LE BOIS DE ROMALNVILLE
petit Gérard ; mais comme il pèse trois fois autant que le petit garçon, la branche casse, ot M. Bernard roule sur le gazon. On s'empresse autour de lui, on craint qu'il ne soit blessé ; mais Bernard se relève en assurant qu'il l'a fait exprès, et s'efforce de rire, quoiqu'il ait le nez écorché et une grosse bosse au front.
«Mais il me semble que vous êtes blessé au visage, »» dit madame Moutonnet en voyant revenir M. Bernard. « — Du toul, mesdames, du tout... c'est une plaisante- «rie... une farce... A la campagne il faut s'amuser, et «je suis la! »
Madame Bernard reparaît enfin avec son commis. La tabletière est encore plus rouge qu'a l'ordinaire, et le petit Estève a les yeux qui lui sortent de la tête. « Où « diable éliez-vous donc ? » dit Dupont ; « j'ai cherché de «tous côtés. — Nous n'étions cependant pas loin. — "Est-ce qu'Estève a attrapé un coup de soleil, » dit M. Bernard, « le pauvre garçon est tout bouffi. — Non, «non, c'est qu'il s'est trop penché pour me chercher « des fraises. — Des fraises!... des fraises !... je fai déjà « dit, ma chère amie, que dans ce bois-ci on ne trouve « que des glands.
« — C'est vrai, tu as raison, je n'ai trouvé que des « glands superbes. — Madame Bernard, votre mari s'est « fait une bosse au front. — Oh ! cela ne m'inquiète pas, «son front est fait a cela. — Mais les rafraîchissements «n'arrivent pas,» dit Dupont, qui s'est mis en nage pour jouer a cache-cache. « Ah ! mon mari et Bidois sont «d'une lenteur!... ils me font mourir!... — Victoire! «victoire ! les voici. »»
En effet, M. Moutonnet paraît chargé de pain et de verres, tandis que Bidois porte un panier garni de bouteilles pleines de vin et d'eau.
32 M. ULl'ONT.
«Allons donc, messieurs, allons donc, »» dit madame Moutonuet. "k (jiioi pensez-vous d'être deux heures pour " nous ap])()rtor cela? — Mais, ma femme, c'est que... " aujourd'hui dimanche... — Eh bien ! monsieur, est-ce " qu'on ne boit pas le dimanche comme les autres jours "i* " — Au contraire, ma belle, on boit davantage; c'est ce " qui fait... — A la santé d'Eustache ! " dit M. Bernard en s'emparant de la bouteille. Tout le monde répond "a l'appel du lablelier. et le bon Moutonnet remet de lumveau son mouchoir sur 1" herbe, et s'assied dessus avec délices, enchanté de pouvoir enfin se reposer, ce qui ne lui arrive que rarement le jour de sa fête.
On ne joue plus a cache-cache, parce qu'il fait trop chaud, et que ces messieurs ne veulent point se fatiguei". Eugénie et Adolphe regrettent ce joli jeu, qui leur a fourni l'occasion d'ctrc un moment seuls, et qui leur eu promettait de si doux. Peut-être y a-t-il encore dans la compagnie des personnes qui seraient bien aises de retourner se cacher, mais on n'ose pas en témoigner l'envie, " Xous y rejouerons après dîner, » dit M. Bernard. « il •' ne fera plus si chaud, et nous aurons plus d'onibro. .,
Le temps se passe bien vite. Quatre heures arrivenl. il faut dîner ; c'est pour beaucoup de personnes, et surtout pour le héros de la fête, l'instant le plus intéressant de la journée.
Les paniers sont vidés, les provisions sont étalées : on s'assied "a peu près en rond. Cette fois. Adolphe tnu!\e le moyen de se mettre près d'Eugénie ; le gros épicier est a la gauche de la jeune fille ; mais le joli garçon est a sa droite, et il y auia du moins compensation.
