cette inspiration s'était modifiée. Il entendait rattacher au principe et au sentiment religieux la loi
morale; je n'en veux d'autres preuves que ces belles et touchantes paroles , placées en tête de son testament : « Je demande pardon à Dieu de n'avoir pas rempli exactement mes devoirs religieux ; je demande pardon aux hommes de ne leur avoir pas fait tout le bien que je pouvais et que par conséquent je devais leur faire. »
Ainsi, en mourant, M. de Montyon s'inclinait devant la religion, et, en lui rendant ce dernier et éclatant hommage, il ne donnait aucun démenti aux principes qui avaient guidé sa longue existence; il unissait dans un suprême adieu ce que le xviii'^ siècle avait séparé bien à tort, l'amour de Dieu et l'amour du prochain.
« L'œuvre de M. de Montyon répond aujourd'hui plus que jamais à un grand sentiment national. Que de voix autorisées se sont élevées depuis un demi-siècle pour justifier sa pensée ! Dans cette série d'apologies, c'est un plaisir de voir briller toutes les nuances du sentiment littéraire et moral, c'est un plaisir et un charme de retrouver les meilleures inspirations philosophiques du xvni" siècle continuées et rectifiées par l'esprit chrétien du xIx^ Et par exemple, pour ne citer que les morts, quelle variété d'argumentations de Laplace à Guvier, de Lemercier à
M. de FrayssinoLis, de M. Laya à M, de Sèze , de Sainte-Beuve ou de Prévost-Paradol à Montalembert, à Saint-Marc Girardin, à Vitet, à Guizot 1. »
Il ne reste rien à dire après de tels maîtres, fait remarquer M. Saint-René Taillandier. S'il ne reste rien à dire, il reste, suivant moi, quelque chose à faire : c'est de citer ces illustres maîtres.
M. de Montyon vivait encore quand, le 24 août 1819, M. le comte Daru, sans toutefois prononcer son nom au sein de l'Académie française, le désignait à la reconnaissance publique; mais c'est à M. Charles Lacretelle que revient l'honneur d'avoir été le premier panégyriste de M. de Montyon.
Le 25 août 1821 , quelques mois après la mort de M. de Montyon, M. Lacretelle prononçait son éloge à l'Académie. Depuis lors, l'Académie n'a pas failli à la tâche de louer annuellement en M. de Montyon, Thomme qui a donné lui-même l'exemple de vertus pour lesquelles il institua des récompenses. « M. de Montyon, dit M. de Lacretelle, né d'une famille distinguée et possesseur d'une grande for-
i. Institut (le France, Académie française, Discours de M. Saiut-Keué Taillandier, 16 novembre 1876.
252 M. DE MONTYOX
tune, joignait à ces avantages des dons plus précieux encore : im esprit sain dans un corps robuste, une disposi tion presque inouïe à la tempérance, des goùtsàlafoisaimablesetsérieux, un cœur bienfaisant. « Dans la même séance, M. le marquis de La Place déclarait que » la proclamation du prix de vertu était la plus honorable des fonctions de l'Académie. »
Le 24 août 1822, M. le comte de Ségur qualifiait M. de Montyon d'ami constant de l'humanité. « Ce magistrat, disait-il, dont on ne peut prononcer le nom sans émotion et sans respect, était lui-même le modèle de toutes les vertus. »
Le 25 août 1823. M. de Frayssinous, évéque d'Hermopolis, se montrait très sobre de louanges à l'égard de M. de Montyon,
Le 25 août 1824, M. le comte de Sèze rappepelait que M. de Montyon avait connu les tristesses de l'exil et énumérait les bienfaits qu'il n'avait cessé de répandre autour de lui.
Le 25 août 1825, M. le comte paru, qui avait loué M. de Montyon de son vivant, le louait encore après sa mort. « Grâce à un particulier, disait-il, les sciences et la morale se virent plus noblement dotées qu'elles ne le furent jamais. »
Le 25 août 1820, M, le comte de Gessac com-
mcnçait ainsi son rapport sur le prix de vertu : « En parcourant les annales des peuples anciens et modernes, on éprouve un sentiment pénible, lorsqu'on voit qu'il s'est écoulé plus de trois mille ans entre l'époque où des prix furent institués pour favoriser le développement du corps, pour encourager les arts agréables, pour perfectionner les dons de l'esprit, et l'époque où il a été décerné pour la première fois des récompenses publiques à la vertu Félicitons-nous
d'être nés dans un siècle et dans un pays où l'un de nos concitoyens a fondé avec magnificence des prix pour récompenser la vertu dans les personnes qui n'ont pas de fortune et a ainsi fourni à tous les gouvernements le modèle d'une institution dont l'utilité n'est pas contestée. »
Le 25 août 1827, M. Picard estimait quel'x'Vca-' demie devait être heureuse et fière d'avoir été choisie par M. de Montyon pour décerner et proclamer ses bienfaits.
