Eloge de M. de MoJitijon, par M. Léon Feupôro. Pari
(juail de la double consécration du temps ei de l'estime publique. Une disgrâce mal déguisée par de trompeuses promesses punit le dévouement éclairé de ce serviteur fidèle. »
M. de Montyon resta peu de temps intendant de Provence, assez cependant pour rendre à ce pays d'inappréciables services. Depuis longtemps, les habitants de Marseille se plaignaient avec raison de la déplorable influence qu'exerçait sur l'état sanitaire de la ville la situation de son port, toujours encombré; des miasmes pestilentiels s'en exhalaient, et cependant on reculait toujours devant les dépenses que le curage occasionnerait. Les administrations de la marine et des finances successivement sollicitées, se renvoyaient tour à tour cette tâche difficile. M. de Montyon, ayant lutté contre l'opposition des différents ministres sans parvenir à vaincre leur hostile obstination, se résolut à accomplir comme particulier ce que ne pouvait faire l'intendant. Il fit procéder, de ses propres deniers , à un travail gigantesque, dispendieux, mais fécond en résultats, et Marseille lui dut, à lui seul, cette heureuse amélioration. Grâce encore à son énergie, il protégea cette même ville contre la disette, en différant l'exécution
d'un ordre inconcevable , qui prohibait l'importation des blés, à raison des spéculations auxquelles donnait lieu ce commerce.
Les chaleurs accablantes du Midi avaient altéré la santé de M. de Montyon. Il solHcita et obtint son changement. Il fut nommé intendant de La Rochelle. Ce n'était point à coup sur un poste d'avancement, et M. de Montyon ne l'accepta qu'avec regret; mais à La Rochelle comme en Provence, comme en Auvergne, il se montra administrateur éminent. Cependant il n'obtint pas la satisfaction à laquelle il avait droit. Une des intendances qu'il désirait étant venue à vaquer, le roi Louis XYI alors régnant en disposa en faveur d'un autre. M. de Montyon ressentit jusqu'au fond du cœur l'injustice royale, et il ne put s'empêcher de laisser percer son mécontentement dans un mémoire que M. do Malesherbes, son ami, se chargea de remettre au roi.
Ce mémoire est long et peut donner lieu à des appréciations bien différentes. M. de Montyon a-t-il eu raison de l'écrire? C'est évidemment une œuvre apologétique et qui par suite est critiquable. M. de Montyon affecte un peu trop les allures de ce fier Romain qui, au lieu
de se défendre, invitait le peuple à monter avec lui au Capitole afin de rendre grâces aux dieux des victoires remportées par lui sur les ennemis de la République. M. de Montyon ne monte pas tout à fait au Capitole ; mais peu s'en faut. Ce morceau est d'ailleurs curieux, car c'est un résumé exact de l'administration de M. de Montyon. A ce point de vue, il mérite d'être cité en entier :
« Sire, il n'est pas surprenant que, dans un grand État comme celui de Votre Majesté, quelques actions louables restent inconnues ou sans récompense ; mais, si tel était l'ordre des choses, que le zèle et les services fussent traités comme des fautes et ne fussent payés que par des disgrâces, le malheur d'un particulier deviendrait la cause publique ; il deviendrait celle môme du souverain, puisque ces exemples énerveraient un des plus grands moyens qu'il ait en ses mains pour assurer le bien de son service.
« Tels sont les motifs qui me déterminent à mettremasituationsouslesyeuxdeVotre Majesté, à user du droit qui appartient à chacun de vos sujets et plus particulièrement aux commissaires que Votre Majesté envoie dans les provinces.
« Depuis que j'ai riionncur d'(;lrc revêtu de ce titre, j'ai été dépouillé trois fois de mon état: sort inouï jusqu'à moi. Il faut que je sois ou le plus méchant des hommes, ou l'un des plus malheureux. Il m'est important que ma conduite soit connue et qu'elle soit mise en parallèle avec le sort que j'éprouve; car, sous un gouvernement aussi respecté que celui de Votre Majesté, un traitement rigoureux peut être considéré comme un acte de justice.
« Pendant que j'étais intondant en Auvergne, cette province, celle du royaume qui supporte la taille la plus forte proportionnellement à son revenu, vit se joindre à ce malheur celui d'une disette telle que, dans ces derniers temps, aucun autre pays en France ne l'a connue ; le blé a été porté à 72 livres le setier de Paris, et plusieurs habitants ont été réduits à manger de l'herbe.