On trouve tout bon, tout excellent; rai)pélit assaisonne les mets; on fêle le petit vin du garde. Jusqu''a présent tout se passe fort bien : chacun est gai, joyeu\ ;
LK BOIS DE KOMM^riLLE. >->
le ])laisir préside a la fête; mais Bidois, qui a assisl»' îi toutes celles de la famille Moulounet, se dit en lui-même : " Pourvu que cela finisse bien aujourd'hui, et qu'il nai- « rive pas quelque catastrophe, quelque querelle, comme « c'est l'ordinaire aux Saint-Eustache et aux Saiute-Barhc : «on commence en riant, en chantant... on revient en «criant et en se disputant!...»
En attendant, le vieux commis mange et boit comme quatre, enchanté de voir disparaître les vivres parce qu'il espère rapporter les paniers vides.
Nous avons vu comment M. Moutonnât s'y est pris poni' découper la superbe volaille dont il ne put venir a bout, malgré le secours de madame Bernard ; nous avons vu ensuite l'humeur de madame Moutonnet, qui n'aimait pas que d'autres qu'elle fissent quelque chose avec son mari.
Nous savons aussi que l'on dansait déjà devant la maison du garde, pendant que Ion dînait dans le bois. Quoiqu'il ne fût alors que cinq heures, le bal était déjà en train, parce qu'a la campagne on commence de bonne heure, et que l'on ne craint pas de danser au soleil.
Puisque nous retrouvons les choses telles que nous les avions laissées, voyons maintenant comment se terminera la fête de M. Moutonnet, et si les pressentiments de Bidois étaient fondés.
SlITE et FIN DE LA FETE DE M. MOITO-N-NET.
«Ah! çà, est-ce qu'on ne parviendra pas a découper cette volaille ? •• dit Bernard. «'Ce serait bien malheu»
J'i M. DUPOJNT.
" reux ! » dit tout bas Bidois, « car on me la ferait rem« « porter a Paris, et nous ne mangerions que cela toute la " semaine.
«J'aurais cependant voulu goûter du croupion. » dit niadame Bernard, qui a passé la cuisse de la dinde au petit Esiève, quelle bourre comme un canon.
« Oh ! » dit le tabletier, » ma femme est terrible pour " les croupions... elle se ferait fesser pour en tenir un. " — Je me charge de lui en offrir. » dit le parfumeur; " |>assez-moi cette terrible volaille; vous allez voir comme "je découpe cela. — Oh! d'abord, mon mari fait tout <• avec grâce, » dit madame Gérard. « Oui, » dit tout bas Bidois, » le dindon sentira la pommade. »>
M. Gérard prend la volaille, et ce n'est pas sans peine qu'il parvient à la découper, quoique madame Moutonnet répète a chaque instant : «Je suis bien certaine qu'elle » est tendre, je l'ai achetée moi-même. — Malgré ça, » dit le parfumeur, «je vous assure qu'elle est bien formée. »
Personne n'ose dire que le dindon n'est pas mangeable, mais on n'y revient pas. On se jette sur le pâté et les autres provisions, et Bidois voit avec chagrin qu'il restera plus de la moitié de la grosse pièce.
Le vin muscat de l'ami Dupont ramène la bonne humeur que le dindon avait un peu affaiblie. La bouteille est bientôt vidée ; l'anisette a son tour. La liqueur achève de donner une petite pointe a ces messieurs et plus d'abandon a ces dames; le son du tambourin et de la clarinette, qui parvient aux oreilles de la société, ajoute aux charmes du repas.
« Nous avons de la musique, » dit Dupont, « c'est pis « qu'a Paris. — J'espère bien que nous danserons ce soir,» dit madame Bernard; «il faut que je danse, moi ; cela (« me fait faire la digestion, — Vous danserez, mesdames,
FÊTE DE M. MODTONNET. 55
"VOUS danserez, nous vous ferons sauter. — Ah! oui, «vous faites de iiers hommes! s'il fallait compter sur • vous... — Qu'esl-ce a dire, madame Bernard, esl-ce « que je ne suis pas la pour la pirouette? est-ce que je ne « passe pas un six quand je m'y mets? — Vous passez un « six, vous ! . . . Ah ! par exemple, monsieur Bernard, je ne « m'en suis jamais aperçue ! — Vous vous en apercerez " ee soir, madame. — Je serais curieuse de voir cela!