Le 25 août 1828, M. Lemercier, prêtant à M. de Montyon des sentiments d'une subtile humilité, s'écriait: « L'auteur de la donation eût aimé à nous entendre dire ici qu'il est moins admirable encore que les auteurs des bonnes et
beltes actions qui attirèrent ses tributs généreux et salutaires. »
Le 25 août 1829, M. Guvier prenait en main la défense de l'œuvre de M. de Montyon, et, dans un discours apologétique dont nous avons ailleurs cité les principaux passages, il montrait la grandeur de la conception et l'importance du résultat.
Le 25 août 1830, le discours de M. ParsevaL Grandmaison, prononcé à quelques jours de date de la révolution de Juillet , môle aux éloges annuels décernés à M . de Montyon des louanges au nouveau roi des Français. M. Grandmaison affirme que l'on poussait alors des cris d'allégresse et d'amour à l'aspect du roi Louis-Philippe.
Le 9 août 1831, M. Lebrun est encore tout entier à la joie causée par la révolution de Juillet : « La Révolution française, quinze ans abattue et humiliée, s'est relevée tout entière et couronnée dans la personne d'un de ses enfants ; elle s'est assise sur le trône avec sa première fierté. » Il regrette de ne pouvoir décerner aux héros de Juillet le prix légué par M. de Montyon.
Le y août 1832, M. Brifaut, sous l'impros-
LES l'ANÉGYRISTES 255
sion terrible causée par l'apparition du choléra, loue l'intrépidité dont fit preuve le corps médical; il termine en s'écriant : « Montyon, louani>e et honneur à toi, à toi qui, par une fondation toute philanthropique, sut remplir une lacune déplorable dans les fastes de l'humanité ! Avant toi , que de vertus ignorées laissaient involontairement calomnier leur siècle, qu'elles eussent réhabilité si leur siècle
avait su ou pu se parer d'elles! Enfin, grâce
à M. do Montyo», on juge, on apprécie une classe trop longtemps méprisée. On dirait qu'en communiquant une heure , une seule heure avec le génie de la bienfaisance apparu dans cette enceinte, nous avons tous ressenti la plus louable des ambitions , celle de con- ([uérir à notre tour la palme innocente de la vertu. )>
Le 9 août 1833, M. de Jouy, se faisant courtisan , regrette que ce soit dans la classe laborieuse et indigente que doivent être décernés les prix de vertu, car, si le génie de la charité présidait lui-même à ce concours, c'est sous le diadème qu'il irait aujourd'hui déposer une double couronne.
Le 9 août 1834 , M. Villemain estime que Ion
ne pourra jamais assez bénir la mémoire du vertueux Montyon.
Le 25 août 1835, M. Tissot déroge aux habitudes constantes de l'Académie et fait le rapport sur le prix de vertu sans prononcer l'éloge de leur mémorable fondateur.