« Les crises de l'humanité sont toujours des moments fâcheux et dangereux pour l'administration ; j'ai été assez heureux pour que toutes les mesures que j'ai prises dans l'intérêt de la province aient réussi. Le ministère a été satisfait de ma conduite, et les cantons affligés de ce fléau m'ont marqué leur reconnaissance (même
depuis que j'ai quitté ce département ) par des preuves publiques, qui font plus d'honneur à leurs sentiments qu'à mes soins, qui n'étaient qu'une dette.
« Les peines que me causaient ces circonstances cruelles altérèrent ma santé ; une fièvre accompagnée d'accidents graves me menaçait d'une mort prochaine et cependant n'interrompait point mon travail ; dans un redoublement de quatorze heures où l'on parlait de m'administrer, j'en ai passé sept à travailler ; c'est ce jour ou le lendemain qu'on a pris pour m'ùter mon intendance.
« Une lettre ministérielle m'apprit que les circonstances avaient exigé que je fusse privé de ma place pour qu'un autre en fût gratifié ; le ministre en accordant des éloges à ma conduite, ajoutait que le roi avait pensé que je me prêterais à cet arrangement, d'autant que Sa Majesté, dès l'année précédente, m'avait assuré la première intendance considérable qui viendrait à vaquer.
« Dans le mois de septembre 1771, je fus nommé à celle de Provence, et j'eus ordre de m'y rendre.
« Le port de commerce le plus considérable
que Yolre Majesté ail sur la Méditerranée était en ce moment dans la détresse; un impôt dont le produit (Hait destiné au curage avait été supprimé, les ministres des finances et de la marine se renvoyaient la charge de fournir les fonds, cependant le port s'encombrait, et un navire y échoua. Le commerce était désolé, mais il n'était pas en mon pouvoir de remédier au mal. Ce que je ne pouvais pas comme administrateur, je Tai fait comme particulier; j'ai donné des ordres pour le curage du port dans la forme ordinaire, et j'ai payé de mon argent; depuis, cette dépense m'a été remboursée par les ordres du ministère.
« Les craintes sur la subsistance des peuples étaient encore très vives ; elles portèrent le contrôleur général à donner, au nom du roi^ un ordre qu'il écrivit de sa main pour en rendre l'exécution plus assurée et dont l'objet était de susprendre la liberté du commerce de Marseille; celte ville, effrayée de ces défenses, eut recours à moi, et ses administrateurs me demandèrent de les tirer de la situation pénible dans laquelle ils se trouvaient, se voyant obligés de compromettre l'existence de la province et d'une [tarlie du royaume, ou de répondre des évé-
nements et d'encourir l'animad version du roi.
« Je leur répondis, et ma lettre est déposée dans leurs archives, que je sentais combien leur situation était difficile; mais que, commissaire du roi je n'avais et ne pouvais avoir de volontés que les siennes, qui venaient de leur être manifestées directement par son ministre ; que je ne me dissimulais pourtant pas que cette réponse, qui me tirait d'embarras les y laissait, et qu'elle ne répondait ni à mon amitié pour eux, ni à mon zèle pour la province; que je sentais qu'il était des circonstances graves où il fallait s'exposer, et qu'ils allaient me connaître; qu'ils pouvaient laisser subsister dans leur port la liberté pour l'entrée et la sortie des grains, comme avant les ordres de la cour ; que je prenais l'événement sur raoi ; que, pour leur décharge, ils étaient libres de déposer ma lettre dans leurs archives et d'en envoyer copie au ministre.
« En même temps, je pris différentes mesures pour prévenir et les malheurs et les inquiétudes ; j'envoyai à M. le contrôleur général copie de ma lettre, et, après lui avoir rappelé les obstacles que j'avais rencontrés, je terminai ainsi : « Ma conduite doit vous prouver que nulle « considération ne peut me rendre timide lors-
« qu'il s'agit du bien du service. » Je fus plus d'un mois sans avoir réponse; cependant mes spéculations réussirent ; il entra à Marseille huit ou dix fois plus de grains qu'il n'en sortit, et je reçus une longue lettre de la main du ministre approbative du parti que j'avais pris.
cf Six semaines après, une autre lettre du même ministre m'apprit que le roi m'ôtait ma place et m'envoyait à La Rochelle.