« — En vérité , » dit madame Moutonnet en se penchant sur mademoiselle Cécile, « cette madame Bernard «« a toujours des conversations bien singulières!... — Ne " m'en parlez pas, » répond mademoiselle Cécile en se pinçant les lèvres, «c'est du plus mauvais ton!... cela « me fait mal aux nerfs !..
« Allons. » dit lout bas Bidois, « voilà les femmes « qui chuchotent déjà... case gâtera bientôt.
« — Est-ce qu'on ne chante pas?» dit M. Dupont. « — Si fait, parbleu ! on chante!... — C'est a vous a « commencer, ma fille,»» dit madame Moutonnet a Eugénie, qui, auprès d'Adolphe, avait tout-a-fait oublié ses couplets. » M'entendez-vous, ma fille ? — Oui, maman. »
On fait silence, et Eugénie chante des couplets pour la fête de son père; elle tremble d'abord, mais ensuite elle se rassure, et met de l'expression à ce qu'elle chante, parce que son cœur est d'accord avec les paroles.
Le bon Moutonnet embrasse sa fille ; c'est le moment de l'attendrissement. «« Vraiment, « dit Dupont, « ma- « demoiselle a une voix. . . de ces voix qui étourdissent ! . . .»
Adolphe ne dit rien ; mais il regarde Eugénie, et pour l'aimable fille cela vaut bien le compliment de Dupont.
« Maintenant, »> dit Bernard, qui n'est pas porté pour lesentiment. « il fautchanter du gai, du jovial... — Ah! » oui, »» dit sa femme, «de petites drôleries; j'aime bien
56 M. ))LPO.\T.
" mieux cela. moi. — Madame, songez que nous avons " des demoiselles ici , » dit madame Moulonnel en prenant un ton sévère. « — Il me semble que je le « sais aussi bien que vous, madame, » répond madame Bernard d'une voix un peu enrouée. «*Esl-ce que " je n'ai pas un enfant? — Oui, sans doute, un enfaul « de quinze ans passés... C'est pour cela, madame, qu'il « faut prendre garde a ce qu'on chante... — Madame, <' ma flUe n'y entend pas malice; tant pis pour celles qui « en mettent dans tout... — Si on voulait en mettre, les " occasions nemanqueraienl pas avec certaines personnes. « — Allons, allons, mesdames; est-ce qu'il faut se " fâcher pour une chanson? » dit l'épicier en présentant son sac de quatre-mendiants; « prenez une ligue, ma- " dame Bernard... Tenez, madame Moutonnet, voici du « raisin sans pépin...
« — L'ami Dupont a raison, » dit M. Bernard; « dail- « leurs je sais choisir une ariette pour les circonstances . . « — Chantez-nous quelque chanson a boire, « dit le papa Moutonnet, " il faut finir la bouteille d'anisette.
« — Va pour un air a boire, » dit M. Bernard, et le l;ibletier entonne un refrain bachique. Ces messieurs foui chorus, et l'anisette tire a sa fin, mais aussi les convives chanlenl a tue-tête; la liqueur les met en train.
«• Ah ! mon Dieu ! quel train ! » dit madame Bernard m se bouchant les oreilles : » vos chansons a boire ne m'a- «« musent pas du tout... .laime bien mieux: Un jour « Guillol trouva Lisette, ou la Béquille du père Bar- « naba...
« — Fi donc ! madame , » s'écrie madame Moutonnet, « la Béquille du père Barnaba!... Eh! pourquoi pas « le pot-pourri de la Vestale ^ pendant que vous y êtes... n — Miidame. on le chante partout au dessert. — Oui.