Le 11 août 1835, M. Nodier, reprenant la tradition, dit qu'il est impossible de s'occuper de la distribution des prix décernés à des actions vertueuses sans se rappeler le fondateur de cette touchante institlition. « Consacrer une partie de sa fortune, non pas à récompenser la vertu, car la vertu n'attend pas de récompense sur la terre, mais à la seconder dans ses bienfaits et à l'encourager dans ses sacrifices, c'est pratiquer aussi la vertu et en laisser des marques dignes de louanges éternelles. Honneur soit donc rendu avant tout à M. de Montyon !.... Si l'Académie fut chargée de la gestion des legs pieux , c'est parce que M. de Montyon pensait qu'il n'appartient qu'à l'intelligence d'apprécier convenablement la vertu, qui n'est elle-même qu'une intelligence accomplie de nos devoirs et de notre destinée. »
Le 9 août 1837, M. Lebrun affirme que « ce n'est pas pour elle que nous couronnons la
vertu : que lui importe ? Si elle est véritablement la vertu, elle est pour le moins indifférente à nos couronnes ; ce n'est pas pour elle, c'est pour la société tout entière, à laquelle elle appartient, qui a le droit de s'en servir, c'est dans l'intérêt et pour l'instruction de la société, que nous rassemblons ici ces beaux modèles. M. de Montyon ne s'est pas mépris. Ces couronnes ne sont pas vaines ; elles ne sont pas stériles pour la société. Après le plaisir de faire une bonne action, le plus grand sans doute, c'est d'en être témoin, d'en jouir, de lui rendre le culte que lui garde le fond de nos âmes. »
Le 9 août 1838, M. de Salvandy rend grâce à M. de Montyon, qui oblige l'Académie de reconnaître quelque chose de plus grand que le succès de l'esprit. « L'Académie s'inclinera devant une puissance plus haute que la sienne. Il sera beau d'entendre chaque année cette enceinte retentir de graves paroles, qui, au début de cette séance, rendront gloire à la morale; d'entendre chaque année les princes des lettres proclamer dans leur sanctuaire qu'elle doit dominer les lettres et les gouverner. »
Le 9 août 1839 , M. Etienne rappelle les prix institués par Richelieu pour les productions de l'esprit et dit que, « grâce à M. de Montyon, l'Académie a des palmes pour les belles actions comme pour les beaux vers. »
Le 11 juin 1840, c'est encore M. de Salvandy qui prend la parole. Il ne cherche pas à justifier la pensée de l'homme de bien magnifique qui a imaginé de remettre à une compagnie de gens de lettres le soin de découvrir et de récompenser la vertu. « Peut-être M. de Montyon a-t-il considéré que le plus bel attribut des lettres était d'assurer la gloire des peuples, en racontant tout ce qui est digne de renom. Il a voulu que toutes les bonnes actions fussent traitées comme les grandes actions elles-mêmes et que la vertu misérable eût sa part , sans l'avoir cherchée , du respect et des souvenirs publics. »
Le 17 juin 1841, M. de Jouy , dans un discours que nous avons cité en tète du présent chapitre, espère que l'éloge annuel de M. de Montyon ne fatiguera pas l'admiration publique.
Le 30 juin 1842, M. le comte Mole reconnaît dans l'œuvre de M . de Montvon le
caractère de son époque . Pliilanthropique et libérale, cette œuvre a moins pour objet de secourir l'infortune que de faire ressortir ces vertus pratiquées sous le toit des pauvres, et qu'on accusait le passé de n'avoir pas su reconnaître et découvrir. Ce but a-t-il été atteint ? M. Mole n'hésite pas à l'aflîrmer. « Honorons donc la mémoire du fondateur des prix de vertu. De tous les sentiments, le plus utile à répandre parmi les classes inférieures, le plus propre à préserver l'extrême misère de la dégradation morale, c'est le respect de soimême. Or le pauvre dont les belles actions ou la conduite vertueuse a mérité d'être racontée dans cette solennité annuelle n'a-l-il pas une autre ronscience de lui-même"? ne se respecte-t-il pas davantage? »
Le 20 juillet 1843, M. Flourens attribue à M. de Montyon l'intention d'avoir voulu fonder l'enseignement pratique de la vertu. « Observateur aussi éclairé que bienveillant, il vit les instincts généreux du peuple former partout les premières bases des sociétés humaines; il vit partout des malheurs, mais à côté des malheurs il vit partout la compassion ; et l'inépuisable charité lui parut établie de Dieu pour servir de
contre-poids éteinel au mal éternel qui est sur la terre. »
Le 29 juillet 1844, M. Scribe fait le rapport sur les prix de vertu sans presque parler de leur fondateur.
Le 11 décembre 1845', M. Dupin se demande quelle sorte de loyer on doit donner à la vertu? Ne faut-il pas tenir pour maxime, avec l'auteur du livre de la Sagesse (Charron), « que le fruit des belles actions est de les avoir faites et que la vertu ne saurait trouver hors de soi une récompense digne d'elle? » Lors donc que l'Académie française distribue les prix fondés par M. de Montyon. elle n'a pas la prétention d'exercer cette haute justice rémunératrice à laquelle les institutions humaines ne sauraient atteindre. Simple exécuteur testamentaire, l'Académie ne fait que délivrer un legs pieux.