« Né sans ambition, ennuyé et fatigué des contradictions et des revers, je pris le parti de renoncer à tout état ; je le déclarai au ministre, qui refusa d'en rendre compte à Sa Majesté, et l'intendance de La Rochelle resta vacante; enfin les sollicitations et l'opinion de mes amis l'em- 'portèrent sur mes sentiments ; je pris cette intendance. Mon traitement me fut conservé; il fut déclaré que je n'étais à La Rochelle que jusqu'à ce qu'il vaquât une des places qui m'étaient assurées, et jusqu'à ce moment je fus dispensé de m'y rendre. Ces arrangements sont consignés dans une lettre ministérielle écrite d'après l'ordre du roi.
« Cependant j'ai cru que ma présence pourrait être utile à La Rochelle ; je n'ai consulté que
l'intérêt de TÉtat; le ministre de Votre Majesté m'a écrit à cette occasion qu'il lui en rendrait compte et m'a répondu de la satisfaction qu'elle aurait de cette marque de zèle.
a La fièvre et le renouvellement d'anciens accidents de poitrine ont pensé me rendre mon dévouement funeste; j'ai du moins la consolation que mon travail n'a pas été infructueux. Je suis en état de prouver que toutes les parties d'administration de ce département sont sur un meilleur pied qu'elles n'étaient lorsque je l'ai pris.
« J'ai fait plusieurs opérations dont il est résulté pour Votre Majesté, ou pour la province, des avantages de 30, 40 ou 50 pour cent ; le bénéfice que la ville de La Rochelle a retiré du changement de son bail des octrois est estimé monter à 399,000 Hvres.
« Tandis que je me livrais ainsi tout entier à l'accomplissement de mes devoirs, Votre Majesté que l'on n'a pas instruite, j'en suis convaincu , des paroles sacrées et réitérées que j'ai reçues, a disposé de la place qui m'était assurée de la manière la plus authentique.
« Je ne crois devoir ajouter à cet exposé aucune réflexion , aucune demande , aucune
plainte. Du reslc, si,(lansles Irois dépnrlcmenls où j'ai sci'vi, il est une seule personne 'qui puisse articuler la moindre injustice qui procède de moi ; si, dans ce mémoire, il est un seul fait qui soit contraire à la vérité, je consens à perdre la vie, mes biens et l'honneur.
« Signé : A. de Montyox. »
Comme nous l'avons dit, c'est M. de Maleslierhes qui présenta le mémoire au roi. Ce fut le duc de Penthièvre qui l'appuya. La réparalion ne se fît pas attendre. Le roi Louis XYI nomma M. de Montyon conseiller d'Etal. Yit-on jamais un plus honnête homme présenter une requête, un plus honnête homme l'appuyer, et un plus honnête l'accueillir, — Malesherbes, Penthièvre, Louis XVI, — âmes d'une trempe peu commune, chez lesquelles les vertus étaient en équihbre parfait et qui par un heureux effet du hasard se trouvèrent tous trois réunis pour rendre à M. de Montyon la justice qui lui était due.
M. de Montyon déploya au Conseil d'État la même activité dont il avait fait preuve dans ses intendances, et ses nouvelles fonctions ne paraissaient pas avoir modifié en rien la simplicité
de ses allures. « Par son régime de vie parliculièifej dit M. Lacretelle *, par sa candeur, par son inaltérable bienveillance, il semblait un homme de l'âge d'or. Bien que jouissant d'une grande fortune, il avait un état de maison fort médiocre et s'occupait très peu de son costume. Il attendait un jour une audience du roi, lorsque déjeunes seigneurs remarquèrent son habit de coupe démodée et surtout l'ampleur surannée de sa perruque. On chuchota, on plaisanta, et l'éclat de rire devint général. M. le comte d'Artois, frère du roi, était parmi les rieurs. »
Bachaumont ne raconte pas l'aventure tout à fait dans les mêmes termes. Voici ce qu'il dit à ce sujet 2 :
« On parle beaucoup d'une espièglerie de M. le comte d'Artois. Un intendant de province ayant indiscrètement pénétré chez Son Altesse Royale l'a trouvée dans un déshabillé que tout particulier se permet dans son intérieur, mais qui rendait le prince méconnaissable à ceux qu'il n'admet point dans son intimité, en sorte que le magistrat croyant effectivement avoir
1. Ac.'ult'iinio française. Discours sur M. de Montyon, 2"J avril 1821.