KKTE KK M. MOLIO.N.NKT. .î /
« entre hommes, c'est possible; mais des mères de lii- « mille!... — En vérité, cela devient d'nn ridicule... « est-ce qu'on n'est pas a la campagne pour rire?... — « Parce que madame veut rire, il faudra peut-être que " mafille écoute des choses que moi je rougis d'entendre! " — Vraiment, ce serait rougir pour bien peu de chose ! « et les gens qui sont si rigides eu paroles ne sont i)us « toujours les plus sévères en actions... — Qu'est-ce "a « dire, madame Bernard ! »»
Madame Moutonnât s'est relevée a demi en prononçant ces mots ; ses regards semblent défier la tabletière, et celle-ci, charmée de l'avoir piquée au vif, se contente de sourire malignement en regardant M. Gérard; tandis que Bidois, qui voit que cela s'échauffe, rit en dessous et profite de la circonstance pour jeter a la volée, dans le bois, un pilon de la dinde qui serait retourné dans le panier.
I\I. Bernard a l'esprit conciliateur ; c'est toujours lui qui apaise les querelles; d'ailleurs les autres hommes ne sont point en état d'y prendre part. Adolphe ne la pas écoutée, Dupont ne sait pas ce qu'il doit dire, Gérard ne se soucie point de s'en mêler, et M. Moutonnet, déjà étourdi par lanisette, perd tout-U-fait la tète en voyant sa femme en colère.
C'est donc Bernard qui interrompt la dispute, en engageant les jeunes filles et les jeunes gens a aller daiis(r pendant que les papas chanteront.
Cet avis est approuvé généralement; madame Moutonnet elle-même engage sa fille à aller danser. «Cela « vaudra beaucoup mieux, » dit-elle, « que d'écouter les •• chansons de ces messieurs.
« — Allez, enfants, " dit madame Bernard, « nous irons f* bientôt vous rejoindre; je compte bien danser aussi ,. >?
Eugénie est enchantée de la permission, elle se lève ainsi que la grande Minii ; Adolphe, Estève et le petit Gérard suivent ces demoiselles, et mademoiselle Cécile, qui se met probablement au nombre des enfants, va rejoindre la jeunesse qui se rend a la danse.
Dupont hésite; il ne sait s'il doit suivre Eugénie ou rester près de madame Moiitonnet; pendant qu'il se consulte, les jeunes gens se sont éloignés. Comme il n'est pas très grand danseur, il les laisse aller, se réservant pour les dernières contredanses.
Adolphe, un peu plus hardi, a pris le bras d'Eugénie ; Estève offre le sien a mademoiselle Mimi ; le petit Gérard court devant, et mademoiselle Cécile est forcée de marcher seule, ce qu'elle fait en médisant des jeunes gens qui sont maintenant si mal élevés ! . . . Comme si une douce sympathie ne devait pas entraîner la jeunesse vers la jeunesse, et un cœur aimant vers la beauté ! Les préférences sont donc toutes naturelles ! Mais on ne se rend jamais justice; on veut a quarante ans en paraître vingt, on veut plaire avec une figure maussade, on veut attirer avec des manières revêches, se' faire écouter lorsqu'on ennuie, et au lieu de faire un juste retour sur soi-même et de ne rien exiger, on trouve plus commode de médire du siècle, des hommes, des mœurs, et on se venge ainsi des ravages du temps.
Mais laissons grommeler mademoiselle Cécile, suivons Adolphe et Eugénie ; tout en se rendant a la danse, ils trouvent de temps à autre le moyen de passer derrière un épais buisson (jui les dérobe aux regards curieux de la vieille fille; alors Adolphe saisit Eugénie dans ses bras, il la presse fortement contre son cœur en prenant un baiser, puis un second, puis un autre encore, sur son cou, sur ses joues, sur sa bouche même ; et Eugénie le laisse faire,
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OU se défend si mal!... Que voulez-vous! l'anisoUe a fait aussi son effet sur les jeunes tètes ; Adolphe est plus entreprenant, Eugénie plus tendre !... et si on ne les suivait pas de près!... Je crois vraiment qu'il est très heureux que ce soit dimanche et qu'il y ait beaucoup de monde dans le bois.