Le 10 septembre 1846, M. Yiennet constate que « le devoir imposé aux membres de l'Académie de rechercher les actes de vertu rappelle aux écrivains ce qu'ils ne devraient jamais oublier : c'est que l'art de bien dire n'est pas un don gratuit de la divinité et qu'il apporte avec lui le devoir de bien faire, j^
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Le 22 juillet 1847, M. de Tocqueville, s'inspirant de l'idée émise l'année précédente par M. Viennet, estime que « le talent de bien dire serait peu de chose s'il ne conduisait les hommes à bien faire. Le vénérable Montyon, dont l'Académie est l'exécuteur testamentaire, l'a senti. Après avoir fondé des prix pour récompenser les auteurs de livres moraux^ il en a fondé d'autres, dans le but d'honorer les actions vertueuses, et il a voulu que tous ces prix fussent décernés le même jour, afin de montrer le lien étroit qui les unit entre eux. »
Le 5 juillet 1(S49, M. de Saint-Aulaire reprend la tradition du rapport annuel sur le prix de vertu, momentanément interrompue par les événements de l'année 1848. 11 s'occupe de l'éloge de la reine Marie-Amélie plus que de celui do M. de Montyon et affirme, ce dont on se doutait peut-être bien avant lui, que les palais ne sont pas plus vides de bonnes œuvres que les chaumières.
Le 8 août LSÔO, M. de Salvandy est pour la troisième fois chargé du rapport sur les prix de vertu. Il établit un parallèle entre M. de Montyon et Mme de Staël. « L'un voulait relever le peuple par les œuvres, l'autre par les idées.
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Tous deux étaient du même temps et du même monde. M. de Montyon poursuivait le progrès moral, Mme de Staël le progrès intellectuel et politique, c'est-à-dire la vertu et la liberté.... M. de Montyon n'avait que des vues généreuses. Répandre sur ceux qui souffrent le trésor de ses libéralités, comme les riches font toujours dans nos sociétés chrétiennes, ne suffisait pas à ce sage, à cet ami des hommes. Il voulait rendre les hommes meilleurs. Dans ce but, il résolut de recourir au ressort de l'émulation, assisté de ces deux aiguillons puissants, la renommée et les récompenses. »
Le 28 août 1851 , M. le duc de Noailles prétend qu'en tournant ses regards vers le peuple M. de Montyon y attire les vertus. Il relève le peuple à ses propres yeux par le spectacle de ses vertus et excite notre émulation. M. de Noailles n'est pas éloigné d'attribuer à l'œuvre de M. de Montyon un but social au moins autant que philanthropique.
Le 19 août 185*2, M. Yitet défend les concours de vertu qu'on a voulu envisager comme une sorte de profanation. Il soutient cette théorie que, la société étant en proie à de grands maux, il ne faut pas négliger tes petits remèdes.
Le 18 aoùl 1853, M. Viennet, rapporteur pour ]a deuxième fois du concours sur le prix de vertu, débute ainsi : « Je ne sais quel moraliste de mauvaise humeur a prétendu que les prix décernés aux actes de vertu étaient la plus grande preuve de la démoralisation d'un peuple. C'était convenir, selon lui, que la vertu était chose rare , puisqu'on était obligé de l'encourager par des récompenses publiques. » M. Viennet n'éprouve pas grand'peine à réfuter cette argumentation , et il estime que, loin de blâmer les encouragements que l'Académie donne à la vertu, on ferait mieux d'examiner s'il ne serait pas possible, s'il ne serait pas urgent d'en créer de nouveaux.
Le 24 août 1854, M. de Salvandy associe définitivement son nom à celui de M. de Montyon en rapportant pour la quatrième fois le concours sur le prix de vertu. 11 enveloppe, dans un égal éloge, les deux créations de M. de Montyon, qui, liées l'une à l'autre, attestent une môme pensée. L'utilité positive des prix de moralité littéraire, si l'on peut les appeler ainsi, est suffisamment établie; il en est de même des prix du vertu.