Mais en marchant, en se serrant, en s'embrassant, on échange quelques phrases brûlantes, des demi-mots qui achèvent de porter l'ivresse dans le cœur d'Adolphe, et un trouble, un charme inexprimable dans celui d'Eugénie. « Je vous aimerai toujours, »> dit Adolphe; « je ne vi- «« vrai désormais que pour vous adorer!... — Et moi... « Ah! je vous promets aussi... » Elle n'ose achever ; mais ses yeux terminent ce qu'elle a commencé, et un doux serrement de main confirme ce naïf aveu.
« Que je suis donc heureux aujourd'hui ! » dit Adolphe. « — Ah ! je n'ai jamais ou tant plaisir, » répond Eugénie ; « pourquoi faut-il que la journée finisse?... qu'elle m'a « paru courte!... — Et a moi... surtout depuis que je « sais... depuis que je vous ai dit tout ce que je sens... « Quand vous verrais-je maintenant? — Hélas ! je ne sais. . . u peut-être dans huit jours. . . dans quinze jours. . . — Oh ! « je veux vous voir tous les jours, chère Eugénie ; est-ce « que je pourrais exister sans cela ?... — Ah ! je le vou- « draisbien aussi... mais comment faire?... Vous savez « que je suis toujours au comptoir... — Oui, mais je « passerai souvent devant votre boutique. . . et quand votre « maman n'y sera pas , vous pourrez bien vous tenir « un instant sur le pas de votre porte. . . — Ah ! je tâche- « rai... — Et alors je pourrai vous dire un mot... — Ah ! « cela sera bien rare... bien difficile. » Et nos deux amants soupirent... Mais le son du crin-
(il» M. nUlKîlVT.
< riii leur rappelle où ils sont, cl on oubli»» bitMi vite les chagrins a venir pour jouir du bien présent.
La danse est animée, le bal de Romainvillc est dans foui son éclat. Adolphe et Kujiénie se mêlent aux villaiicois; ils dansent sans prétention et sans remarquer la danse de leurs voisins. Au milieu du bal ils sont encore seuls; ils ne voient point le monde qui les entoure, un seul sentiment les anime, une seule pensée les occupe : ils s'aiment et ils sont ensemble.
Le jeune Estève fait danser la grande Alimi qui ne veut se mettre que dans un quadrille bourgeois, ne voulant pas figurer avec les paysans, parce qu'aux yeux de la jeune fille un gan^on tailleur est bien au-dessus d'un laboureur. Il est certain qu'un laboureur ne sent ni le savon parfumé, ni l'eau de miel.
Mademoiselle Cécile est allée s'asseoir sur un des bancs qui entourent la place où l'on danse; elle fait galerie, elle ne fera probablement que cela. Si encore le petit Ciérard voulait danser avec elle ; mais le petit drôle aime beaucoup mieux courir et sauter dans le bois. Dans les moments de repos, Adolphe voudrait bien emmener Eugénie dans le bois; mais si madame Aloutonnet revenait, et ne trouvait point sa fille a la danse ! . . . Oh ! il n'y a pas moyen de s'éloigner. Adolphe le sent et soupire, mais il ne veut pas exposer Eugénie aux reproches de sa mère ; il faut d'ailleurs éviter de laisser naître le moindre soupçon dans l'esprit de la maman, qui alors séparerait bien vite les jeunes gens.
Il faut donc se contenter de danser ensemble, en se disant mille jolies choses, en se faisant de tendres serments, en se prouvant l'amour que l'on ressent, par ses regards, par ses soupirs. . . C'est déj'a beaucou j). . . Adolphe trouve que ce n'est pas assez; mais les amants ne sont
FKTE D£ M. MOlTO.WEt. fi {
jamais contents. L'amour est ambitieux : plus il ohllcnl, plus il veut avoir, maisramMiion n'est jamais satisfaite, et l'amour l'est trop t<)t.