Le 30 août 1855, le duc de Noailles prononce
pour la deuxième fois l'éloge de M. de Montyon. Pour M. de Noailles, il n'y a pas de plus bel hommage rendu à la vertu, il n'y a pas de moyen plus efficace de l'encourager parmi le peuple que de confier, comme l'a fait M. de Montyon, à un corps aussi illustre que l'Acadétnie, le soin de s'enquérir de ses mérites et de lui donner à lui-même l'exemple de ses bonnes actions.
Le 28 août 1856, M. de Barante regarde que « l'avantage attaché à la distribution des prix de vertu, c'est d'honorer non point tel ou tel individu, mais la classe à laquelle il appartient, de montrer quels sentiments peuvent y régner, quelle noblesse d'âme peut s'y rencontrer, quelle influence y exerce la religion, quels sont les bons effets de l'esprit de famille. »
Le 20 août 1857 M. Vitet analyse les deux grands courants d'opinion qui se sont tour à tour prononcés pour et contre l'œuvre de M. de Montyon : « Lorsqu'on 1782 M. de Montyon établit pour la première fois ses prix de vertu, on était incrédule aux miracles, mais à ceux du passé seulement; quant à ceux de l'avenir, les miracles de la sagesse humaine, on y croyait avec ferveur. L'émulation passait surtout pour un levier
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magique avec lequel on était sur, sinon de soulever le monde, du moins de le moraliser ; il n'y fallait qu'un peu de temps, de bon vouloir et de savoir faire. Chacun marchait à l'âge d'or qu'il voyait devant soi, avec autant de certitude que Christophe Colomb traversait l'Océan. Comment M. de Montyon n'eùt-il pas partagé la croyance commune? Ne lui disait-on pas que ces prix porteraient dans les âmes tant de bonnes semences, que bientôt on verrait germer de toutes parts la charité, le dévouement, l'amour du sacrifice; que, les nobles passions gagnant toujours de proche en proche et rejoignant leurs bienfaisants rameaux, au bout d'un siècle ou deux les vices et les crimes disparaîtraient de cette terre, comme étouffés par la vertu? On sait de quel réveil furent suivis ces beaux rêves ! et quelle leçon châtia cet orgueil ! Alors ce fut une autre thèse. D'un excès on passa à l'autre. On s'était tout promis de l'homme et des moyens humains, on n'en voulait plus rien attendre. L'utopie était morte, on lui fit son procès. Offrir à la vertu les récompenses de la terre, la renommée, l'éclat, la vraie gloire, n'était-ce pas la corrompre, la dessécher dans sa racine? Lui décerner des prix, des médail-
les, de l'argent, quelle profanation ! Peu s'en fallut qu'on n'accusât l'Académie d'empoisonner les âmes par d'imprudentes largesses;' qu'on ne la sommât de répudier un legs profane, de cesser ses enquêtes, d'abdiquer sa juridiction, de détouraer ■ ses indiscrets regards du sanctuaire de la conscience humaine. » M. Yitet fait en terminant l'éloge de l'Académie, qui, sans s'émouvoir, a continué de donner les prix de vertu, redoublant de vigilance et de soins pour ne les donner qu'aux plus dignes.
Le 19 août 1858, M. Saint-Marc Girardin com-* pare le rapport annuel sur les prix de vertu aux exposés administratifs ; mais, tandis que ceux-ci apprennent à la France ce qu'elle a de soldats, de vaisseaux, etc., ceux-là lui enseignent les secrets de la vie morale et lui montrent qu'il y a beaucoup de bonnes âmes. C'est un chapitre du budget moral de la France, et dans ce budget il n'y a pas de déficit.
Le 25 août 1859, M. Guizot reconnaît que la disposition dominante de notre époque n'a rien de semblable avec les idées en vogue au moment où M. de Montyon institua ses prix de vertu. « Nous avons vu les hommes à tant et de si rudes épreuves, nous avons subi, pour eux
et sur eux, tant et de si amers mécomples, que nous en sommes restés un peu enclins au découragement ou au dénigrement. Nous regardons notre temps avec des yeux un peu fatigués et tristes, comme ayant trop attendu de l'humanité et n'en espérant plus beaucoup. Ce n'était pas là, à coup sur, le sentiment de l'homme de bien dont nous venons ici chaque année accomplir les volontés et honorer la mémoire. M. de Montyon avait vécu dans le siècle de la confiance et de l'espérance inimitées pour les hommes; en même temps qu'il était vivement touché de leurs misères, il avait foi dans leurs mérites et dans leurs destinées ; à ses yeux, ils étaient dignes de tout le bien qu'il voulait leur faire, et c'est parce qu'il croyait à la vertu qu'il a pris plaisir à fonder pour elle ce perpétuel hommage, qu'il a chargé l'Académie de lui rendre. M. de Montyon s'est promis de la vertu toujours et partout, dans les lettres comme dans la vie ; il a compté sur des œuvres littéraires morales comme sur des actions vertueuses. » Ce qu'il y a de certain, dit M. Guizot en terminant, c'est que « l'œuvre de M. de Montyon est de celles qui peuvent supporter l'épreuve de reparaître chaque année devant leurs juges et que le
temps embellit et féconde au lieu de les user. » Le 23 août 1860, M. de Rémusat pose cette question ; « La gloire est-elle nécessaire à la vertu ? Doit-on dire avec un ancien qui les a toutes aimées : « Le meilleur est le plus sensible à la gloire? » — « Optimusquisque maxime gioria ducitur » (Cicero). L'antiquité le croyait ainsi ; elle était plus fîère de cette vie, elle avait plus haute opinion que les temps modernes des choses de l'humanité. Elle ne se piquait pas de détachements d'une subtile humilité et faisait trop grand cas de l'admiration des hommes pour recommander l'afîectation de la modestie. » M. de Rémusat constate que l'on pense autrement aujourd'hui ou du moins que l'on parle • un autre langage. 11 est convenu que ce qui mérite la louange doit la fuir: en la recherchant ; il faut s'en défendre. 11 se plaint de l'obligation où se trouve l'Académie de se justifier de la sorte de violence qu'on l'accuse de faire à la vertu, en amenant au grand jour le bien qu'elle accomplit dans l'ombre et en décelant les bonnes œuvres qu'elle a cachées.
Le 29 août 1861, M. de Laprade estime que, si la double fondation de M. de Montyon n'a rien ajouté en France à la fécondité du bien, elle a
fait beaucoup pour l'heureuse direction des lettres, en associant aux mêmes honneurs les bonnes actions et les bons écrits.
Le 3 juillet 1861, M. de Montalembert retrace à grands traits la physionomie de l'année 1782, qui vit fonder les prix de vertu. « La paix d'Amérique allait récompenser le glorieux concours que la France avait prêté à l'émancipation des Etats-Unis. Louis XVI se montrait encore animé de l'esprit qui avait appelé Malesherbes et Turgot dans ses conseils. La reine Marie-Antoinette venait de donner le jour àson premier-né. Madame Ehsabeth de France avait dix-huit ans; elle illuminait Versailles de ses grâces virginales et de son angélique piété; cette Elisabeth dont le buste a été donné à l'Académie par M. de Montyon lui-même, avec cette inscription : « A la vertu, » dont elle lui semblait le type le plus accompli et le plus touchant. L'avenir était heureux, et nul ne frissonnait d'avance à la pensée du sort qui attendait ces têtes innocentes et charmantes. La liberté semblait donc se lever pure et féconde, et notre antique royauté se retremper dans une source nouvelle de jeunesse, de popularité et de vertu; mais que de mécomptes, de ruines et de désastres, que de
crimes surLoiU cl d'humiliantes défaillances depuis ces jours de généreuse illusion, de légitime enthousiasme et d'aveugle confiance ! » M. de Montalembert constate en finissant qu'en dehors de la religion aucune institution, aucune loi , aucun pouvoir ne devait survivre à la grande tempête révolutionnaire , si ce n'est l'Académie française et l'œuvre modeste de
Le 23 juillet 1863, M. Saint-Marc Girardin prononce l'éloge annuel de M. de Montyon, l'auteur du budget moral de la France.
Le 21 juillet 1864, M. le prince de Broglie établit entre Richelieu et Montyon, les deux bienfaiteurs del'iVcadémie, un parallèle où l'honnête homme n'est point sacrifié au grand homme.