Ou eu est 'a la quatrième contredanse, et pour nos amants c'est encore la première, tandis que mademoiselle Mimi, déjîi fatiguée, et trouvant peut-être que le petit Estève n'est pas aussi aimable que M. Gérard, est allée se reposer auprès de mademoiselle Cécile,
Tout a coup, un bourdonnement sotird, un mélange confus de cris, de ris et de chants annoncent l'arrivée de toute la société; M. Bernard marche en avant avec ma- «lame Gérard, faisant plus de train a lui seul que tout l'orchestre villageois. Il pénètre 'dans l'enceinte, et se promène avec sa dame , malgré les remontrances des danseurs qu'il dérange, passant à travers les chaînes anglaises et les poules^ sans écouter madame Gérard qui lui crie de s'arrêter. ^lais Bernard a la tète montée, il a mis son chapeau de travers, rien ne l'arrête ; il semble vouloir défier tout le bal.
ÎM. Gérard donne le bras a madame Bernard qui ne marche plus qu'en sautillant, depuis qu'elle approche du bal, cherchant a se rappeler le pas de la trénis qu'elle a oublié, et sur lequel le parfumeur n'a que des notions Iles imparfaites, parce que depuis vingt ans qu'il danse, il ne fait que le pas de zéphir dans toutes les figures.
Dupont conduit madame Moutonnet, écoutant patiemment ses plaintes au sujet de la tabletière, qu'elle se promet de ne plus inviter à aucune de ses fêtes, trouvant sa conduite et ses propos plus libres qu'a l'ordinaire. Les chansons que ces messieurs ont chantées après le départ des jeunes demoiselles ont encore augmenté la mauvaise humeur de madame Moutonnet ; et ce n'est ])as sans peine que l'on a évité une nouvelle dispute entre
les deux amies. A loul co que dit la passementlère, Tépîcier répond : «Ccsl très juste; vous avez parfaitement « raison : je suis de votre avis. »
M. Moutonnet suit de loin la eompagnie ; le pauvre homme, qui se sent étourdi et n'est pas solide sur ses jambes, ne marche que derrière sa femme, chantonnant un petit refrain guilleret, et roulant des yeux effarés, en regardant les petites paysannes qui passent près de lui.
C'est Bidois qui ferme encore la marche; il tient les deux paniers renfermant les débris du dîner, et, grâce à toutes ses petites ruses, une grande partie de la volaille est restée dans le bois de Romainville; les paniers sont donc assez légers, mais Bidois les trouve encore trop lourds. 11 est surtout fort en colère d'être obligé de rapporter a Paris les deux bouteilles vides dans lesquelles étaient le muscat et l'anisette, présent de l'ami Dupont.
Le premier soin de madame Moutonnet est de chercher sa fille. « J'espère, » dit-elle a Dupont, «> que vous «allez maintenant la faire danser; les jeunes filles ai- " ment la danse ; c'est un plaisir innocent qu'il faut bien " leur permettre, surtout quand cela n'arrive que trois ou " ({uatre fois par an. — Vous avez raison, je suis de votre "uvis... d'ailleurs, je danse aussi avec assez dégoût... "j'ai eu un maître de danse deux ans, a vingt-quatre " sous le cachet. — Diable ! vous devez être bien léger. »
Adolphe reconduit Eugénie près de sa mère; les pauvres amants ont soupiré en la voyant paraître : il n'y a plus moyen de se parler bas!
Dupont s'empresse d'inviter Eugénie pour la première contredanse; la pauvre petite regarde sa mère et voit qu'il faut accepter; mais elle jette aussi à la dérobée un regard sur Adolphe pour lui témoigner son chagrin de danser avec un autre que lui. Adolphe la comprend et