Le 3 août 1865, M, Sainte-Beuve fait le récit des plaisanteries de toute sorte qui accueillirent à son début l'œuvre de M. de Montyon. « On afiectait de ne voir dans l'estimable fondateur, lorsqu'on sut son nom, qu'un homme de gloriole, un courtisan du public à l'affût de tous les petits succès. On prétendait que l'Académie allait se faire l'émule et la rivale des curés de Paris. C'était le temps, il est vrai, où la philanthropie, dans toute sa confiance et son ingénuité,
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se donnait carrière, où le sentiment exalté d'humanité qu'aucun échec n'avait encore averti surpassait toutes ses espérances et tous ses rêves, où des zélés en venaient jusqu'à proposer des espions du mérite et de la vertu pour dénoncer les beaux génies inconnus et modestes, pour découvrir les belles actions cachées, avec la même vigilance et la même adresse qu'on met à découvrir les mauvaises. Le temps a fait justice de ces légers travers comme de ces railleries et n'a laissé subsister dans l'œuvre de M. de Montyon, dans ce bienfait perpétuel, largement renouvelé et confirmé par lui après 1816, que les bons effets d'une fondation si louable. L'idée utile a pris le dessus. La religion, loin de s'en alarmer ou de s'en étonner comme d'un empiétement ou d'une concurrence, s'y est associée; l'extrême humilité des vertus chrétiennes a consenti à se laisser dévoiler et divulguer dans l'intérêt de tous. La philosophie de son côté a rabattu d'une première affiche sentimentale, d'une première prétention peut-être à l'effet et à l'éclat; elle n'a pris du sentiment que l'extrême nécessaire, n'a pas recherché avant tout la singularité et s'est parfaitement accommodée des vertus chrétiennes quand elle les
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rencontrait devant elle dans son examen. Rien ne met d'accord les bons esprits et les bons cœurs comme l'idée et sm^tout la vue du bien, le bien en action. Aujourd'hui, rien n'est mieux compris, plus incontestablement accepté, reconnu plus convenable et plus utile. »
Le 20 décembre 1866, M. Dufaure constate la place considérable qu'occupe M. de Montyon dans les séances annuelles de l'Académie française. Il découvre en cet homme de bien les deux genres de mérite qu'il a voulu récompenser chez les autres. « M. de Montyon, dit M. Dufaure, avait le goût de son époque pour la culture des lettres. L'Académie le compte au nombre de ses lauréats, et il a laissé des ouvrages estimés. Gomme beaucoup d'écrivains de son temps, il s'est occupé des améliorations que réclamait l'état social de la France; mais il a porté dans cette étude des connaissances et une sagesse pratique qui manquaient à la plupart d'entre eux. Avant d'être appelé au conseil du roi, il avait eu Tintendance de trois de nos anciennes provinces. Administrateur, à la manière de Turgot, plus attentif aux besoins des populations qui lui étaient confiées qu'aux intrigues de cour, dont sa fortune pouvait dépen-
dre, ses écrits sont animés da même esprit que ses actes. Aux bienfaits d'une sage administration il ajoutait les charités abondantes que sa fortune privée lui permettait de faire. » Ce qu'admire surtout M. Dufaure , c'est l'utilité de cette grande existence , vouée tout entière au culte du beau et du bien.
Le 29 août 1867, M. de Falloux constate que l'opinion a définitivement sanctionné la pensée aussi intelligente que magnifique de l'illustre M. de Montyon.
Le 20 août 1868, M. de Carné répond à ceux qui reprochent à M. de Montyon d'avoir appliqué aux choses de la conscience les procédés d'encouragement en usage pour l'élevage du bétail et l'extension des cultures fourragères, que les sympathies du pays ont assigné aux fondations du grand philanthrope leur véritable caractère.
Le 9 décembre 1869, M. Prévost-Paradol, en faisant le rapport annuel sur les prix de vertu, prononce à peine le nom de leur fondateur.
Le 23 novembre 1871, M. Legouvé déplore la perte de dossiers relatifs aux prix de vertu, qui empêche la distribution des récompenses.
Le 8 août 1872, le duc de Noailles jette un
coup d'œil rétrospectif sur les martyrs de lu Commune.
Le 28 août 1873, M. Camille Rousset reprend en faisant l'éloge de M. de Montyon la tradition interrompue. « La rumeur publique a trop souvent l'occasion de dénoncer le crime; il est bon qu'elle ait en revanche à dénoncer la vertu. » Il termine en disant : « Le caractère particulier de cette séance, c'est que les belles œuvres reçoivent les louanges d'abord et que le dernier mot appartient aux bonnes œuvres. »
Le 13 août 1874 , M. Cuvillier-Fleury cite l'admirable discours de Bossuet sur l'éminente dignité des pauvres dans TEgiise et définit ainsi l'œuvre de M. de Montyon : « Substituer le dévouement à la résignation, l'action à l'inertie, le désintéressement inspirateur à l'égoïsme endurci dans la souffrance personnelle : c'est à cette conception à la fois hardie et touchante que s'est élevé le fondateur des prix de vertu. C'est le mérite singuliei% c'est l'originalité de sa fondation. »
Le 11 novembre 1875, M. de Vieil-Castel espère que la proclamation des prix de verlu pourra contribuer jusqu'à un certain point ii atténuer les haines sociales.
Le 16 novembre 1876, M. Saint-llenc Taillandier rappelle que M. de Montyon avait lui-même donné l'exemple des vertus pour lesquelles il inslilua des récompenses. « Qui donc a jamais été plus soigneux de cacher le bien qu'il faisait? Magistrat, publiciste, conseiller d'Etat, intendant de province, réformateur, modeste émule de Turgot, toute sa vie est pleine de bonnes œuvres obstinément anonymes; c'est seulement après sa mort que le mystère en fut dévoilé. Il ressemblait donc à ceux qui reçoivent ses couronnes; il leur ressemblait parle renoncement silencieux, par le bien accompli dans l'ombre^ par le besoin de rester inconnu. La seule différence, c'est qu'il possédait une grande fortune, tandis que ses protégés étaient des indigents. A le voir d'années en années se priver toujours davantage des commodités de la vie et se réduire au nécessaire, on eût dit qu'il était jaloux des charités du pauvre. Il était heureux du moins de se rapprocher de lui, suivant les belles paroles de l'Ecriture. «
Le 2 aoùl 1877, M. Alexandre Dumas reconnaît que la fortune, tant enviée de ceux qui ne l'ont pas, ne fait pas le bonheur de ceux ([ui l'ont, et le motif qu'il en donne, c'est que ceux
qui l'ont ne s'en servent pas assez pour faire le bonheur de ceux qui ne l'ont pas. La conséquence de ce raisonnement, c'est que la grande fortune de M. de Montyon fut pour lui une véritable source de bonheur, puisqu'il sut en faire profiter les autres.
Les éloges qui précèdent, tous empruntés à des plumes académiques, ont cela de particulier : c'est qu'en dehors de l'éclat du langage, qu'on doit admirer, mais dont on ne peut s'étonner, ils portent tous comme le cachet de l'homme qui les a inspirés.
Depuis plus d'un demi-siècle, l'Académie française n'a eu qu'un but : s'inspirer des généreuses intentions de M. de Montyon. Les écrivains les plus divers, les esprits les plus dissemblables ont loué tour à Lour ce grand honnête homme. Jamais aucun parti n'a amoindri sa touchante personnalité en tâchant de l'accaparer; tous ont compris qu'il importait de tenir M. de Montyon en dehors de nos misérables rancunes et que son nom, comme ces pierres que les patriarches élevaient à Tendroit où ils devaient se retrouver, après s'être momentanément séparés, était le symbole de l'alliance entre la charité et la philanthropie, ces deux formes d'une même idée.
Bien avant qu'on l'eût écrit, M. de Montyon avait compris que la philanthropie et la charité devaient se confondre dans un sentiment de justice réparative à l'endroit de nos semblables. Lui aussi il connaissait les règles pratiques de la fraternité. Il savait que, pour ne pas abaisser celui qu'elle veut relever, la fraternité doit avoir les traits et le langage de la justice. En accordant à la vertu des honneurs publics suivis d'une récompense publique, il a établi un contrat où l'homme pauvre, en échange de la vertu dont il donne l'exemple, reçoit non pas une aumône, mais en quelque sorte un équivalent de ce qu'il a fourni à la société. Grâce enfin à M. de Montyon, l'indigent secouru par ses libéralités peut se croire légitimement créancier, car la vertu dont il donne l'exemple est au-dessus de tout salaire. Ainsi M. de Montyon a-t-il, par sa merveilleuse intuition du bien, été au-devant de ce qui semble être le desideratum de la science sociale contemporaine, à savoir : « qu'il faut que celui qui oblige prenne le rôle de l'obhgé et semble non pas rendre un service, mais en demander un '. »
Il conviendrait peut-être avant de terminer ce